Confessions d’un barbier

Ô comme mon métier serait plus facile si j’avais une barbe à frotter quand je ne sais plus quoi écrire… En particulier ces temps-ci, où les barbes poussent sur toutes les faces, à mon grand dam. Pas moyen d’y échapper: il y a du poil partout dans les rues, partout dans mes fantasmes, et parfois dans ma soupe au restaurant.

Chez le barbier, ça sentait tellement bon le bois et l’eucalyptus.

Pour compenser ma frustration d’avoir les joues toutes nues dans un monde dominé par les bûcherons, j’ai décidé d’aller tirer les verres du nez à un barbier. Parce qu’il n’y a pas de raison que nous, les femmes, les imberbes et les abonnés de la moustache molle, on soit gardés dans l’ignorance.

J’ai donc rencontré Marco et Luis de chez «O Barbu» dans Villeray. Ça sentait tellement bon le bois et l’eucalyptus que je me suis encore plus maudite de ne pas avoir de poèl.

***

Marco, c’est quoi ton parcours?

J’ai fait une école de coiffure, puis j’ai travaillé 8 ans dans un salon. Par la suite, j’ai travaillé 2 ans dans un barbershop et il y a un an et demi, j’ai ouvert mon propre salon. Maintenant, je suis toujours booké un mois à l’avance, alors j’ai commencé à former Luis, mon frère, pour qu’il travaille avec moi.

C’est quoi la formation pour devenir barbier? 

À part l’école de coiffure, moi, j’ai appris tout seul à faire la barbe. Je me suis beaucoup entraîné sur mes genoux, parce que c’est ce qui ressemble le plus à de la peau de face. On peut aussi utiliser des ballons gonflables pour entraîner sa dextérité avec les lames.

Et puis, quel sentiment ça fait de tenir une lame aiguisée dans le cou de quelqu’un?

Les premières fois, je me sentais vraiment stressé. Un tout petit coup de travers, et tu le vois à quel point ça coupe, une lame. C’est fin comme une feuille de papier, mais vraiment tranchant. Tu peux aller profond facilement.

Aujourd’hui, je ne suis plus du tout stressé. Je me sens surtout très reconnaissant d’avoir la confiance des gens. Il y a des gars qui sont mal à l’aise la première fois qu’ils se font raser, et tu dois bâtir une confiance avec eux. Tu parles en leur coupant les cheveux, tu les mets à l’aise, et une fois rendu à la barbe, ils sont plus détendus.

Depuis que David Beckham s’est fait ça, tout le monde veut la même chose.

Souvent, on va me lancer une petite ligne de film de mafia, ou me dire en joke que j’ai leur vie entre mes mains. Mais c’est juste de la nervosité des débuts. Une fois qu’ils sortent du barbier et qu’ils connaissent ce sentiment de propreté et de classe pour la première fois, c’est fini.

Robert de Niro dans Les incorruptibles…LE gars que tu ne veux pas couper avec ta lame.

Est-ce qu’il y en a qui, au contraire, remuent sans réaliser que c’est dangereux?

Nope. Tous les barbus savent à quel point tu ne veux pas te faire fucker une barbe. Je te dis qu’ils restent tranquilles.

C’est quoi votre type de clientèle?

Pas mal jeune, je te dirais. La majorité doit avoir entre 20 et 40 ans.

On est en plein dans la mode des barbes, en ce moment?

En fait, je te dirais plutôt qu’avant, la mode était au négligé, chez les hommes. Les barbershops ont disparu pendant un petit bout à Montréal, et là, c’est revenu en force.

Le barbier, c’est comme un terrain neutre. Il n’y a pas de jugement.

La société encourage de nouveau les hommes à prendre soin d’eux. Et puis la mode, pour les cheveux, c’est pas mal des coupes des années 1950 que les barbershops faisaient dans le temps. Depuis que David Beckham s’est fait ça, tout le monde veut la même chose. Il en fallait un pour partir le bal.

Tu dois vraiment bien connaître les hommes à force de les côtoyer d’aussi près.

C’est vrai que les hommes vont beaucoup s’ouvrir à nous. Le barbier, c’est comme un terrain neutre. Il n’y a pas de jugement. On connaît nos clients, mais pas plus qu’il faut. On connaît une petite partie de leur vie, mais on ne connaît pas leur entourage. C’est pour ça qu’ils vont nous parler encore plus ouvertement qu’à leurs amis.

S’il y a des choses avec lesquelles je ne suis vraiment pas d’accord, je vais essayer de faire divaguer la conversation ailleurs, mais sinon, je suis une bonne oreille.

Alors, tu reçois beaucoup de petits secrets? On peut avoir des potins?

Qu’est-ce que je pourrais te dire sans me mettre dans la merde? Eille, il y en a des choses qui se disent ici, ça n’a pas de sens. Rien de déplacé, cela dit. Les clients parlent surtout de leurs problèmes. Mais, ils ne vont pas dans les détails… mettons, s’ils parlent d’une relation sexuelle, les gars vont dire:

– J’ai couché avec une fille.
– Comment c’était?
– Bien.

Ce qui se dit au barbershop reste au barbershop.

C’est ça qu’ils vous disent, vos clients, “j’ai couché avec une fille et c’était bien”?!

Des fois, mais ça, c’est surtout les habitués. Les nouveaux clients sont plus gênés, évidemment. Les nouveaux pères, eux, vont parler de leur réalité après l’accouchement, les péripéties avec le bébé, comment leur femme a changé. Parfois, on a des gros secrets comme des infidélités. Mais je ne peux rien dire de plus. Ce qui se dit au barbershop reste au barbershop.

C’est une partie de la job qui te plaît?

Oui, c’est le fun, ça crée des liens. Un psychologue, tu le paies pour t’écouter. Nous, finalement, ça fait partie de notre service.

Si une fille veut une coupe de gars, est-ce qu’elle peut aller chez un barbier? C’est toujours plus cher, dans les salons pour les femmes… (Je demande pour une amie).

Dans le temps, les barbiers étaient réservés aux hommes, à cause de ce qui se disait à l’intérieur, justement. Même ici, tu le vois, quand un client vient avec sa blonde, la conversation shift tout de suite. C’est différent.

Ici, on a quand même quelques clientes, dont une régulière. Elles viennent surtout pour des buzzcuts.

Avant, au salon, je coiffais beaucoup de filles, mais c’était très différent.

Pourquoi?

Elles sont indécises et en même temps stressées. Faire une couleur, ça devenait des gros enjeux. Parfois, elles vont vouloir une coupe pour ressembler à une fille sur une photo, mais en réalité, c’est plus profond que ça. C’est très difficile de leur donner ce qu’elles veulent. Mes clientes voulaient souvent “un gros changement”, mais “sans en enlever beaucoup”. Les hommes, c’est rare qu’ils veuillent sortir du lot. Souvent, ils veulent ressembler à quelqu’un, faire partie d’un groupe, c’est tout. Pour moi, c’est beaucoup plus facile de satisfaire un homme en étant un homme.

Une fois que tu atteins une certaine longueur avec ta barbe, c’est un point de non-retour.

À voir mes colocs, je pensais que les hommes étaient difficiles aussi…

Ben…oui, c’est parfois vrai. Il y en a qui s’en foutent, mais il y en a d’autres qui savent vraiment ce qu’ils veulent. En général, quand tu vas chez un barbier, c’est pour avoir une coupe propre, pas pour travailler la texture comme au salon. En général, un gars, une fois qu’il trouve un barbier qui lui donne ce qu’il veut, il va le suivre très longtemps.

Qu’est-ce que tu peux faire avec une barbe?

Une fois que tu atteins une certaine longueur avec ta barbe, c’est un point de non-retour. Ça change énormément la morphologie du visage. Avec une barbe, tu peux donner la forme que tu veux à une face. Tu peux donner un menton à quelqu’un qui n’en a pas, et il va se sentir 10 fois mieux.

Tu peux aussi cacher les doubles mentons avec une barbe plus longue. Si tu as des grosses joues, tu peux remonter un peu ta ligne de barbe et lui donner une forme plus carrée. Si tu coupes ta ligne de barbe trop haut dans le cou, tu vas complètement écraser ton visage. Les cheveux et la barbe des hommes sont devenus de vrais outils pour leur permettre de ressembler à ce qu’ils veulent.

Le but, c’est que ça ait l’air propre.

On entend tout le temps sur les réseaux sociaux “la barbe, c’est fini”, mais moi je pense que ça va rester. T’enlèveras plus la barbe aux hommes.

Comment tu sais où s’arrête la barbe et où commence le poil de chest? Quand faut-il s’arrêter de couper?

Il y a la même chose aussi dans le dos. Ça arrive souvent, la connexion “cheveux de nuque et poils de dos”! La règle générale, c’est que je m’arrête un peu plus bas que le col du chandail, pour qu’il n’y ait rien qui ressorte. S’il y a quelques poils fous un peu solitaires dans le cou, je les enlève complètement. C’est une question de jugement. Le but, c’est que ça ait l’air propre.

Est-ce que les gens qui ont une barbe peu fournie ou avec des spots vierges peuvent aller chez le barbier?

Oh oui, ces gars-là viennent souvent me voir parce qu’ils veulent une barbe, mais qu’ils ne savent pas comment dealer avec ce qu’ils ont. On peut couper et laisser allonger à différents endroits pour donner l’illusion d’une barbe parfaite. C’est pas toujours possible, mais parfois, on fait de vrais petits miracles.

Pour quelqu’un qui n’a pas de barbe, j’ai adoré ma visite chez le barbier. Astheure, il ne me reste qu’à méditer sur qui je serais aujourd’hui, si toute ma vie j’avais pu cacher et remodeler ma face derrière une barbe à l’eucalyptus.

C’est vraiment trop injuste.

Pour lire un autre texte de Lucie Piqueur: «Célibataire et en vieux joggings: les phases du célibat sur le tard».

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