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Oui, oui, je vais vous expliquer comment l’écoanxiété a façonné une nouvelle génération de néonazis. Mais, avant toute chose, permettez-moi de mettre la table. Ça risque d’être un peu long, mais ça en vaut la peine. Restez avec moi.
Depuis plusieurs années, je m’intéresse à la radicalisation en ligne. Pour ceux qui ne le savent pas, je suis journaliste de formation et je travaille dans les médias depuis 10 ans déjà.
Mes premières années en journalisme coïncident avec une foule d’affaires : la vague d’attentats terroristes au nom du groupe armé État islamique (Daech), la guerre en Syrie, la crise des migrants, la première élection de Donald Trump, le Brexit, etc.
C’était aussi l’âge d’or du féminisme de 4e vague, celui qui s’est articulé sur les réseaux sociaux devenus le 5e pouvoir. Pensez à des expressions comme « culture du viol », « charge mentale », « mansplaining », « catcalling », « male gaze », « objectification », « fétichisation raciale » et à des mouvements comme « Free the nipple », « #agressionnondénoncée », « #balancetonporc » et, bien sûr, « #metoo ». On parle d’un féminisme qui a parfois mené à des dérapages, oui, mais c’est aussi un féminisme qui s’appuie sur une analyse intersectionnelle de la société et qui propose un discours décolonial, écologiste et anticapitaliste. Il cherche à libérer un maximum de gens d’un maximum d’oppressions.
Désolée pour le laïus, mais ça va servir, vous allez voir.
Et dans ma tête à moi, les écologistes, indépendamment de leur génération, faisaient partie de ma gang, celle des wokes.
Oups.
On le sait : le premier mandat de Donald Trump a permis la libre circulation d’idées dangereuses pour la démocratie. Soudainement, le pays le plus puissant du monde avait à sa tête un vieux plouc abonné aux déclarations misogynes, hostile aux immigrants, à la diversité sexuelle, au filet social, au discours écologique, aux institutions démocratiques, aux « élites », aux médias et aux universitaires. Un président hostile à la vérité.
Je vous disais que j’avais un peu déserté la manosphère et la fachosphère en 2020 tout en restant à l’affût du mouvement conspirationniste. J’ai renoué avec ces espaces en 2022 parce que je voyais des gens de gauche tomber comme des mouches. Des femmes, des personnes noires, des personnes queer, parfois plus jeunes que moi. L’épuisement militant face à une extrême droite de plus en plus décomplexée. Des canaris dans la mine.
Dans ces espaces, des jeunes se sont mis à croire fermement que la fin du monde était proche et inévitable. C’est ce qui a contribué à la popularisation des discours accélérationnistes dont j’ai déjà parlé ici :
En gros, plutôt que de laisser l’humanité subir une mort lente et cruelle, certaines personnes travaillent activement à accélérer la chute de notre civilisation telle qu’on la connaît, quitte à la provoquer elles-mêmes.
Et ça, c’est sans compter l’affaire Epstein, qui continue d’alimenter des théories du complot au sujet de la faillite morale de nos élites et de l’humanité at large. Pour garantir son salut, il faut donc se repentir et tâcher de revenir vers le droit chemin.
Un retour vers les Saintes Écritures, mais aussi un retour à la terre, à un mode de vie plus simple, axé sur la famille et le travail manuel. Un mode de vie traditionnel, loin des tentations, garant d’un Éden 2.0.
Les tradwives et le féminin sacré, ça vous dit quelque chose ?
Toute est dans toute.
Vous commencez peut-être à comprendre où je veux en venir.
Brenton Tarrant se décrit lui-même comme un raciste et un « écofasciste de nature ». Pendant plusieurs années, il s’est gavé de discours violents sur les forums 4chan et 8chan, évoquant le Blut und Boden, un vieux slogan nazi faisant référence au « sang et au sol » et liant la généalogie à la souveraineté territoriale.
Ce slogan, on le doit en partie à Richard Walther Darré, un militant et théoricien nazi devenu ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation sous Adolf Hitler.
Darré, un amateur de plein air, défendait l’idée d’un lien intrinsèque entre les peuples « aryens » et leur terre. Selon lui, la violence expansionniste (lire : colonisation) ainsi que le nettoyage ethnique étaient justifiés, permettant d’atteindre un État racialement « pur », débarrassé des populations nomades, comme les Juifs et les Rom.
Pour Darré, le mode de vie paysan était le cœur de l’identité allemande et il était mis en péril, notamment par les taux de natalité en baisse. Le militant nazi affirmait qu’il fallait protéger « l’espace vital » des Allemands pour garantir leur épanouissement.
Richard Walther Darré était essentiellement un hippie raciste et misogyne qui parlait de l’importance de la protection des forêts et la valorisation de l’agriculture afin de rallier les ouvriers et les agriculteurs à sa cause. Le genre de discours qu’on s’attend à entendre de la bouche d’un granola avec des dreads, pas d’un monsieur tiré à 4 épingles dans un suit Hugo Boss. (Mais en même temps, l’Allemagne reste le pays des Birkenstock.)
Richard Walther Darré n’a lui-même rien inventé, s’inspirant du mouvement völkisch, un courant de pensée apparu au tournant du 20e siècle et qui vantait, entre autres, « l’exceptionnalité » du peuple allemand et des traditions germaniques. Ce courant n’est toutefois pas mort dans un bunker avec Hitler et continue à ce jour de se réinventer sous différentes formes, s’adaptant à chaque nouvelle génération de néonazis.
C’est comme ça que la peur irrationnelle d’un génocide blanc et l’urgence de protéger les frontières à des fins ethnonationalistes reviennent périodiquement dans certains cercles d’extrême droite. C’est aussi ce qui justifie la multiplication des villes rurales « pour Blancs seulement » un peu partout sur la planète depuis quelques années.
Dans les franges les plus radicales de l’extrême droite, tous les moyens sont bons pour renouer avec cet « espace vital », y compris la violence. La crise climatique, qui annonce la raréfaction des ressources et l’avènement de nombreux réfugiés venus des pays du Sud, accentue les tensions et justifie le passage à l’acte.
Le sentiment de catastrophe imminente est omniprésent sur divers forums fréquentés par les jeunes et le désengagement de nos élites envers l’environnement nourrit leurs craintes.
Comme le réchauffement climatique menace l’humanité, ils croient que la solution la plus simple serait d’éliminer une partie d’entre nous pour sauver leurs fesses.
Malheureusement pour nous, le futur de la planète n’est pas entre les mains de Greta Thunberg, mais bien celles d’une gang de dudes en chest convaincus que le monde leur appartient.
Bon Jour de la Terre, là !
Avec les informations de Mathieu Colin, professeur associé à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et chercheur à la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent.
Le début de ma carrière coïncide également avec l’émergence d’un mouvement masculiniste 2.0 (certains diront en réaction aux avancées féministes, mais je peux vous assurer que les mascus sont présents en ligne depuis les débuts de l’Internet, parce que le sexisme ordinaire et la haine des femmes sont des piliers de la Silicon Valley). Anyway, je m’égare : l’important, c’est de savoir que ce mouvement masculiniste marche souvent de pair avec la suprématie blanche. Ce ne sont pas des phénomènes distincts; ils sont étroitement liés.
Pensez aux incels, ces fameux « célibataires involontaires » qui rêvent d’une hiérarchie sociale particulière et qui sont toujours su’l bord de recourir à la violence pour punir les femmes de ne pas les choisir. Pensez à l’alt-right, ou droite alternative en français, un mouvement d’extrême droite réactionnaire profondément anti-égalitaire, antisémite, raciste et antiféministe, qui cherche à disséminer ses idées nauséabondes et anachroniques sous le couvert d’un supposé sceau de respectabilité sociale, politique et académique.
En gros, l’alt-right, c’est une version revampée et sexy du néonazisme, utile pour passer sous le radar des autorités, des politiciens et des médias, mais aussi pour recruter de nouveaux membres qui seraient d’ordinaire rebutés par une approche trop directe ou violente. Ses militants sont généralement anti-establishment, mais la majorité a compris que, pour accéder au pouvoir, il faut accepter de jouer selon les règles du jeu qu’impose la démocratie, sous peine de s’aliéner complètement le public.
Bref, j’ai suivi assidûment l’évolution de ces mouvements-là de 2015 à 2020 à peu près, puis j’ai décroché pendant la pandémie à cause de… tout. Une rupture amoureuse, la mort de George Floyd, la saga du « mot qui commence par n » à l’Université d’Ottawa, l’assassinat de Jovenel Moïse, le président du pays mes parents, le fucking couvre-feu… J’avais le goût de m’évader, pas de sombrer. Mais avant 2020, promis, j’étais une habituée de la manosphère et de la fachosphère, cette collection d’espaces virtuels où sont partagées des idées extrémistes sur les femmes, de même que sur les minorités ethniques et sexuelles.
Comme je suis une femme noire milléniale issue d’un milieu modeste, j’ai toujours été particulièrement interpelée par les enjeux féministes, antiracistes, décoloniaux et anticapitalistes… en négligeant un peu-beaucoup la question environnementale. D’abord parce que je ne peux pas être de tous les combats, ensuite, parce que dans mon temps, on ne parlait pas vraiment d’environnement. On faisait les 3R et on achetait du chocolat équitable pour s’éviter les foudres de Laure Waridel et cie, pis ça nous suffisait pour bien dormir la nuit. Il n’y avait pas d’urgence. En fait si, parce que les premières mises en garde de la communauté scientifique remontent aux années 1960, mais on minimisait le tout parce que ça faisait notre affaire.
J’ai donc grandi avec le même genre d’insouciance que les boomers et la génération X, même si, à l’école, on parlait beaucoup de la couche d’ozone, de l’impact des énergies fossiles dégueulasses, de la déforestation, du fait que nos ressources sont précieuses et que la plupart ne sont pas renouvelables, etc. Le ton appelait à la vigilance, mais jamais je n’ai senti d’angoisse — on ne disait même pas le mot « crise » pour parler du climat. Même rendue à l’université, j’avais des cours de développement durable, mais le ton restait badin. C’est ce qui différencie ma génération de celle qui a suivi : la fameuse génération Z. C’est par l’entremise des Gen Z que j’ai découvert le terme « écoanxiété », qui encapsule l’ensemble des craintes liées à la crise climatique. C’est la Gen Z qui nous a donné Greta Thunberg et ses mobilisations d’envergure en faveur d’une action radicale pour renverser la tendance. C’est la Gen Z qui lance des cannes de soupe sur les Tournesols de Van Gogh.
Puis est venue la pandémie, avec ses restrictions sur nos droits et libertés au nom de la santé et de la sécurité nationale. Tout ça a vraiment shaké l’extrême droite anti-establishment, en plus de déchaîner les passions au sein de la complosphère, qui a vu son discours se propager dans les espaces mainstream, notamment à cause de la popularité de Q, ce personnage énigmatique et insaisissable, qui s’est mis à parler de l’existence du « deep state » et des élites pédo-satanistes, complices du « pouvoir juif », alliées des démocrates, qui mentent à la population.
La pandémie a insufflé un vent de panique partout sur la planète. Disons qu’on n’avait pas vécu un tel sentiment de fin du monde depuis la Guerre froide. Comme milléniale qui a fêté son 30e anniversaire la semaine où on a fermé le Québec, je l’ai eu rough, mais j’avais de la pratique. J’ai toujours eu conscience que tout pouvait s’arranger. Après la pluie, le beau temps, genre. Pour la Gen Z, la génération de mes demi-frères, c’était moins ça.
Ces jeunes-là ont vu leur existence chamboulée du jour au lendemain. Une pandémie dont l’ampleur nous a tous paralysés sur fond de crise environnementale que personne n’était pressé de régler. Y avait de quoi virer zinzin. La génération Z est celle qui s’est ramassée à faire l’école à distance et à voir son entrée sur le marché du travail perturbée, voire carrément freinée. La génération Z, c’est aussi celle qu’on qualifie de « web native » : elle a vécu son enfance et son adolescence sur les réseaux sociaux et est devenue encore plus dépendante de ces espaces durant la pandémie. Pour se divertir. Pour s’informer. Pour socialiser. Pour se radicaliser.
La minute que j’ai remis le pied dans la nébuleuse de l’extrême droite en ligne, j’ai tout de suite compris. Le ton avait changé. Il était plus insistant, plus fiévreux, plus hargneux. Il n’était plus question de porosité entre les différentes idéologies, mais bien de convergence stratégique. Et ces idéologies avaient maintenant de nouveaux adeptes en proie à une grande désillusion. Des personnes vulnérables, isolées du reste du monde, convaincues que les « élites » ne nous disaient pas tout au sujet de la pandémie (zoonose, accident de laboratoire ou arme biologique sciemment lâchée sur la population ?) et en proie à une grande incertitude par rapport à l’avenir ; récession, crise du logement, emplois précaires, effondrement climatique, vieillissement de la population, menace nucléaire, guerres, famine, génocides, etc.
@_urbania Est-ce que vous avez l’impression que tout va trop vite et que tout est chaos? 👀 Bienvenue dans le monde complexe de l’accélérationnisme.
C’est aussi dans ce contexte que certains jeunes ont fait le pari de se tourner vers Dieu : selon eux, l’effondrement imminent de la civilisation [occidentale] serait due à un niveau de débauche jamais atteint dans l’histoire de l’humanité, comme si on était en direct de Sodome et de Gomorrhe à la veille du Jugement dernier, en proie à la luxure et à la débauche causées par tous ces trans et toutes ces drag queens, mais aussi en raison de l’omniprésence de sites pornos ou autres OnlyFans de ce monde, des phénomènes auxquels les web natives sont exposés bien plus tôt que les générations précédentes.
Je vous disais que toutes les idéologies convergent. Vous rappelez-vous des attentats de 2019 à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui se sont soldés par la mort de 51 personnes de confession musulmane réunies dans des mosquées ? L’attaque islamophobe, qui a également fait plus de 40 blessés, a été revendiquée par un jeune homme adepte de la théorie conspirationniste raciste du grand remplacement, qui allègue que les populations blanches d’héritage chrétien et européen seront bientôt remplacées par des Noirs et des Arabes à cause de l’immigration de masse, et parce que les personnes non blanches se reproduisent supposément comme des lapins.
À l’époque, on a beaucoup parlé de Christchurch en raison de la violence de l’attaque, évidemment, mais aussi de sa portée symbolique : le tueur, Brenton Tarrant, aurait inscrit le nom du Québécois Alexandre Bissonnette, responsable de la tuerie de la mosquée de Québec, sur une des armes dont il se serait servi pour commettre un massacre. Il a également rédigé un manifeste de 74 pages truffé de memes et témoignant de sa vision du monde, une vision lourdement marquée par l’écoanxiété.
Dans certaines franges d’extrême droite, on s’accroche au mirage qu’incarne la Silicon Valley en se disant que les tech bros parviendront à utiliser la technologie pour garantir la croissance économique tout en minimisant les impacts sur l’environnement. C’est ce qu’on appelle l’approche écomoderniste. Mais dans d’autres franges, le discours est plus pessimiste. Il avance que seule une guerre raciale permettrait aux populations blanches d’héritage chrétien et européen de neutraliser les menaces à leur identité et à leur environnement.