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Comment j’ai découvert la Justice

aux Jeux olympiques de 1994

À l’hiver 1994, le Québec est tombé amoureux du skieur Jean-Luc Brassard lors des Jeux olympiques de Lillehammer. Moi, je me suis épris de justice.

La piscine intérieure du condo de mes grands-parents m’attendait. J’étais même déjà en maillot. Mais à la télé, il se passait quelque chose que j’avais l’impression de ne pas pouvoir manquer.

Le “canal 10” présentait l’épreuve féminine de patinage artistique. Mon frère et ma grand-mère étaient scotchés à l’écran de télé. Parce que c’était le tour de l’Américaine Tonya Harding. La méchante Tonya.

J’avais entendu mes parents parler de l’affaire : un mois avant les Jeux olympiques, l’ex-mari de Tonya Harding avait embauché un homme pour qu’il casse une jambe à sa principale rivale, Nancy Kerrigan. Malheureusement pour lui, Nancy s’en était tirée avec seulement quelques bleus. Elle pourrait prendre part aux Jeux. Quant à Tonya, elle avait juré n’avoir rien su du complot. Elle aussi participerait donc à la compétition.

Dans le salon cet après-midi de février, personne ne croyait toutefois Tonya. D’autant plus que des deux patineuses, Nancy était clairement la plus belle. Et tout le monde sait qu’une princesse mérite une fin de conte de fées.

J’avais beau n’avoir que 9 ans, je comprenais l’importance de l’enjeu. Une victoire de Tonya contre Nancy détruirait non seulement l’idéal olympique, mais elle déséquilibrerait complètement ma vision du monde, brouillerait ma perception du Bien et du Mal et ébranlerait ma foi en l’Humanité.

C’était limpide : il fallait que Tonya se plante, préférablement à chacun de ses sauts.

Il allait se produire mieux.

Quand les présentateurs ont annoncé l’entrée en scène de l’infâme Tonya, la glace est restée vide. Pas de Tonya. La caméra l’a finalement montrée, assise par terre, dans le corridor menant à la glace. Ça grouillait de monde autour d’elle. Ses lacets avaient cédé. Ou ils n’étaient pas attachés. Ou ils ne s’attachaient pas. Peu importe. Ça paniquait dans le clan de la méchante. Ironiquement, c’était maintenant les chevilles de Tonya qui risquaient gros si on n’arrivait pas à faire des boucles à chacun de ses pieds.

À ce moment-là, j’ai commencé à trouver ça franchement intéressant, le patin. J’avais même oublié la piscine chauffée.

Un chronomètre est apparu à l’écran. Tonya avait deux minutes pour amener ses fesses sur la glace, sans quoi elle serait probablement disqualifiée (les commentateurs ne l’ont pas dit ainsi, mais c’est ce que ça voulait dire).

Mon cœur battait fort.

Tonya s’est finalement élancée vers la patinoire. Avant d’enlever ses protège-lames, elle a crié, dubitative : “It’s not gonna hold me!”

En effet, ça n’a pas tenu. Trente secondes après le début de sa chorégraphie, Tonya a raté son premier saut. La musique de Jurassic Park a continué, mais pas Tonya, qui s’est dirigée vers la rangée de juges.

Quand elle a éclaté en sanglots devant eux, en leur mettant son patin mal lacé devant les yeux, nous, on a éclaté de rire. Même ma grand-mère, la femme la plus douce du monde, n’a pu retenir sa joie.

Je frétillais de plaisir. Je vivais un moment historique. La Justice, la vraie, se déroulait devant mes yeux.

Les juges ont eu beau donner une seconde chance à Tonya, les Dieux de la glace avaient pris le contrôle de la situation. Tonya ne gagnerait pas.

Résultat final : Tonya Harding, 8e position; Nancy Kerrigan, médaille d’argent.

Bien sûr, l’or pour la belle Nancy aurait été le scénario idéal, mais une minuscule Ukrainienne portant une robe de fourrure rose s’était faufilée devant elle. Je crois qu’aux yeux des juges, elle avait ce jour-là encore plus l’air d’une princesse.

L’important, c’était cependant la déconfiture de Tonya.

Tonya : 0. La Justice naturelle de la vie : 1.

Presque 22 ans plus tard jour pour jour, aucun événement sportif n’aura autant marqué mon existence. J’avais goûté au plaisir de la justice victorieuse. Et je ne pourrais plus m’en passer.

Plus tard, Erin Brockovich (celle de Julia Roberts et la vraie), Claude Robinson et Anonymous sont tour à tour devenus mes héros. Quand les choses vont mal dans ma vie, ou au Québec, il m’arrive d’implorer leur aide.

Et puis il y a toujours mon premier chum, à qui je souhaite encore de vivre son moment “Harding”.

Voilà comment j’ai découvert la Justice, lors des Jeux olympiques d’hiver de Lillehammer.

Pour voir des images de l’agression contre Nancy Kerrigan :

Pour voir Tonya Harding en arracher avec ses lacets à Lillehammer :

Pour lire un autre texte sur le thème de la justice : “La loi pour les nuls : Le consentement” par Rémi Bourget

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