Comment doit-on réagir au retour sur scène de Louis C.K. ?

Moins d'un an après avoir confirmé les allégations d'harcèlement sexuel de sa part, le retour de l'humoriste nous laisse perplexe.

En novembre 2017, cinq femmes ont pris la parole afin de dénoncer les inconduites sexuelles de l’humoriste américain Louis C.K.

Après des mois de spéculations et de rumeurs, C.K. est finalement passé aux aveux en plus de présenter des excuses tièdes et peu senties via un communiqué de presse dans lequel il concluait qu’il allait prendre du recul pour écouter au lieu de s’exprimer comme il l’a toujours fait durant sa carrière.

Dimanche dernier, il a fait un retour-surprise sur la scène du populaire Comedy Cellar de New York pour une performance d’une quinzaine de minutes avec de nouvelles blagues. Dans une histoire similaire, l’humoriste Aziz Ansari a aussi effectué un retour sur scène en mai dernier, après des allégations d’inconduites sexuelles, lui aussi lors de prestations surprises non médiatisées.

Ces retours nous confrontent à une question : quel accueil doit-on leur réserver? Inévitablement, cette question sera plus proche de nous encore quand Éric Salvail, plus tôt que tard je présume, tentera un retour dans le milieu qui, depuis sa chute, prononce son nom du bout des lèvres.

Séparer l’oeuvre de l’artiste

Depuis quelques années, cette question est une véritable patate chaude : peut-on séparer l’œuvre de l’artiste?

Les irréductibles de Woody Allen vous dirons que oui, sans hésiter, en tapant du pied sur les plus grands succès de Noir Désir. L’autre extrémité de la réflexion parlerait plutôt d’effacer toutes les traces et de passer à autre chose puisque de l’art et des œuvres, il y en a suffisamment pour ne pas s’attarder à l’héritage d’individus répréhensibles.

La réponse, évidemment, se situe quelque part au milieu de tout ça, puisque toutes les situations ne sont pas identiques et doivent être traitées individuellement. Ainsi, on ne peut pas juger sur un pied d’égalité l’héritage d’un meurtrier et d’un vendeur de drogues, par exemple, tout comme on ne peut pas déboulonner des statues dès qu’une allégation se pointe le bout du nez rétroactivement.

C’est notre devoir en tant que public d’élever les artistes à un niveau de décence humaine équivalent à celui que l’on exige au quotidien de notre société.

Ceci dit, on peut se dresser, à titre de spectateur, contre une proposition artistique pour dénoncer les actions de son créateur. On pourrait même dire que c’est notre devoir en tant que public d’élever les artistes à un niveau de décence humaine équivalent à celui que l’on exige au quotidien de notre société. Même que ça ne serait pas déraisonnable d’en exiger un peu plus puisque les artistes, en raison de leur rayonnement, influencent le comportement et les aspirations d’une portion de l’auditoire sensible à leur message.

Il y a donc une réelle possibilité de séparer l’œuvre de l’artiste, dans la mesure où l’œuvre n’est pas élevée au-dessus de la collectivité simplement en raison de son statut artistique. Il n’y a pas d’intouchables, cette notion est d’un autre temps et ceux qui veulent vous convaincre du contraire ont probablement un intérêt à ne pas voir la décence et la sensibilité prendre du galon dans le quotidien des gens.

Ne pas faire comme si de rien n’était

Le problème avec le retour de Louis C.K., à première vue, c’est qu’il ne semble pas avoir adressé l’éléphant dans la pièce.

Selon plusieurs témoignages de spectateurs présents lors de sa prestation, l’humoriste n’aurait pas mentionné les allégations, ni les victimes, ni même exprimé une quelconque forme de retour sur les événements. Il a fait des blagues, comme il faisait avant. Ni plus ni moins.

Même son de cloche chez Aziz Ansari qui, lui non plus, n’a pas fait mention du pourquoi de son exil de la scène.

Quand on se demande comment on devrait réagir face aux retours de figures publiques après une histoire de la sorte, la réponse réside souvent dans la position affichée par ladite figure publique. Louis C.K., par exemple, a confirmé les allégations déjà et pourrait les adresser de front, sur scène ou ailleurs, afin d’être une partie de la solution au lieu d’être le spectre du problème. Sans dire qu’il doit forcément se racheter, il ne peut pas tout bonnement rejoindre la confrérie artistique comme un prisonnier ferait sur le marché du travail après sa sentence.

Sans dire qu’il doit forcément se racheter, il ne peut pas tout bonnement rejoindre la confrérie artistique comme un prisonnier ferait sur le marché du travail après sa sentence.

Il y a, avec la notoriété, une ouverture obligatoire par rapport au public. C’est peut-être injuste dans la forme, mais il ne faut jamais oublier que les actions d’un Louis C.K., par exemple, ont des victimes réelles au-delà de l’humoriste qui est «privé» d’un gagne-pain le temps qu’on oublie ses travers. Il n’y a pas de formules magiques pour déterminer combien de temps suffit avant de revenir dans les bonnes grâces de l’auditoire, mais il ne faut pas non plus assumer que le temps réglera le tout sans action concrète.

Un retour discret, sans faire mention de rien, n’est pas une piste de solution – c’est plutôt une façon contournée de se positionner en victime quand la poussière d’un scandale est retombée.

D’autres l’ont fait avant lui, prétextant le droit au travail et de vivre sa vie. C’est, évidemment, un droit légitime et quelque chose qu’on ne peut pas enlever à personne. Sauf qu’évoluer devant un auditoire, être écouté, aimé et apprécié, ce n’est pas un droit, c’est un privilège. À ce que je sache, un privilège n’est pas un acquis et il peut être repris, surtout quand le lien de confiance est brisé.

Louis C.K. a brisé ce lien de confiance avec son public, avec ses confrères et avec sûrement beaucoup de ses proches et amis. Retrouver tout ça, ce n’est pas une question de temps, mais d’effort et de volonté. On ne peut pas tirer une conclusion après une seule sortie publique, mais on peut espérer mieux et plus de sa part et de la part des autres qui suivront.

Louis C.K. a brisé ce lien de confiance avec son public, avec ses confrères et avec sûrement beaucoup de ses proches et amis. Retrouver tout ça, ce n’est pas une question de temps, mais d’effort et de volonté.

En attendant, notre réel pouvoir dans ces histoires est celui du consommateur – c’est-à-dire voter avec notre portefeuille. Si la position d’un artiste ne nous convient pas, il faut consommer autre chose, exprimer notre mécontentement avec une retenue réelle.

J’ai écrit un texte quand les allégations à propos de Louis C.K. ont fait surface et je concluais en disant que, pour moi, il n’était plus question de revisiter son œuvre tant et aussi longtemps que la situation ne serait pas réglée. Je ne sais pas comment on peut «régler» un tort causé à autrui, mais j’ai un peu l’impression qu’on va le sentir quand il aura fait amende honorable pour vrai.

Ça doit ressembler beaucoup au pardon que l’on offre à nos proches quand ils nous déçoivent ou nous trahissent. Ceci dit, le pardon n’inclut pas l’oubli des gestes, mais plutôt une ouverture à passer à autre chose parce qu’on croit qu’il y a encore du beau à vivre.

C’est probablement ce que j’espère de Louis C.K. et des autres : demandez pardon, sincèrement. Démontrez-le, concrètement, et après on verra.

Oui, on verra, mais on n’oubliera pas.

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