Comment Internet est devenu le royaume du « bully »

Et voilà que, soudain, la victime devient bourreau

Dans un monde d’écrans, la vie est un miroir sans tain, un endroit où il est possible d’espionner la planète sans se faire voir. La télé offrait déjà un petit trou dans la serrure, Internet a multiplié les trous. Chacun, par nos lorgnettes respectives, nous observons les uns les autres.

Sauf dans les rares cas où un mélange de hacking et de mauvaise volonté révèlent votre identité au grand jour, Internet assure paradoxalement votre anonymat, sous le pseudonyme de votre choix. C’est un couteau à double tranchant, car sous le couvert de l’anonymat, certains chats passifs peuvent se transformer en lion. Un lion en code binaire.

Dès les années 90, les forums et autres lieux de rassemblement virtuels n’ont pas tardé à se propager. Un terreau fertile de mobilisation, tantôt fantastique, tantôt pathétique.  Car Internet n’est pas (que) bienveillant. Le voyeurisme, la perfidie, l’exposition de la violence sont plus fréquents que l’empathie. Ce n’est pas nouveau. Après tout, c’est sur les forums 4Chan et son cousin 8Chan que les manifestes des tueurs d’El Paso et de Christchurch ont été publiés.

Mais parfois, sans se terminer en bain de sang, le mal est plus pernicieux. Et il nous concerne tous.

Quand les «bullies» font front commun

En 2014, une dénommée Zoë Quinn présentait son jeu vidéo indépendant, Depression Quest. Un concept inédit, proposant de mettre en scène, via des lignes de dialogue, une héroïne en proie à la dépression. Jusque là, rien de scandaleux et le jeu faisait son petit bonhomme de chemin. Mais quelques mois plus tard, son ex-partenaire Eron Gjoni publiait un article de blogue l’accusant de l’avoir trompé avec des journalistes de jeu vidéo pour faire grimper les notes de Depression Quest. L’article, intitulé The Zoe Post, est encore disponible ici.

Que les déclarations soient vraies ou fausses, les chiens étaient lâchés. Une campagne de harcèlement sans précédent, aujourd’hui appelée «Gamergate», s’abattait sur Zoë Quinn, orchestrée d’abord sur 4Chan, puis sur Reddit et YouTube. Au menu : menaces, insultes, vie privée étalée au grand jour, et photos de Zoë nue.  «La prochaine fois qu’elle vient à une conférence, on… la blesse de manière irréversible, de façon à ce qu’elle ne puisse jamais récupérer … une bonne blessure aux genoux”, pouvait-on, entre autres, lire sur ces sites.  Des paroles dignes des  «bullies» qui font la pluie et le beau temps depuis la petite école. 

«La prochaine fois qu’elle vient à une conférence, on… la blesse de manière irréversible, de façon à ce qu’elle ne puisse jamais récupérer … une bonne blessure aux genoux.»

En fait, des situations comme celles de Zoë sont presque des cas de cours d’école. D’un côté, le combat d’une femme indépendante contre la bienséance; de l’autre, celui de gamers en colère contre la bien-pensance et l’hégémonie féminine. L’histoire a été d’une ampleur telle, qu’elle a dépassé les frontières du jeu vidéo. Milo Yiannopoulos, journaliste pour le média d’extrême-droite Breitbart (créé par Steve Bannon, ancien bras-droit de Donald Trump à la Maison Blanche), avait notamment publié une série d’articles contre Zoë Quinn et autres développeuses femmes, dont le plus fameux est intitulé Feminist bullies tearing the video game industry apart (Les oppresseurs féministes sont en train de réduire en miettes l’industrie du jeu vidéo). Tout un programme.

Mais au-delà de la sempiternelle opposition progressistes-conservateurs, le «Gamergate» aura avant tout démontré la force et la rapidité de mobilisation qu’offre Internet : parfois ça donne naissance au Printemps arabe, parfois ça génère en Gamergate. Au final, peu importe la cause. L’important, c’est le sentiment de faire partie d’une communauté d’individus partageant nos idées, pour le meilleur et hélas souvent le pire. Quitte à devenir, très rapidement, le pire des «bullies». D’ailleurs, Zoë Quinn a elle-même déclaré auprès d’Intelligencer : «Si le Gamergate avait concerné quelqu’un d’autre, il y a quelques années, j’aurais sûrement été du mauvais côté. J’aurais été une ado de merde avec des problèmes mentaux, des tendances misogynes et une passion pour les jeux vidéo ? Oui.»

Quand le «bullied» devient «bully», et vice versa.

Être «bully», pas qu’une question de neurones

Mais justement, les «ados de merde avec des problèmes mentaux» ne sont pas les seuls concernés. Le «bullying» n’est pas l’apanage des plus faibles. Parfois, l’intelligentsia s’en mêle. Petit voyage en France, et dans le temps.

En février 2019, une bombe journalistique est larguée par le quotidien Libération:  De 2010 à 2013, un groupe de journalistes parisiens aurait orchestré sur Twitter et en privé une campagne de harcèlement à l’encontre de figures féministes et personnages jugés (selon eux) gênants.

La bande, auto-proclamée «Ligue du LOL» sur un groupe privé Facebook, était constituée de membres à priori irréprochables. Entre autres, Vincent Glad et Alexandre Hervaud, journalistes chez Libération (journal dont on peut saluer l’honnêteté d’avoir dénoncé les comportements de ses propres membres), mais aussi plusieurs journalistes des Inrockuptibles, des podcasteurs, des humoristes.

Une fine équipe se partageant dans la bonne humeur (d’où le nom du groupe) des montages photos sexistes ou homophobes, des campagnes de harcèlement en groupe, des «plaisanteries» allant parfois jusqu’aux menaces. 

Une sorte de confrérie virile où l’on devait tremper sa plume dans le vitriol pour faire partie de la bande. Si même des individus considérés comme faisant partie de l’élite parviennent à alimenter un phénomène aussi enfantin, on peut présumer que personne n’est à l’abri. Internet a le pouvoir de nous ramener au stade anal.

«Si le Gamergate avait concerné quelqu’un d’autre, il y a quelques années, j’aurais sûrement été du mauvais côté.»

Aujourd’hui, quasiment un an après la publication de l’article de Libération, les principaux concernés ont été licenciés de leurs rédactions ou groupes de production. Henry Michel, animateur du podcast indépendant le plus populaire de France jusqu’à janvier 2019 (Riviera Détente), a pour sa part longuement exprimé ses regrets, avouant s’être laissé embarquer dans une mécanique qui le dépassait. Sa dernière publication sur Twitter consiste en un long fil d’excuse.

Être «bully», ce petit plaisir coupable

Tout ça nous amène au concept allemand de «schadenfreude» (à prononcer «chat-donne-froï-deux»). Vous connaissez ? Non ? La meilleure manière de le définir c’est de citer Nietzsche, parce qu’il est Allemand et parce que c’est Nietzsche. Voici un extrait de Humain trop humain :

« S’il [l’homme] a des raisons momentanées pour être heureux lui-même, il n’en accumule pas moins les malheurs du prochain, comme un capital dans sa mémoire, pour le faire valoir dès que sur lui aussi le malheur se met à fondre : c’est là également une façon d’avoir une « joie maligne » (« Schadenfreude »). »

En clair, se réjouir du malheur des autres. Dans ce domaine, les médias sociaux nous ont montré à quel point on était tous concernés. Une étude a par exemple démontré que le fait de se comparer en permanence aux autres sur Instagram ou Facebook augmentait les cas de dépression. L’herbe est toujours plus verte chez le voisin. De là à dire qu’on se sentirait mieux si l’herbe du voisin était beaucoup moins verte, il n’y a qu’un pas. Il suffit de se rendre sur le sub-Reddit r/WingsofRedemption, un groupe dont les membres se délectent des crises de nerfs et échecs de perte de poids du streameur WingsofRedemption. Et l’argument majeur, c’est qu’on peut se moquer, puisque WingsofRedemption lui-même a de fortes tendances de «bully».

Finissons sur deux notes d’espoir. En 2012, une femme tyrannisée par une bande de «bullys» dans un bus a reçu 700.000$ de dons après qu’une vidéo d’elle en pleurs a été publiée sur les médias sociaux.

Ensuite, les réalisateurs du prochain film Sonic ont aussi été victimes des foudres des fans du hérisson bleu, dont ils détestaient l’apparence. Aujourd’hui la nouvelle bande-annonce du film est sortie, et Sonic ressemble à nouveau à Sonic.

Comme quoi les «bullies» servent parfois à quelque chose. 

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