Dans le frigo d’URBANIA : Moisi toé si

Célébrer les champignons, une tranche à la fois

Lundi 5 mars 2018. Frigo d’URBANIA. On vient encore de trouver du pain moisi. Quatre tranches 100% velour, d’un vert éclatant. Le décès a été constaté entre 3 barquettes de laitue mixte flasque et un pot d’hummus best-before-je-ne-sais-plus-la-date-est-effacée. Mais cette fois-ci, plutôt que de s’apitoyer sur le sort de cette miche morte, on a décidé de célébrer ce qui, en surface, la rend encore bien vivante. Et nous ne sommes pas seuls.

Y’a des matins où tu te lèves avec le doux sentiment d’avoir enfin un peu de contrôle sur ton existence, puis ta boîte à pain te ramène assez vite à la réalité. Ton futur déjeuner a moisi dans ton dos, durant ton sommeil. Quand ça m’arrive, je lutte très fort contre l’idée que ma vie d’adulte est un échec en me disant que moisi happens, même dans les meilleures familles, et je fais passer ça pour une expérience scientifique. Parce que selon moi, la meilleure technique pour rendre l’ordinaire extraordinaire, c’est en l’observant au microscope. Voyez par vous-même :

Laissez-vous hypnotiser par le moisi.

Avant de devenir une ostentatoire et odorante mousse verte, votre moisi de pain est avant tout une colonie de champignons microscopiques, le plus souvent des genres Penicillium ou Cladosporium, née d’une spore. Oui, une spore, au féminin, toute petite et invisible, comme les millions de spores qui emplissent l’air que vous respirez à chaque instant. Tout ça peut sembler franchement dégueulasse, mais la maturité, c’est aussi embrasser l’idée que les microorganismes dominent le monde.

Un appétissant Penicillium.

Des orteils au cuir chevelu, sous la forme de pied d’athlète ou de pellicules qui risquent de gâcher votre prochaine date, ils nous colonisent dedans comme dehors, pour le meilleur et pour le pire.

En industrie, on utilise allègrement les moisissures, qui peuvent produire enzymes, arômes, colorants et un plein d’autres molécules. Vous pensiez qu’on obtient l’acide citrique en pressant des citrons? C’est Aspergillus niger, un moisi filamenteux, qui assure presque la totalité de la production mondiale de cet additif alimentaire.

Dans la nature, les plantes et les champignons microscopiques s’associent en symbioses productives depuis des centaines de millions d’années. Sachant tout ce dont le moisi est capable, pourquoi pleurer pour une petite tranche de pain perdue? Moi ça me donne le goût de chanter Girls just wanna have fungus.

Des champignons qui se trémoussent.

Plutôt que de jeter la miche cadavérique, les allergiques au gaspillage préfèreront retirer le morceau colonisé et se faire un sandwich avec le reste. C’est un choix personnel et discutable, parce que les moisissures qui fleurissent sur le pain ne nous montrent que la pointe de leur asperge : bien souvent, un réseau de filaments microscopiques digne du Spores Illustrated s’enfonce dans les alvéoles, sous la croûte. Mais à moins de souffrir d’une vraie allergie ou d’une maladie qui affaiblit notre système immunitaire, avaler une petite quantité de mousse de pain risque seulement de vous donner momentanément une drôle d’haleine.

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