C’t’une fois deux féministes au show de Mike Ward

Les chroniqueuses Audrey PM et Judith Lussier ont assisté au spectacle « Noir » de Mike Ward, et voici la discussion qui s'en est suivie.

Au printemps dernier, la journaliste et chroniqueuse Judith Lussier a lancé son essai On peut plus rien dire, qui explique et vulgarise les idées et notions défendues par ceux qu’on appelle (souvent de façon péjorative) les Social Justice Warriors.

À peu près au même moment, j’ai reçu une invitation pour assister au nouveau spectacle de Mike Ward, Noir.

L’épiphanie fut presque immédiate: pourquoi ne pas inviter une journaliste qui déconstruit et défend la notion de politically correct au spectacle de l’humoriste le plus controversé du Québec, juste pour voir ce que ça donne?

«OUI», m’a répondu Judith, en grosses majuscules enthousiastes.

En deux temps trois mouvements, les billets média étaient réservés et on s’est retrouvées Judith et moi au Club Soda, fébriles et immensément curieuses d’assister pour la première fois à un show de Mike Ward.

Je vous le dis tout de suite, on a beaucoup aimé le show. On s’est quittées après, pour se donner le temps de tout absorber et réfléchir à nos impressions et on s’est retrouvées le lendemain sur Messenger pour échanger sur la veille.

Voici donc notre conversation, où on a parlé de liberté d’expression, de nuance, de backlash, de remise en question, de discours dominant et de jokes de Sophie Durocher.

Audrey PM

Tout d’abord, je trouve ça intéressant le fait que chacun à votre façon, Mike Ward et toi avez démontré que le nouvel adage «On peut plus rien dire» ne tient pas la route; ou en tout cas, pas pour ceux qui le scandent.

Judith Lussier

Ben, dans un sens, pour moi, Mike Ward est le seul dont la liberté d’expression a été menacée récemment. Pour le reste, c’est plutôt des cas de gens qui ont dit des affaires, et qui se sont fait répondre.

Ben, mettons à part Raïf Badawi. Mais ça c’est une autre histoire, dans un autre régime.

Audrey

Oui c’est vrai! Mais en fait je parlais surtout de son show d’hier. Il a marché sur de la glace trrrrrès mince sans jamais tomber.

Judith

OUI!

Il a été extrêmement habile.

Ça montre en effet en ce sens qu’on peut tout dire.

Audrey

Est-ce qu’il y a un aspect de son show qui t’a étonnée?

Judith

J’ai repensé à sa joke où il dit qu’il est revenu d’Écosse en voulant «tuer sa femme», et comment il déconstruit ça. C’est sûr qu’en tant que féministe, ça aurait pu me choquer, mais il arrive à déconstruire ça en nous emmenant à nous sentir cons d’en avoir ri. Il joue sur l’autodérision, la sienne et la nôtre. Ça devient quelque chose de beaucoup plus subversif, parce que ça remet en question la pensée dominante. Il remet beaucoup plus en question la violence faite aux femmes avec cette joke-là, qu’un humoriste mainstream qui se sentirait ben edgy de faire une énième joke sur comment les femmes sont germaines.

Mais ce qui m’a le plus fascinée, c’est à quel point lui et moi avons été caricaturés, lui comme étant l’humoriste choquant, et moi comme l’espèce de gossante de la rectitude politique, alors qu’au fond on est à la même place.

Audrey

OUI!

Judith

Les gens s’attendraient à ce que Mike Ward me choque parce que ce qu’il dit n’est pas politiquement correct, alors qu’en fait, il dit des choses choquantes pour le grand public.

Le bout sur Sophie Durocher qui lui reproche de ne pas être audacieux parce qu’il ne s’en prend pas aux extrémistes radicaux dit tout. Il n’y a absolument rien de subversif à condamner les terroristes. Tout le monde est d’accord avec ça.

Audrey

Effectivement, je me suis aussi rendue compte que (contrairement au portrait réducteur que les médias ont fait de lui) son propos est beaucoup plus nuancé et groundé qu’on le croirait, que la vulgarité est plutôt dans son style que dans son propos, en fait.

Judith

Oui! Et c’est peut-être ça qui est le plus dérangeant.

Tsé, je ne parlerais probablement pas des personnes trans de la même façon que lui parce que j’ai une connaissance plus fine de ces enjeux, mais je pense que les gens s’attendent à ce qu’il les niaise parce qu’ils ont l’impression que Mike Ward est un bully qui s’en prend aux plus faibles, alors qu’en fait il s’en prend plutôt à ceux qui refusent d’accepter les personnes trans.

Je pourrais t’en parler pendant des heures de comment je l’ai [Mike Ward] trouvé woke!

Audrey

C’est clair! En ce qui me concerne, vu que je ne connaissais pas beaucoup son travail avant ses déboires avec la justice, c’est difficile pour moi de savoir si ces événements ont changé quelque chose dans son discours.

Reste que c’est indéniable, que lui et toi êtes effectivement à la même place. Il fait ce qu’un bon humoriste fait: tendre un miroir au public (en s’incluant lui-même), toi, tu expliques l’image au public.

Ils devraient vendre ton livre en combo avec ses billets de show hahaha!

Judith

Hahaha!

Oui moi aussi je n’avais accès qu’à la caricature. Mais je sais que le gars que j’ai entendu sur scène déconstruit la pensée dominante.

Je ne sais pas si Mike Ward connaît mon travail mais je pense qu’il aimerait mon livre. En fait, je pense qu’il comprend déjà tout ce qu’il y a dedans.

Audrey

J’aimerais aborder avec toi la notion de backlash face à un call-out. Parce que quand une personne te dis que tu as fait une erreur, ça peut déjà être inconfortable comme situation. Cependant, avec les réseaux sociaux, ce sont souvent des centaines, des milliers de personnes qui te disent en même temps «T’AS FAIT UNE ERREUR», c’est immense, voire traumatisant à recevoir. Surtout quand des insultes et des menaces se glissent là-dedans. Je trouve ça humain de vouloir se braquer pis de dire «On se calme». Sauf que c’est facile ensuite d’invalider l’essence du message. Je me demande ce que ça prend, ce qu’il faut faire pour passer par-dessus ça.

Judith

Je suis totalement d’accord!

Tsé, je l’aborde dans mon livre, mais je comprends tellement pourquoi Jean-François Mercier a trouvé ça exagéré de se faire accuser de participer à la culture du viol avec sa joke de crème glacée en Éthiopie. Si t’as pas suivi la réflexion sur la culture du viol, c’est totalement incompréhensible et violent de recevoir cette accusation.

Et du côté de ceux qui dénoncent, on n’a pas toujours le temps, l’énergie ou la générosité d’expliquer le cheminement qu’on a fait pour en arriver à cette conclusion là.

Alors je pense que du côté plus militant, il faut travailler là-dessus, mais les gens qui reçoivent les critiques doivent aussi développer leur écoute et calmer leur susceptibilité.

Audrey

Pour plusieurs, dont Mike Ward (que son call-out ait été justifié ou non) ça les a menés, entre autres, à la dépression. Il a dit s’être remis en question, mais j’ai l’impression que c’était déjà dans sa nature. Dans le cas de SLAV, il y a eu tellement d’efforts pour expliquer calmement, poliment, avec bienveillance, pourquoi on remettait en question la démarche de Lepage et Bonifassi et pourtant, les résultats sont infimes.

Judith

Oui, il a vraiment fait ce que l’on devrait tous faire quand on se fait call-out. Même si ça fait mal et que ça nous conduit parfois dans des zones sombres, c’est nécessaire. C’est vraiment une leçon d’humilité et de sensibilité.

On reste quand même les personnes les plus privilégiées. Et ça tu sens qu’il le sait, Mike Ward.

Audrey

Oui! Une psychologue m’avait dit que dans ce genre de cas, si on voulait répondre au call-out, il était conseillé de s’adresser aux personnes offensées ou brimées et non à celles ayant proféré des insultes.

Judith

Oui mais en même temps je sais pas.

Par exemple quand il y a eu du blackface à un gala des Olivier, notre réflexe de journalistes blancs a été de demander à Boucar Diouf ce qu’il en pensait, et lui disait que ça ne lui dérangeait pas, il voyait ça comme un hommage, mais la critique était valide quand même. Dans cette situation, Boucar Diouf était techniquement la victime, mais il tenait un discours réconfortant pour les les Blancs. C’est pas invalide non plus, mais ça prend une pluralité de voix.

Audrey

Oui je comprends.

J’aimerais aussi aborder avec toi la notion d’intransigeance, qu’on reproche souvent aux Social Justice Warriors. Tu illustres plusieurs cas d’intransigeance de certains guerriers, leur refus de débattre, leur manque de nuance. Il y a certes eu des cas navrants. Et c’est vrai que ceux qu’on appelle SJW est un groupe mouvant, indéfini, qui doit faire face à ses propres contradictions. Mais je voulais te demander d’élaborer un peu sur cette nuance avancée par (attends je cherche l’extrait dans ton livre…) le conseil québécois LGBT qui souhaitait qu’on « cesse de parler de l’existence des personnes trans comme d’un autre sujet à débattre puisqu’il s’agit de vies humaines ». C’est un argument que j’entends souvent: il faut débattre certes, mais pas quand l’humanité des gens, leur droit d’exister est remis en question.

Parce que ça met sur les personnes opprimées le fardeau de devoir prouver leur validité en tant qu’humains.

Judith

Oui, ben particulièrement dans le cas des personnes trans. On a une compréhension très limité de leur réalité, et celles-ci ont très peu de voix dans l’espace public, alors je trouve ça un peu effronté après de les accuser d’être intransigeants. Et même s’ils l’étaient, nous ne sommes pas des victimes dans cette situation.

Pour ce qui est de l’intransigeance en général, et de l’idée que certains vont trop loin, je me dis toujours qu’on est mal placés pour dire que quelqu’un qui vit une oppression va trop loin. Je suis qui moi pour dire ça, alors que je ne vis pas ce qu’il dénonce. Et si je trouve que ça va trop loin, c’est peut-être simplement parce que ça va trop loin pour moi, que ça challenge trop ma vision et mes privilèges.

Audrey

Aussi, je réalise que si je m’étais basé sur ce que les médias ont dit et montré pour former mon opinion sur Mike Ward, sur son humour et sur la saga judiciaire dans laquelle il a été impliqué, je l’aurais 100% pris pour un bully. Aurais-tu des pistes de réflexion ou des recommandations à faire aux médias qui couvrent et commentent des enjeux comme la liberté d’expression et la justice sociale?

Judith

Les médias nous présentent aussi Jaggi Singh comme quelqu’un qui encourage la violence. C’est dur à changer comme dynamique. Les médias ont besoin de s’accrocher à ce qui fait image. Je serais mal placée pour faire la morale à mes collègues en les incitant à être plus nuancés. Par contre, je pense qu’on peut tous faire l’effort d’essayer de comprendre les motivations de quelqu’un quand il s’agit d’enjeux qu’on connaît moins.

Audrey

Hier après le show, tu as avancé que selon toi, Mike Ward pourrait bien être le « nouveau Yvon Deschamps » que Guy Nantel pense être. Es-tu toujours d’accord avec ça? Si oui, peux-tu préciser pourquoi?

Judith

Je nuancerais en disant que Mike Ward se rapproche probablement plus d’Yvon Deschamps qu’on ne le pense. Ce qui explique peut-être qu’il soit tout aussi incompris ;-)

*****

L’essai de Judith Lussier, On peut plus rien dire, est en vente dans pas mal toutes les librairies.

Trouvez les dates du spectacle Noir de Mike Ward sur son site web, ici.

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