Comment j’ai échoué à échapper à la solitude

matérialisée sous la forme d’un maudit oiseau métaphorique

Une fois, sur le minuit lugubre, alors que je méditais, cigarette de marijuana en main, sur une reprise de Pour le Plaisir , j’en suis venu à me demander comment j’avais bien pu échouer à ce point sur le plan social pour en être venu à considérer tout ça comme une façon convenable de passer un vendredi soir.

Ah! Je me souviens distinctement que c’était dans le glacial décembre, fouillez-moi, la solitude c’est toujours juste un peu plus déprimant quand un sapin de Noël fait partie du décor. La vérité c’est qu’année après année, je me mets inévitablement à souffrir de la jalousie du célibataire dans le temps des fêtes. Cet espèce de vide intérieur qui survient en observant, caché derrière une pyramide de pannetone chez Metro, un couple s’engueuler au téléphone parce que le gars a dû retourner à l’épicerie pour cause de pas avoir acheté la bonne sorte de riz pour le risotto aux fruits de mer qu’elle voulait préparer, parce que sa mère lui avait donné la recette à un moment donné et elle voulait vraiment l’impressionner en lui montrant qu’elle était capable d’organiser un “réveillon comme du monde” pour prouver une bonne fois pour toutes à toute la famille qu’elle était capable de se débrouiller toute seule et qu’elle avait eu raison de partir en appart à 19 ans avec son chum qui est manifestement un plouc qui n’est pas capable d’acheter la bonne sorte de riz… Moi aussi des fois j’aimerais ça qu’on m’engueule parce que j’ai ruiné un risotto qui est en fait la matérialisation d’un paquet de problèmes personnels sous-jacents. Mais non, à la place j’ai droit, fois après fois, à la même conversation téléphonique avec ma mère:

-Au pire, si tes tout seul le 24, tu pourrais inviter une amie!
-C’est le 24 décembre maman! Tabarnak! Quel genre de personne va dans le réveillon d’un ami à part les weirdos et les orphelins! Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui se tient avec des weirdos? Ne réponds pas, je t’en prie…

Soudain, il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la fenêtre de ma chambre. “Voyons donc, c’est quoi ça encore, maudit bâtard?” me dis-je. La vérité, c’est que j’étais encore en train d’essayer de me remettre de “la dernière”. La dernière avec qui ça n’avait pas fonctionné, faute d’intérêt, parce qu’il faut croire que c’est un trait de caractère que je recherche : “ne pas être intéressée”… Parfois, je me dis que j’envie surtout les relations des autres, plus que je recherche à bâtir quelque chose pour moi-même. Maladroitement, j’essaie de recréer le model d’une relation normale, dans une vie normale, comme un enfant qui essaie de dessiner Le déjeuner des canotiers au crayon de cire. Tout porte à croire que le normal est une couleur qui ne me réussit pas, ça doit être pour ça qu’inconsciemment je m’acharne sur des gens avec qui ça ne fonctionnera jamais, tout pour tromper l’ennui, tout pour tromper la solitude…

Toujours intrigué par ce mystérieux tapotement, je poussai alors le volet de la fenêtre; les ténèbres et rien de plus! La vérité c’est que je suis terrifié par la solitude. C’est un vide oppressant qui gêne la respiration. Parfois, il m’arrive de regarder mon reflet dans les yeux, l’écho d’un écho, je me demande si ce type de l’autre côté du miroir s’ennuie autant que moi dans son grand appartement exactement pareil au mien. Je me demande si les gens l’ennuient autant, si c’est aussi la raison pour laquelle il est si seul.

C’est alors qu’avec un tumultueux battement d’ailes, pénétra un majestueux corbeau des jours anciens. Il ne fit pas la moindre révérence, en fait, je ne sais pas trop pourquoi je m’attendais à une révérence de la part d’un oiseau (j’avais fumé, je vous le rappelle), mais toujours est-il qu’il se percha juste au-dessus de la porte de ma chambre; se percha, s’installa, et rien de plus.

“Bon! Exactement ce dont j’avais besoin à cette heure-ci!” dis-je en essayant de le faire ressortir par la fenêtre avec un balai Oskar.

-Nonon, Charles, laisse tomber c’est pas la peine, dit le corbeau, je suis une métaphore d’un conflit interne non résolu chez toi.
-Ah shit… Dis-moi pas que tes l’incarnation de ma peur de la solitude sous la forme d’un oiseau super badtrippant?
– C’est exactement ça en fait…
-Bon… Alors que puis-je, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages lointains de la nuit plutonienne?

Le corbeau dit : “Je m’en vais plus…”

-Wo, minute! Ça signifie quoi ça au juste? Que la solitude est mon lot? Tu vas rester pour toujours ici, perché juste au dessus de la porte de ma chambre, comme une promesse de noirceur dans ma vie pour l’éternité? Si c’est ça dude, je t’avertis tout de suite, t’es tombé sur le mauvais gars. Je suis occupé, j’ai plein d’affaires à gérer, c’est certainement pas une angoisse existentielle comme toi qui va venir me montrer comment les choses fonctionnent!

Le corbeau dit: “Je m’en vais plus…”

-Bon, ça y est… On va jouer à ce jeu-là? Tu sauras, môssieur la figure allégorique angoissante, que j’ai déjà fait mon travail d’introspection à ce sujet! J’ai des amis, je suis bien entouré, ma vie ne dépend surtout pas d’un individu du sexe opposé pour me définir. OK, je les vois pas super souvent, parce que je suis travailleur autonome, mes horaires font aucun bon sens, le tout doublé d’une peur fantastique du monde extérieur qui me pousse à rester cloitré dans mon appartement la plupart du temps… Mais quand même! Tes juste un spleen passager du temps des fêtes, chose! C’est la télé et les médias qui t’ont créé, t’es juste une maudite idéalisation de ce que la vie d’un humain devrait être parce que les couples monogames sont un échantillon de population super rentable! Je vais certainement pas tomber dans ton piège!

Le corbeau dit: “Je m’en vais plus…”

-Prophète, dis-je, oiseau ou démon! Si c’est de l’apitoiement que tu recherches, t’es venu cogner à la mauvaise fenêtre. As-tu vu mon pattern relationnel jusqu’à maintenant? Des filles à problèmes qui viennent me détruire de l’intérieur et des pauvres cocottes qui veulent s’investir, avec qui je vais tout foirer sous prétexte que j’ai trop de travail. C’est pas sérieux mon affaire… En fait, je vois pas pourquoi on se chicane toi et moi, on devrait clairement faire la paix, ça ferait de moi un individu beaucoup plus fort, non? N’est-ce pas un peu pour ça que tu es venu te percher juste au-dessus de la porte de ma chambre?

Le corbeau dit: “Je m’en vais plus…”

-Ok, what the fuck? Que cette parole soit le signe de notre séparation, oiseau ou démon! Pourquoi t’es ici, si c’est pas pour que j’en vienne à t’accepter comme une possibilité dans ma vie? Je sais bien que c’est possible que je vive jamais rien de sérieux avec qui que ce soit! J’ai des standards ridiculement élevés, j’ai besoin d’être mis au défi intellectuellement, physiquement je demande borderline l’impossible, j’ai des sautes d’humeur monumentales, et à travers tout ça il faut que je trouve quelqu’un qui n’est pas déjà pris et réciproquement intéressée? Statistiquement, c’est grotesque! La vie n’est pas une comédie romantique, il n’y a pas quelqu’un pour tout le monde, j’ai fait la paix avec tout ça, maintenant retire ton bec de mon coeur et jette ton spectre loin de ma porte!

Le corbeau dit: “Je m’en vais plus…”

-Ah! Fuck you man, juste fuck you! Qu’est-ce que tu me veux? Est-ce que c’est le moment où tu m’as fait déconstruire mon argumentaire jusqu’au bout et je suis sensé réaliser que peu importe à quel point je t’ai accepté dans ma vie, tu seras toujours une source d’inquiétude, de vide inexplicable? Ça va se retourner contre toi, oiseau ou démon, tu sauras que tu es un super moteur créatif! Je vais te traire jusqu’à la dernière goutte, t’exhiber dans des projets fantastiques, te brûler passionnément pour gagner ma vie jusqu’à ce qu’il ne reste de toi plus une plume noire en gage du mensonge que ton âme a proféré! Reste, reste à jamais perché juste au-dessus de la porte de ma chambre, reste et grave par ta présence la solitude, le sentiment d’oppression et l’angoisse existentielle d’être aimé par ses pairs dans ma vie comme la preuve que je suis bel et bien vivant!

Le corbeau dit: “Je m’en vais plus…”

Et le corbeau, immuable, est toujours installé juste au dessus de la porte de ma chambre. Parfois, quand je sors prendre un verre avec des amis, ou me joindre à un barbecue l’été, juste pour rencontrer du nouveau monde, j’aperçois au loin sa silhouette perchée sur un fil électrique, comme anticipant mon retour à la maison. Quand je fais l’amour, il passe son bec par l’entrebâillement de la porte. Quand je rencontre quelqu’un qui me plait bien, il vole en cercle au dessus de nos têtes le salop… Mais finalement, quand je m’assois à mon bureau c’est toujours un peu moi qui gagne. Je m’alimente de lui. Je crée des mondes fabuleux en tordant l’encre de ses plumes noires. Toujours assis, satisfait, face à cette ombre de laquelle, et ce, pour tout l’or du monde, je ne sortirai jamais plus…

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