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Salut,
C’tu normal que même si on parle des personnes trans, des non binaires, etc., il n’y a toujours pas de toilettes neutres dans les lieux publics?
Alexis
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Oh, quelle question pertinente qui se décline en 40 000 idées dans ma tête, ce qui fait en sorte qu’à la lecture de ce courrier, j’ai quasi sorti mon sac de papier brun pour hyperventiler tellement je suis stimulée et ravie par cette demande!
Parlons-en et partons de la base: l’éducation.
Ce n’est pas une fantaisie du moment. C’est identitaire. C’est important.
Très jeune on apprend très/trop souvent qu’il y aurait seulement deux genres. En français, au niveau linguistique, il y a le «il», il y a le «elle», il y a «madame» et il y a «monsieur». On nous propose désormais des pronoms neutres tels que ille ou iel, mais leur existence demeure méconnue et donc leur intégration dans le vocabulaire reste marginale.
S’actualiser de la façon dont on se feel, indépendamment des référents masculin et féminin en ne s’identifiant ni comme il, ni comme elle? «Ça n’existe pas, on n’a même pas de mots pour nommer la personne! C’t’un caprice! Tssss!».
NON. Ce n’est pas une fantaisie du moment. C’est identitaire. C’est viscéral. C’est important.
Et c’est quoi le problème avec les toilettes?
Le problème, c’est que quand tu t’identifies ni comme homme ni comme femme ou que, par exemple, dans le territoire oh combien privée de tes culottes tu possèdes l’appareil génital masculin tout en ayant une apparence physique dite féminine, ces damnés 2 choix se présentent comme répressifs, voire anxiogènes.
Parce que oui, les toilettes publiques demeurent un lieu ou la transphobie semble se lâcher lousse. Selon un sondage publié dans le Time, 70 % des personnes trans auraient rapporté avoir vécu du harcèlement verbal ou une agression physique dans des toilettes publiques.
C’est bad.
Très bad.
Une «tradition» qui repose sur une prémisse sexiste ancienne.
Ça part d’où, l’histoire des toilettes hommes vs femmes?
En consultant le courrier d’Alexis, je me suis donc posé des questions existentielles: avant l’installation de systèmes d’égouts et autres agréments sanitaires, est-ce qu’on genrait les lieux d’évacuation? Admettons là, les bécosses, est-ce qu’on les greyait d’une silhouette avec une robe et d’une silhouette avec-pas-de-robe?
Eh bien, quand on creuse un peu, SURPRISE! On se rend compte que la tradition repose sur une prémisse sexiste.
Officiellement, c’est en 1887, au Massachusetts, qu’une loi pour les toilettes séparées a été créée. On se rappelle que dans les Amériques, il fut un temps où le marché du travail «appartenait» aux hommes, alors que la maison «appartenait» aux femmes.
SPOILER ALERT!
Les femmes ont finalement eu accès au marché du travail et c’est dès les tout premiers balbutiements de cette mixité que l’enjeu “toilettes” s’est mis à être angoissant. Une femme qui travaille était perçue comme étant d’une incontestable loucheté. Elle n’était pas supposée être là, vous comprendrez…
Alors on a greyé les lieux de travail de salles séparées. D’un côté les toilettes de messieurs vigoureux et de l’autre les toilettes des femmes délicates. Dans leurs cabinets, on a créé un milieu «adapté» avec des p’tits lits de repos et des p’tites commodités de mesdames-fragiles pour qu’elles soient prêtent à se gérer en moment de faiblesse. Tout cela avait pour but de lui rappeler son milieu naturel: LA MAISON. Par la suite, again and again, les toilettes sont demeurées genrées, p’tits lits en moins.
Ça peut prendre du temps, se réorienter collectivement.
Mais Alexis, ça sent le wind of change. Une centaine d’années plus tard, Y ÉTAIT TEMPS!
C’est vrai que changer les conventions, ça peut être un long: c’est comparable à un paquebot qui change de direction. T’as beau faire «Hey guys! Pourquoi on ne virerait pas le volant vers l’est?», ça peut prendre du temps avant que la patente lourde suive et s’enligne différemment. Là, plusieurs sont en train de souligner l’importance de tourner le volant.
C’est juste que ça peut prendre du temps, se réorienter collectivement.
Et ç’a l’air de quoi, ici d’dans?
Au Canada, on parle de plus en plus des réalités trans et non binaires et on intègre davantage le fait que l’être humain se décline en modèles plus variés que le monsieur-moustachu-qui-porte-des-pants et la madame-aux-cheveux-longs-qui-porte-des-robes.
Et BONNE NOUVELLE! Il y a de plus en plus de lieux publics qui proposent des toilettes non genrées, question d’offrir des espaces neutres et sécuritaires. Des exemples?
- L’Université de Montréal, Concordia, McGill, Le Collège Vanier, le collège Dawson et le cégep du Vieux Montréal offrent des toilettes neutres. Ça demeure certes très centré dans les Montréalités, mais il faut dire que le cégep de Sherbrooke a été précurseur en la matière. #sherbylove
- En Saskatchewan, une commission scolaire au grand complet a créé des toilettes communes dans tous ses établissements. Une commission scolaire au complet? C’est possible.
- Niveau politique municipal, le conseil de la Ville de Calgary a «approuvé une motion visant à instaurer des toilettes unisexes dans les édifices publics». Allô Denis Coderre?
- En politique provinciale, on peut entre autres compter sur la députée Manon Massé qui monte au front pour sensibiliser à l’importance de ce genre d’offre.
Et pour le reste?
Lentement mais sûrement qu’on dit. Et en attendant, on peut remettre certaines convictions en question. Le malaise lié aux toilettes publiques collectives est-il vraiment dû au mélange des genres? On n’aurait pas un petit problème de configuration général?
Non mais c’est vrai!
Les maudites cloisons flottantes avec le gap entre la porte et le panneau + le loquet précaire qui crie «m’a te lâcher dans pas long!!!» = rien de rassurant. Même si on sait rationnellement que l’être humain produit des déchets, évacuer entre inconnus dans un espace pas vraiment privé (urinoiiiiirs!) demeure tabou.
Dans les circonstances, il me semble que ce n’est pas de déféquer entre gurlz qui rendra l’expérience plus confortable! Au pire, attaquons-nous au design des toilettes, à l’insonorisation et à la gestion des odeurs, s’il le faut!
On n’a même pas à se greyer d’un pictogramme révolutionnaire. Juste d’une toilette.
Il faut faire des demandes. Pointer la situation. Communiquer avec nos municipalités, avec les instances scolaires concernées, avec les commerçants, sensibilisons, écrivons des articles, PARLONS-EN!
Sans flusher l’ensemble des toilettes masculines et féminines collectives, on peut en convertir quelques-unes en toilettes neutres. Déjà, on serait plus inclusif et on démontrerait une reconnaissance des diversités. Et pour les toilettes individuelles genrées, come on guys, on visse une boîte de métal avec un sac de papier brun dans l’mur et on change l’affiche. On n’a même pas à se greyer d’un pictogramme révolutionnaire. Une toilette. Juste une toilette.
Ça dit ce que ça dit.
C’est tout ce que ça prend.
Les gens géreront le reste.
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Vous avez envie de partager un questionnement existentiel affectico-émotivo-relationnel-sexuel? Le courrier du coeur du Filles d’Aujourd’hui vous manque? URBANIA est à la rescousse! N’hésitez pas à envoyer vos questions en toute confidentialité à Julie Lemay, notre collaboratrice spécialisée en sexologie, qui répondra chaque mois à vos demandes (même les plus hurluberlues) à travers la rubrique “C’tu normal si…”: [email protected]
Pour lire un autre texte de Julie Lemay : «C’tu normal si… une femme hétéro aime regarder de la porno gay?».
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