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Dans le nouvel Éden d’Évelyne de la Chenelière
On se croirait en l’an 3 000 ou à bord d’un vaisseau spatial.
Le théâtre Espace Libre est plongé dans un silence quasi-total et recouvert d’une végétation aussi hargneuse que triomphante qui semble avoir rongé le plancher pour y prendre sa place. L’air est humide, tropical. Dans quelques heures, les trois acteurs de la pièce Jardin, d’Évelyne de la Chenelière, partageront cet espace ensauvagé avec un public de 120 personnes.
Y a qu’au théâtre qu’on puisse vivre des expériences de la sorte.
« On a fait des tests en laboratoire il y a un an, dans les mêmes conditions d’humidité, d’heure, de luminosité hydroponique », raconte Évelyne de la Chenelière, toute de blanc vêtue et venue me rejoindre dans ce décor on ne peut plus vivant. Le metteur en scène Daniel Brière (aussi son conjoint) s’y promène également pour prendre soin des plantes. « Selon les résultats, la végétation devrait bien tolérer ces quelques semaines à l’intérieur. On a quand même de l’extra, au cas où. »
Par la suite, la production a prévu de faire don des plantes au quartier Centre-Sud, celui qui aura vu naître le Jardin pour la toute première fois. Dans des ruelles vertes, des parcs, chez des particuliers, tout est déjà prévu.
Jardin est l’aboutissement de trois ans de collaboration entre Daniel Brière, Évelyne de la Chenelière, le jardinier Augustin Binette et toute l’équipe de production. C’est une pièce résolument politique qui nous confronte à l’un des fantômes les plus persistants de la société québécoise : notre héritage judéo-chrétien. Présentée au beau milieu d’une campagne électorale dans un Québec en perte de repères, la pièce Jardin propose une remise en question qui arrive à point.
Une construction en temps réel
Avant même de parler de religion, Jardin est né du désir de Daniel Brière de mettre en scène des fleurs et des plantes. « Il avait déjà mis en scène des animaux. Il avait aussi fait une pièce avec des bébés et leurs parents, alors il voulait pousser encore plus loin l’idée d’avoir une présence vivante inhabituelle sur scène. Ça m’a immédiatement attirée », raconte Évelyne de la Chenelière.
Jardin raconte l’histoire d’Adam (Lyndz Dantiste) et Ève (Christine Beaulieu), chassés du paradis pour se retrouver à Montréal, où ils devront réapprivoiser leurs désirs, leurs destins et leur rapport au sacré par le jardinage.
« Le choix des végétaux et la scénographie se sont faits en même temps que l’écriture, alors mes observations ont eu un impact sur le récit », confie la dramaturge.
Omniprésent physiquement et métaphoriquement, ledit jardin est le lieu où les protagonistes parviennent à s’émanciper des récits qui les contrôlent. « Je ne viens pas d’une famille pratiquante, mais j’ai toujours été fascinée par le mystère et le rituel de la foi. J’ai aussi réalisé que j’étais, comme beaucoup d’autres, construite par ces récits qui proposent une vision très manichéenne du monde ainsi que cette fausse humilité qu’on associe à la religion. C’est quelque chose que j’admets pour mieux remettre mes certitudes en péril. »
Dans l’écosystème de Jardin, religion, politique et patriarcat ne sont que plusieurs têtes de la même bête, soit ce récit fondateur qui contrôle l’esprit humain. La rébellion d’Adam et Ève se fait dans la joie et la pleine conscience alors qu’ils se réapproprient leur jardin en leurs propres termes.
Oui, c’est flyé. Oui, c’est conceptuel. Mais c’est aussi une œuvre qui aborde de grandes questions politiques et existentielles avec fougue et candeur. Et franchement, c’est rafraîchissant.
« J’ai hâte de faire l’expérience de la pièce avec le public. Il faut que ça bouge, que ça circule. C’est pour ça que la pièce est écrite comme une série de vignettes. J’ai hâte de voir la portée du récit sur [lui]. La création n’est jamais complète avant qu’on se rende là », affirme Évelyne.
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Les privilèges et les responsabilités de la création
L’autrice, dramaturge et comédienne compte plus d’une vingtaine de pièces de théâtre à son actif. Elle est récipiendaire du prix du Gouverneur général et du prix SACD de la dramaturgie francophone. Avec le succès viennent les attentes qu’Évelyne de la Chenelière assume pleinement. « J’ai des attentes démesurées envers moi-même que je ne peux pas nécessairement rencontrer. Je veux créer des expériences rares, mettre en crise notre manière de voir les choses, aiguiser notre empathie, acquérir de nouvelles libertés. »
Elle ne se défile pas non plus face à la portée politique de son travail. C’est une responsabilité qu’elle accepte et qui, selon elle, fait partie de la nature même de son travail.
« Je ne suis pas une autrice pamphlétaire. La portée politique de mon travail se fait de manière souterraine. Je ne parle pas d’écologie, mais Jardin aborde notre rapport au vivant et ça devient un moteur pour aborder plein d’autres questions. Être un artiste, c’est être engagé. C’est d’avoir un regard précis sur le monde. Quand je réussis à affecter celui de quelqu’un d’autre, ça me rend heureuse », raconte l’autrice.
Même si la forme théâtrale requiert un déplacement de la part du public ainsi qu’un certain inconfort afin de vivre une expérience à une époque où tout est accessible sur les plateformes numériques, Évelyne de la Chenelière se montre plus que jamais réfractaire à cette même technologie : « Les gens ont besoin de fiabilité. Je ne suis pas une experte en intelligence artificielle, mais on est vite arrivé à se demander ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Le théâtre est une illusion, mais elle est consentante. Elle ne dupe personne. Elle est ancrée dans quelque chose de vivant. »
Jardin sera présentée du 8 au 26 septembre à l’Espace Libre. C’est une expérience pensée, construite et performée sur mesure pour un public à la recherche d’expériences différentes. En 2026, ce public, c’est un peu nous tous.
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