Laura Bluher

Une culture sans escalier SVP

Qu’on en commun Dear Criminals, Avec pas d’casque, EL VY, Mononc’ Serge et le Punch Club? Ils vont tous se produire dans des salles de spectacles inaccessibles montréalaises, ces prochaines semaines, barrant la porte à plusieurs centaines de fans qui vont se priver de leur divertissement.

Quelle place occupe l’accessibilité dans l’industrie musicale? C’est la question à laquelle moi et des acolytes s’efforcions de répondre dans une table ronde organisée par ICI Première, hier, à laquelle j’ai pris part.

Le constat général était que le domaine culturel, avec ses festivals et ses salles de spectacles, souscrit aux mêmes lacunes et difficultés que les autres secteurs de la société québécoise. C’est normal : malgré toute la bonne volonté du monde, sans un encadrement légal strict, le milieu artistique n’échappera pas aux vices auxquelles sont confrontés les autres domaines.

Ainsi donc : les vieux bâtiments ne disposent souvent pas d’ascenseurs, de rampes ou même de salles de bain accessibles. Les plateformes surélevées sont encore absentes de plusieurs spectacles en plein air. Et on est loin d’obtenir des interprétations en LSQ au théâtre ou des sous-titres au cinéma (sauf au Beaubien).

Comme le faisait remarquer l’amie Maxime D.-Pomerleau, l’accès à la culture souffre également du problème d’accessibilité des transports. Par exemple, ma seule expérience à Osheaga à dû se conclure par un retour “à pieds”, via le pont Jacques-Cartier, à défaut d’avoir une ligne jaune accessible.

Ces défauts sont simplement symptomatiques du mal généralisé qui mine le Québec en matière d’accessibilité en raison de sa législation inexistante en la matière – vous pouvez lire ma lettre ouverte dans Le Devoir à ce sujet. Ainsi, le secteur culturel – même avec bien de la volonté – possédera inévitablement les mêmes défauts que ceux du milieu dans lequel il se trouve.

Mais ce n’est pas une raison pour baisser pavillon et entériner les excuses.

J’apporte ici une note qui, je l’espère, aura des échos jusqu’aux oreilles des musiciens, producteurs et autres artisans de la scène.

En offrant des prestations dans des lieux inaccessibles vous vous privez d’abord d’un revenu additionnel irréfutable (d’ici 2030, un Canadien sur cinq aura une incapacité, un chiffre qui ne tend qu’à augmenter en raison du vieillissement de la population) et du fait même, vous perpétrez la violence systémique vécue par plusieurs de vos fans avec un handicap.

Je sais, je sais : la scène émergente est particulièrement difficile à faire vivre. Il y a des contraintes liées à l’argent et à l’offre qui incitent des groupes et producteurs à se résigner à se présenter dans des modestes salles souvent inaccessibles.

Mais même avant cela, il existe une première barrière morale à faire tomber d’abord: plusieurs artistes n’ont simplement pas conscience du fait qu’ils bloquent la porte à plusieurs de leurs fans les plus dévoués, en se produisant par exemple au troisième étage d’un édifice sans ascenseur.

Le meilleur exemple est celui de Encuentro, collectif d’artistes qui offrait en 2014 des “techniques esthétiques, sociales et chorégraphiques qui, par des actions, des paroles incarnées et des manières d’être transforment les idées politiques en images collectives” – bref, un groupe d’artistes, qui par sa définition et sa mission, devrait naturellement favoriser les lieux de diffusion accessible…

… mais qui a produit sa dernière édition à la Sala Rossa – l’image en en-tête est une gracieuseté de cet événement, alors qu’un groupe d’activistes handicapés ont investi les lieux afin d’éveiller le collectif à cette réalité.

Une fois que cette barrière est tombée et que certains artistes ont pris conscience, ceux-ci ont alors la chance de se positionner comme pionnier de l’accès à la culture : n’est-ce pas là une belle cause?

C’est à la mode, tous ces artistes qui épousent des causes sociales ici et là, comme la famine, l’environnement, la pauvreté, etc. Je trouve ça bien noble – mais je me dis que dans ces cas, malgré toute la publicité et la sensibilisation qu’ils vont faire, ils ne peuvent pas avoir un impact direct­ – Bono a jamais fait de gros party de ramassage de déchets le long du Saint-Laurent, à ce que je sache.

Mais s’il y existe une cause pour laquelle les artistes ont un réel pouvoir, c’est celle du libre accès, sans discrimination, à la culture. Et ça commence par faire tomber les barrières architecturales.

Je vais être raide: aussi sympathique puisse être une salle comme la Salla Rossa, le Quai des Brumes ou le Divan Orange, si elle est inaccessible, elle ne devrait pas exister – pas sous sa forme actuelle en tout cas. Tant pis si vous me trouvez radical.

En attendant, les bands à petits budgets n’auront peut-être pas le choix de continuer à s’y produire, faute d’option. Je comprends qu’ils doivent vivre avec une situation qui dépasse leur contrôle. Que les lieux de diffusion manquent déjà. Mais je souhaite quand même que les artistes désertent peu à peu ces salles aux profits des quelques autres.

Les groupes qui décideront de ne plus se produire dans des salles inaccessibles n’obtiendront pas seulement un avantage concurrentiel, mais gagneront aussi la notoriété qu’accompagne une pareille décision marketing.

Imaginez qu’Arcade Fire refuse obstinément de se produire dans une salle inaccessible et en fasse allègrement mention dans ses entrevues. Ce groupe, à l’inverse des plus petits, à les moyens de prendre une pareille décision marketing qui de toute façon cadre tout à fait avec le type d’image qu’il projette. Avec la visibilité dont profite la formation, elle  influencerait certainement d’autres bands à emboîter le pas, ou, au moins, à être plus sensibles à cet enjeu bizarrement encore méconnu dans le milieu.

Évidemment que la responsabilité ne revient pas qu’aux artistes et producteurs: il y a également une devoir médiatique à laquelle j’aimerais que les journalistes culturels s’acquittent davantage. Par exemple, je trouve dommage que journal Voir offre une note parfaite de cinq étoiles à un spectacle… inaccessible. J’aimerais que dans son catalogue de salles, le Nightlife.ca prenne le temps de préciser quelle salle est accessible. Question que ça devienne un sujet d’intérêt général, comme ce devrait l’être.

Le handicap sert à vendre le sport, des batteries, la bière, des iPad… pourquoi pas la culture?

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