Comment j’ai échoué à avoir une cavalière au bal des finissants

pour cause d’agrume à haute vélocité

i la vie m’a appris quelque chose, c’est bien que le périple de cinq années d’école secondaire n’épargne personne. Les plus malchanceux vont s’en tirer en devenant des parias mésadaptés dans un monde hostile qui leur laissera des cicatrices socio-affectives jusqu’à la fin de leur misérable vie, plusieurs s’en sortiront avec un souvenir ambivalent d’une période de grand stress où ils seront victime d’une moyenne générale pondérée pour tenter d’évaluer leur aptitude à devenir des humains fonctionnels dans un monde sans rêves, et les quelques rares individus à appartenir à la caste des “gens populaires” s’assoieront pour la plupart sur les qualités innées leur ayant garanti une place de choix au sommet de la chaine alimentaire pour éventuellement stagner en adultes pitoyables desquels leurs compatriotes se remémoreront plus souvent qu’autrement par la phrase “Aux dernières nouvelles, il fait du quatre-roues la fin de semaine pis il travaille encore au club vidéo”. Personne n’en sort indemne, et Dieu vous garde si vous tentez de découvrir les mystères de l’amour dans cet équivalent Watatatow d’une prison à sécurité maximale. Commencez-vous à comprendre où je me dirige avec tout ça?

J’ai mentionné que j’ai fait mon secondaire chez les Jésuites? Bon, pour ceux qui auraient besoin de voir leur lanterne éclairée sur les implications de “faire son secondaire chez les Jésuites”, synthétisons tout ceci brièvement à: un jour, un dénommé Ignace de Loyola s’est dit que ça serait une bonne idée de rassembler des jeunes hommes en pleine irruption de puberté (et tout ce que ça implique sexuellement, ou dans le cas présent: absence totale de sexuellement) dans un collège lugubre pour leur apprendre le latin, cloitrés de tout soutien-gorge de fille de 15 ans (ce qui n’est pas le détail le plus motivant à l’apprentissage d’une langue morte, vous en conviendrez), avant de les libérer confus et désorientés quatre ans plus tard dans une population générale de sirènes de 16-17 ans face auxquelles ils n’auront aucun repère et commetteront toutes les pires erreurs imaginables de façon particulièrement théâtrale. Détail intéressant, quand je mentionne “chez LES Jésuites”, n’allez pas nécessairement vous imaginer que je suis allé passer mon adolescence dans un monastère de religieux en soutanes qui se fouettent le dos. Pour être franc, au début des années 2000, il ne restait qu’un seul Jésuite encore actif, et son implication auprès des étudiants était surtout limitée à épater la galerie en posant ses grosses paumes calleuses sur un brûleur Bunsen sans broncher jusqu’à ce que ça fasse de la boucane et que tout le monde commence officiellement à badtripper.

Pour ma part, les Jésuites avaient réussis leur oeuvre avec brio. À 17 ans, j’étais une totale catastrophe interrelationnelle en col roulé noir qui griffonne des scènes de meutre au tournevis dans un calepin quadrillé, assis dans un escalier à attendre qu’on en finisse avec la pause du midi. Que de meilleure prédisposition psychologique à la découverte de l’amour! Maintenant, pour ce qui est de “l’amour”, ce qu’il faut comprendre ici c’est bien évidemment le bon vieux : perdre tous ses repères en essayant de séduire clownesquement une pauvre fille qui s’en fout, échouer, devenir amer, et de façon générale, développer des traumatismes affectifs qui mèneront tout droit à une vengence injustifiée dans un futur plus ou moins éloigné. À bien y penser, tout ça ne me dépayse pas trop de l’amour à 29 ans, en fin de compte…

La tragédie se manifesta sous la forme d’essayer d’inviter au bal des finissants la fille assise quatre pupitres devant moi en cour d’anglais, avec laquelle j’avais entretenu suffisament de contacts maladroits pour m’insérer dans la tête l’idée d’un hypothétique intérêt, même si nos interractions s’étaient, dans les faits, surtout limitées à :

-As-tu fait ton compte-rendu de Hamlet pour jeudi?
-Te dessiner dans mon cahier sur le dos d’un grand requin blanc, est-ce que ça compte?

Maintenant, rajoutez à toutes les potentielles sources de catastrophe le fait que nous étions le 14 février et que j’avais jugé que le plan d’action le plus statistiquement sans faille était de lui faire ma grande demande à midi quarante-cinq alors que la cafétéria avait des airs de Times Square. Petite touche d’auto-humiliation signée Charles Beauchesne supplémentaire, je lui avais acheté une rose… Vous savez ce genre de roses rouges idéales pour signer un crime d’Arsène Lupin ou un refus catégorique en ayant l’air spécialement pathétique? Soyez rassurés, spécialement pathétique tout ceci allait devenir…

En me voyant arriver au loin avec ma rose rouge en main, elle comprit instantanément l’ampleur du fléau qui allait s’abattre sur elle d’un regard qui, à l’époque me sembla une expression d’agréable surprise, mais à postériori ne pouvait que résumer ce mélange de frayeur et de dégoût ressenti quand se précipite sur vous un saint-bernard qui s’est fait arroser par une moufette. Plus j’y pense, plus ses yeux criaient: “Charles, pour l’amour du ciel non! Il n’est pas trop tard pour faire demi-tour! Épargne nous cette double humiliation!” Hélas pour elle, croire capable de raison un ado plein d’hormones incompréhensibles revient la plus part du temps à essayer de plier une cuillère par le pouvoir de la pensée. Le sort en était jeté, j’avais déjà commencé à cimenter à jamais cette anecdote dans la tradition orale en posant nul autre qu’un genou à terre. Nous y étions, moment de l’impact dans top moins trois secondes, préparez vos lunettes pour le feu d’artifice!

– Sois ma cavalière!

Seigneur… C’est encore pire qu’à mon souvenir. Sois ma cavalière??? What the fuck Charles? Quatre années à écrire des nouvelles littéraires caché au club d’échecs pour “Sois ma cavalière”? Tout aurait officiellement été moins pire que “Sois ma cavalière”! J’aurais pu sortir un couteau à beurre, m’ouvrir la gorge devant tout le monde et ça aurait au moins eu le bénéfice de rendre le spectacle moins terrifiant. Sois ma cavalière? C’est même pas mignonnement moyennâgeux!

S’en suivit alors, le silence. Un silence opaque, uniquement égratigné par la toux d’un élève et le bruit d’une assiette qui spinne sur place. Larme au coin de l’oeil, je regardai s’écouler dix secondes… Puis vingt… Puis trente, jusqu’à ce que je finisse par me dire: “Ça y est! Je l’ai fait! J’ai fait quelque chose de tellement abusrde que ça a arrêté le temps!”

– Ben au moins, prends ma fleur…

Furent les mots qui finirent par se scier un chemin à travers mon oesophage alors que je tentai vainement de sauver les meubles en rappellant inconsciemment à tout le monde que j’avais ACHETÉ une fucking fleur! Péniblement, le bras tremblottant d’un mélange d’embarras et de peur de recevoir des animaux morts pas la poste, elle pris la rose entre le pouce et l’index en tentant d’articuler un “merci” qui finalement sorti sous la forme d’un soupir de consternation exaspérée. Toujours dans le silence absolu, je vous le rappelle, je me relevai, balayai du revers de la main la poussière sur mon genou et quittai les lieux à reculons, les yeux toujours plongés dans les siens, unis à jamais par l’ampleur du traumatisme. Cette histoire, je crois que les présents élèves du collège l’illustrent encore sur des fresques au plafond de la chapelle.

“Au moins ça peut pas vraiment être pire” serait l’affirmation erronnée qu’il serait logique de penser en ce moment, parce que quand vient le moment de prendre une situation incalculablement désastreuse et la rendre encore pire, j’aimes bien me considérer comme une espèce de virtuose. Alors que je reculais vers la sortie, mon regard fut attiré par nul autre qu’une orange solitaire qui patientait tout bonnement sur un coin de table. Aujourd’hui encore je m’explique mal le débalancement chimique m’ayant poussé à agir comme j’allais le faire, mais je fus soudainement victime d’un moment “petit ange et petit diable sur chaque épaule”. En fait, pour être plus précis, c’était plutôt un de ces moments “quatre diables sur chaque épaule rejoints momentanément par une minivan de diables qui klaxonne pour signaler qu’ils sont arrivés”. L’orange quitta ma main au ralenti en direction de cette pauvre (ô pauvre) fille, qui vit le fruit passer à un centimètre de son visage, le déplacement d’air soulevant une mèche de ses cheveux, avant d’aller s’écraser sur un mur dans une explosion nucléaire d’acide citrique.

Étonnament, je n’ai jamais eu de cavalière pour le bal en fin de compte, l’anecdote de l’orange circule encore à ce jour sous forme de mythes et légendes de salle de casiers ou encore recréée par un artiste primitif au feutre noir sur une cloison de cabine de toilette, et pour ce qui est de cette pauvre chouette en question… Si tu lis ça ajourd’hui, ça fait une douzaine d’années que je raconte cette anecdote et je me demande encore comment je vais réussir à topper ça dans ma vie. Merci Noémie!

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