Loïc Bourgeois

Dans les coulisses de Manon Grenier

On s'est entretenu avec Jérémy Hervieux, créateur de la populaire page Facebook.

C’est au printemps 2017 que j’ai d’abord découvert les mèmes hilarants mettant en vedette une mystérieuse madame de stock photos. Issus de la page intitulée Manon Grenier Memes, les mèmes représentaient les impressions, les émotions et les anecdotes de la vie de Manon Grenier, une madame boomer de banlieue.

Ce type d’humour super actuel, qui plaçait le langage et les codes internet milléniaux dans un personnage-archétype du baby-boomer, me faisait hurler de rire, et aussi hurler au génie. Bref, je criais pas mal fort quand un mème de Manon me passait devant les yeux.

Ce qui m’intriguait le plus, c’était de ne pas savoir qui était à l’origine de cette page qui compte plus de 40 000 abonnés. Moi qui possède pourtant une bonne connaissance du milieu de l’humour et du théâtre, je n’avais aucune idée de l’identité de la personne qui animait Manon. Était-ce un jeune humoriste de la relève qui voulait se faire remarquer? Une comédienne obscure qui préparait un show solo? Une gang de concepteurs-rédacteurs-bros qui niaisaient entre deux campagnes de pub? Le gros mystère, toi.

C’est ici que je dois vous avertir que je vais DIVULGÂCHER le secret de Manon. Alors si vous êtes du genre à vouloir conserver toute la magie et le mystère du personnage, cessez de lire immédiatement et retournez taguer vos amis sur la page.

Pour les autres curieux, suivez-moi…

Après un bref échange et un rendez-vous fixé sur Messenger, je suis entrée dans un petit café de la rue St-Denis par un après-midi d’asti de grosse tempête de neige, pour rencontrer Jérémy Hervieux, 23 ans, créateur du personnage de Manon Grenier et de la page Facebook du même nom.

Oui, moi aussi j’ai fait « Han?!? Yé ben jeune pour incarner une madame avec autant de justesse?!?! »

Alors je l’ai sommé de m’expliquer ça pis ça presse. Voici donc ma conversation.

Mais qui es-tu donc, Jérémy Hervieux?

Je suis diplômé de l’UQAM, j’ai fini l’été dernier. J’étais dans un cours optionnel de danse quand j’ai commencé la page. J’avais déjà fait une couple de mèmes pis j’étais tanné de les poster sur mon mur, j’avais peur que ça fatigue mon entourage. Dans ce cours-là, je me suis dit bon je vais faire une page pour les mettre, pis le nom de Manon Grenier s’est imposé tout de suite.

À cause de la face de la madame sur les photos de type iStock? Pourquoi elle en particulier?

J’ai regardé quelques photos de « middle-aged woman » dans Google Image, pis quand j’ai vu Manon, j’ai su que c’était elle. Je sais pas, elle était un peu énigmatique. Quasiment comme la Joconde. Je trouvais qu’elle représentait bien ce que j’essayais de faire. Sa neutralité était comme riche en possibilités.

Tu pouvais lui imposer, lui coller plein de « captions ».


Pis quelques mois après avoir ouvert la page, j’ai découvert qu’il existait un paquet de photos différentes de cette « Manon », donc ça m’a permis de lui découvrir d’autres facettes.

Je trouve ça fascinant que quelqu’un de 23 ans soit aussi juste et aussi impliqué dans les tribulations de la vie d’une madame fin quarantaine, début cinquantaine, avec quelle passion tu entretiens ce personnage-là.

Ça vient d’en dedans (rires)

T’as une petite Manon à l’intérieur de toi?

Oui pis souvent quand les textes sortent d’un premier jet, ça va être les meilleurs. Quand je mets beaucoup d’efforts pis que je peaufine chaque phrase, ça marche moins. C’est vraiment mieux quand c’est elle qui parle à travers moi.

Tu channel ta inner Manon.

C’est quasiment spirituel. Des fois, quand je suis en train de vivre un évènement marquant, ou quand je remarque quelque chose de drôle ou de particulier dans mon quotidien, je commence à entendre la voix de Manon dans ma tête qui décrit phrase par phrase ce qui vient de se dérouler sous mes yeux. Après, je fais juste retranscrire ce que je l’ai entendu dire.

Au début de ta page (que tu as généré en janvier 2017), tu faisais le plus souvent des mèmes, c’est à dire des photos avec du texte dedans, accompagnées d’un statut qui présentait les mèmes.

Puis, petit à petit, on s’est mis à voir des statuts plus élaborés, écrits en prose, structurés comme des poèmes. Comment ça se fait que tu aies pris un virage aussi littéraire?

J’étais tanné de faire des blagues uniquement avec des photos, ça commençait à être limitant. Donc j’ai commencé à écrire des petites phrases, sans image pour les accompagner. C’est assez rare chez les pages de mèmes, je pense. Mais j’ai vu que ça fonctionnait, donc un moment donné j’ai fait des plus longues phrases, pis ça a complètement déraillé.

Ça n’a jamais été mon intention de lui créer une vie, mais c’est arrivé malgré moi : maintenant, Manon a son monde, ses anecdotes. Mais en même temps c’est pas comme si c’était sorti de nulle part. Si on revient à mes occupations à moi, j’écris beaucoup, et j’ai toujours écrit. Donc, que j’intègre mon côté écriture à la page c’était pas prévu, mais je ne me suis pas découvert un côté littéraire grâce à Manon, c’était là avant.

On sent beaucoup d’amour derrière cette page, pour le personnage. Elle n’est pas détestable, tu ne ris pas d’elle. On sent que tu l’aimes, que tu en prends soin. As-tu une inspiration dans ta vraie vie?

J’ai pas vraiment de matante comme elle. Moi, je suis comme elle à beaucoup d’égards. Pour l’inspiration des statuts, ça part quasiment toujours d’évènements réels qui sont arrivés. À moi ou quand quelqu’un me raconte quelque chose. Par exemple, j’ai un ami qui est venu chez nous pis qui a déposé son sac à dos sur ma table de cuisine (ça se fait pas, c’est dégueulasse) pis là y m’a dit « Ça te dérange-tu? » pis là j’ai dit « Non » pis une autre amie a dit « On va le savoir dans deux semaines sur Manon Grenier. »

L’intention c’est pas de bitcher ou de raconter ma vie subtilement, c’est juste comme ça que ça germe. Avec le réel.

Penses-tu que Manon est féministe? Penses-tu qu’elle commence à catcher un peu les enjeux? Parce qu’elle a des frustrations avec Gaétan…

Elle est féministe. Dans le sens que c’est à son bonheur qu’elle pense en premier, pas seulement à celui de son conjoint.

On a l’impression que ça fait longtemps qu’elle se prive et qu’elle fait passer le bonheur des autres avant elle. Ce qui semble être un trait commun de bien des madames boomers, si on en croit les photos passives agressives que plusieurs d’entre elles partagent sur FB.

Elle aura toujours été fidèle, même si elle a des fantaisies. Mais je dirais qu’elle est définitivement féministe. Mais je pense pas que Manon soit passive agressive. Au contraire, c’est quelqu’un qui ne va pas se gêner pour verbaliser directement son désarroi. Elle est très sensible. Parfois trop, même. Elle ressent la vie avec une intensité particulière : un rien peut l’émerveiller. Un rien peut la faire chier, aussi.

À la fin de l’été dernier, la page a disparu. Tout le monde s’est mis à capoter. Des groupes de soutien sont apparus, des pétitions pour le retour de Manon ont été signées. Qu’est-ce qui s’est passé, pour l’amour?

C’était fou ça. Ce qui s’est passé c’est que c’était une super belle journée d’été pis j’ai eu comme une espèce de découragement. Je sentais que j’avais trop posté. J’me disais y fait beau, j’vais penser à d’autres choses, j’vais aller jouer dehors. Faque j’ai fermé la page, mais sans me douter qu’en dedans de deux heures il y aurait des groupes de soutien.

Comment tu t’es rendu compte de cette réaction?

Quelqu’un me l’a dit. Faque finalement j’ai passé plus de temps sur Internet que n’importe quel autre jour, à juste regarder ça aller, pis c’était super excitant. Après, j’ai intégré ça à l’histoire (de Manon), donc ç’a donné sa fugue. Mais en même temps, tout indiquait que c’était pour s’en venir. C’tait comme une façon d’alerter Gaétan, en lui montrant que ça fonctionnait pu, qu’il fallait réévaluer leur bonheur. L’histoire a pris ce virage-là, mais moi c’était purement juste pour prendre une pause.

D’où l’histoire de la fugue…

Quand Manon est revenue sur Facebook, il a fallu qu’elle s’explique, qu’elle explique le malheur qui a motivé sa fugue. Ça a donné une série de posts un peu moins axés sur l’humour que d’habitude. Je sais pas si les gens s’attendent à ce que ce soit toujours drôle, mais j’aime ça que ce soit pas juste des gags, pis que les gens puissent lire des posts qui ont une atmosphère particulière, qui terminent sur quelque chose de surprenant.

Mais on sent parfois un certain tragique.

Quelque chose de mélancolique. Je trouve ça le fun que les gens embarquent avec ça.

Y a tes proches qui savent que c’est toi qui est derrière la page, mais est-ce qu’il y a une pression pour savoir qui gère la page?

Quand j’me sens en confiance, j’en parle et je dis que c’est moi. Mais c’est un couteau à double tranchant parce que j’ai envie de parler du projet et j’ai envie parler de ce que ça veut dire pour moi et pourquoi je fais ça, mais en même temps, il y a certaines personnes qui ont découvert que c’était moi en faisant des recherches et ces personnes-la m’ont dit « Ah ça brise la magie ». Donc il y a deux types de réactions quand les gens apprennent que c’est moi derrière la page : 1. « Ah c’est plate ça brise la magie je pourrai pu lire ça de la même façon », et 2. les personnes qui sont contentes de savoir d’où ça part, qui s’intéressent à la genèse du projet.

Aimerais-tu que ça sorte de Facebook?

J’pense que Manon aurait sa place dans une pièce de théâtre. J’y ai pensé à quelques reprises. Mais c’est au stade de gestation, j’ai pas de projet particulier par rapport à ça. Mais c’est sûr que l’esprit de Manon risque de s’infiltrer dans tous mes futurs projets, peut-être même sans que je m’en rende compte…

****

En ce qui me concerne (et après une bonne conversation), la magie de Manon n’est toujours pas gâchée par ma rencontre avec son créateur. Cette espèce de performance artistico-organico-millénio-web reste tout aussi intrigante à mes yeux. Je crie toujours aussi fort quand je croise un statut de Manon sur mon fil Facebook. Et je la suivrais avec intérêt si jamais elle sortait de Facebook pour s’aventurer sur un autre médium.

Qu’un phénomène aussi ample repose sur une intention aussi légère et aléatoire, ça force à respecter la fragilité du concept, son côté incertain, le fait qu’on assiste à une histoire dont personne, pas même son créateur, ne sait quand elle finira. Go, Manon!

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Comment trouver sa job idéale grâce au réseautage

Vous êtes peut-être à un 5 à 7 de changer votre carrière (ou votre vie).

Dans le même esprit