Comment j’ai mystérieusement réussi à offrir un excellent service à la clientèle

en incarnant un somme toute très mauvais Autrichien

Bon, qu’on se le tienne pour dit, avoir des interactions avec les humains n’est certes pas mon domaine de prédilection. Si mon choix du terme “avec des humains” ne vous avait pas déjà mis la puce à l’oreille d’à quel point je suis socialement un cauchemar, parlons de la fois où, au grand malheur de tous, j’ai été téléphoniste dans une billetterie de spectacle équestre pendant nul autre que deux ans.

En gros, j’avais besoin d’argent (cette thématique récurrente), le patron était un ami, les horaires flexibles, et en toute honnêteté, j’étais trop paresseux et démotivé pour assumer un emploi nécessitant un quelconque effort intellectuel. Je me suis donc retrouvé, casque d’écoute vissé sur la tête, le visage pratiquement en train de fondre appuyé entre mes mains, à gagner ma vie en vendant de façon molle et totalement désincarnée des billets de spectacle équestre à de sombres imbéciles des quatre coins de la planète. Je tairai ici le nom de la production, je n’en ai pas tant contre deux heures et demie d’acrobaties sur chevaux, que contre les gens qui manifestent de l’intérêt face à deux heures et demie d’acrobaties sur chevaux.

En fait je n’en ai, à bien y penser, pas tant contre les gens qui manifestent de l’intérêt face à deux heures et demie d’acrobaties sur chevaux que contre ces individus qui font preuve d’une fascination pour les chevaux aux limites de la psychose teintant chacune de leurs paroles d’un sous-texte de perte de contrôle involontaire pouvant mener au meurtre. Malheureusement, il semblerait que les gens n’aiment jamais les chevaux qu’en partie. Ils y sont, soit totalement indifférents, soit tout chez eux est à thématique équestre : bibelots équestres, papier peint équestre, calendrier équestre, écran de veille de chevaux sauvages qui galopent en incarnant une quelconque analogie de liberté relative à des gens socialement oppressés qui “s’évadent par le biais de ces animaux majestueux”… Écoutez, j’ai peur! Les amoureux des chevaux me terrorisent! J’ai toujours l’impression que ces gens-là sont à une médisance équestre de te défoncer le crâne avec une lampe en forme de carrousel dans un élan de rage aveugle avant de réaliser trop tard ce qu’ils ont fait! Heureusement pour moi, mon nouvel emploi ne nécessitait de moi que d’interagir avec ces gens à toutes les minutes de tous les jours…

À première vue, le travail était relativement simple : prendre les appels entrants de tarés des quatre coins du monde où le spectacle était en tournée, leur assigner des sièges, conclure leur transaction par carte de crédit, feindre adroitement d’avoir été content de vivre ce moment avec eux, passer au prochain plouc et ainsi de suite. Simple en théorie, avalanche de merde en pratique. Règle générale, tout ce qui devrait être simple devient, avec les amoureux des chevaux, totalement cauchemardesque et labyrinthique.

Primo : personne ne sait où s’assoir, pour la simple raison que les gens achètent des billets hors de prix (c’est cher un show équestre, c’est tellement fucking cher!) dans un lieu qu’ils n’ont jamais visité, me contraignant absurdement à DÉCRIRE AU TÉLÉPHONE le point de vue qu’ils risquent d’avoir d’un lieu que je n’ai MOI-MÊME jamais visité. Faites-moi confiance, un homme ne devrait jamais prononcer aussi souvent dans sa vie la phrase “Cet angle me semble hypothétiquement le meilleur compromis”.

Secondo : tout est excessivement cher et personne ne veut assumer. Eh oui! Quelle surprise, entretenir plusieurs chevaux en tournée nécessite des coûts faramineux et si il y a quelque chose que les amoureux des chevaux n’aiment pas, c’est bien des coûts faramineux!

-Ça va faire 358$ madame…

-Pardon?

-Désolé, mon téléphone a des problèmes de réception. J’ai dit 358$.

-Oui oui, j’avais compris….

-…

-…

-Visa ou Mastercard?

-Écoutez, je vais acheter ces billets-là parce que je l’avais déjà promis à quelqu’un (menteuse), mais j’aimerais prendre le temps de vous dire que ce que vous faites là c’est du vol de grand chemin!

-Madame… C’est un spectacle équestre, pas une opération à coeur ouvert. Vous pourriez difficilement plus avoir l’option de garder votre argent, espèce de totale conne.

Bon, ça c’est ce que j’avais envie de répondre, mais la plupart du temps ça demeurait dans les lignes de: “Meh… La compagnie est sincèrement désolée de ce contre-temps, mais… Blablabla tough luck (espèce de totale conne)”.

La plupart de mes journées s’écoulaient donc ainsi, à une cadence géologique, dans un ennui des plus opaques, ennui que j’essayais vainement de briser momentanément en imaginant avec amusement la réaction du public si le spectacle qui leur était présenté était en fait deux heures et demie de chevaux sur un tapis roulant menant à une gigantesque scie ronde les divisant en piles jumelles de demi-carcasses sous le regard tétanisé de petits et grands.

Un autre de mes jeux favoris consistait à incarner sur la ligne de très mauvais stéréotypes internationaux (Dominic le Français, Billy l’Écossais, Watamaru le Japonais) et constater à quel point personne ne remet en question quoi que ce soit venant d’un téléphoniste, peu importe à quel point il emploie un accent absurde qu’aucun individu n’utilise.

Mon préféré c’était Klaus l’Autrichien, un heureux mélange d’Albert Einstein et de tous les méchants dans Indiana Jones.

-Ach, ja! Che me doit pien triztement de fou invormer que nous n’akzeptons queuh Fiza ou Meistercârd…

Une abomination tout droit sortie du plus profond des puits de l’enfer des personnages de merde, mais croyez-le ou non, les clients adoraient Klaus! J’imagine que c’était son charme européen dépaysant, ou simplement le fait qu’il incarnait un stéréotype si grossier que les gens ne pouvaient que s’amuser de tomber sur cet Autrichien qui parle exactement comme on s’imagine avec bien peu d’imagination tous les Autrichiens parler… Toujours est-il que ce salop de Klaus était mon meilleur vendeur, aucune transaction, aucun client, même le plus rébarbatif des pères de famille “no bullshit” dans la quarantaine avancée, exaspéré d’avoir passé vingt minutes en attente à écouter les meilleurs succès de musique d’ascenseur, ne résistait à son débit monotone et son pragmatisme typiquement germanique ( j’imagine?). Klaus devint rapidement une évidence en terme de relations avec le client, si bien que je l’incarnai bientôt sur le total pilote automatique à chaque appel. Jusqu’au jour où…

-Ja, izi Klaus auf l’appareil, que puiche pour fous auchourd’hui? Bitte?

-*Pleurs*

-Ach… Em… Guten abend?

-*pleurs* Klaus… The show is not here…

-Ach… Was? Die show ist not hier?

-*forts sanglots* The show is not here Klaus! This was an anniversary present and the show is not here! Why is the show not here Klaus?

– Ach… Ish… Erm… Dis show ist not hier? (Eh merde….)

Bon, la conversation qui s’en suivit en était une excessivement longue et laborieuse entre une Australienne dévastée de ne pouvoir assister à un spectacle équestre et un faux Autrichien essayant tant bien que mal de demeurer rassurant malgré le fait d’être, vous savez… Autrichien… Voici, grosso modo les grandes lignes de ce que je réussis tant bien que mal à comprendre de la situation: la demoiselle au bout de la ligne étant australienne, elle semblait avoir lu la date indiquée sur ses billets dans l’ordre anglo-saxon, c’est à dire: mois, jour, année. Or, les billets étant imprimés au Québec, la date y figurait bien naturellement dans l’ordre francophone, soit: jour, mois, année. Je fus donc contraint d’expliquer à cette pauvre cocotte en larmes que le spectacle pour lequel elle avait reçu des billets pour, nul autre que son anniversaire de mariage n’était plus en Australie depuis déjà plusieurs mois parce qu’elle avait en fait lu la date francophone… Et tout ça en maintenant du mieux qu’humainement possible la pire caricature d’Autrichien de ce côté-ci du Rio Grande, parce qu’il était trop tard pour incarner un personnage plus rassurant que ce foutu Klaus et sa froideur teutonique EXCESSIVEMENT INQUIÉTANTE.

-*sanglots* Klaus… You’re my only hope! You have to help me Klaus… *sanglots* I Just don’t know what I’m gonna do… *sanglots*

-Ach… Erm ja… Erm… I’ll transfer you to someone with a higher authority on zis matter…

Sur ce, je me lavai les mains de ce problème de façon particulièrement ponce-pilatesque, et transférai l’appel à ma superviseure de dix-neuf ans, qui répondit d’un soupir d’exaspération, et possiblement de relative frustration de s’être ainsi fait assassiner sa game de Majora’s Mask. J’étais sauvé! En fait non, pas tout à fait… Une heure plus tard Majora’s Mask revint me voir à mon poste, téléphone en main et air de totale incompréhension au visage.

-Charles… Je sais pas trop comment te dire ça, mais elle veut parler à… Klaus?

-Comment ça elle veut parler à Klaus?

-Je sais pas, elle arrête pas de répéter que Klaus est la seule personne un tant soit peu rassurante à qui elle a parlé aujourd’hui et elle refuse toutes les solutions que je lui offre depuis tout à l’heure…

-Klaus? Mais comment est-ce possible? Klaus est la pire créature que j’ai créée en carrière! Voyons, c’est quoi le problème des Australiens?

-Je sais pas, mais démerde-toi avec elle!

-Eh merde…

S’en suivit une heure de pur calvaire téléphonique, parce que bien sûr, je ne pouvais pas simplement lui dire que Klaus n’existait pas! Dans la même journée, elle avait appris que son anniversaire de mariage était ruiné et qu’elle avait jeté 400$ par les fenêtres pour se rendre à Melbourne pour un spectacle équestre qui n’y existait dramatiquement plus depuis des semaines… Qu’est-ce que j’étais sensé faire? Lui apprendre que Klaus, la dernière chose en laquelle elle pouvait croire était en fait un mensonge d’un enfoiré de Québécois qui s’ennuie? Ça l’aurait tuée! Maudit sois-tu Klaus, toi et ton incompréhensible charme transalpin du vieux continent!

-*sanglots* Please Klaus! You have to… *reniflement* Help… *reniflement* Me… *sanglots*

-Eh merde…

-What did you say?

-Ach… Erm… Ich meant… Erm…

Eh merde…

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