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Comment des applis de bien-être mental m’ont sauvé de la déchéance
Vous habitez hors des métropoles? Bienvenue dans le « désert psychiatrique ». Vous engagez une thérapie? Félicitations! Mais préparez-vous à creuser votre budget au fil de vos consultations hebdomadaires pendant des mois, voire des années. Un ultra luxe dans cette période d’inflation, a fortiori.
Après cela, plusieurs choix : craquer son épargne, laisser la morosité s’installer… ou se tourner vers les applis de santé mentale. Des outils en plein boom que le chercheur en sciences sociales Xavier Briffault vante comme étant « à peu près aussi efficaces que les psychothérapies courtes pour des troubles communs », genre la dépression, l’anxiété et la dépendance. De noirs rivages dans lesquels je navigue depuis un bout et contre lesquels ces plateformes offriraient une planche de salut. Le tout, à portée de clic.
Pour vrai?
Dévaliser l’Apple Store
Fortement engaillardi par la perspective d’une prise en charge massive de mes vils penchants, j’ai la main lourde sur l’Apple Store. Un vrai braquage.
Applis pour stopper la cigarette, ralentir les psychotropes, s’initier à la méditation, booster mon moral : tout y passe. Certaines plateformes proposent des forums de soutien entre utilisateur.rice.s, d’autres misent sur un suivi quotidien. Il y a de tout. Et ce feu d’artifice d’interfaces dédiées au feel good me fait l’effet d’une étreinte chaleureuse. Une sorte de « bienvenue dans la famille », avec les sourires, le chocolat de bienvenue et tutti quanti. Ça démarre fort.
Laissez-moi vous dire que ça n’est pas juste « pratique ». C’est apaisant. Le premier pas vers la guérison, sans doute.
Première réflexion : dans une époque où l’accès à la santé n’est pas donné à tout le monde , les plateformes de « e-santé » qui y sont dédiées font au moins tomber trois barrières.
Celles du financement, bien sûr, les éventuels tarifs d’abonnement aux applis étant largement inférieurs à ceux des praticien.ne.s. Envolé, aussi, le tabou qui pèse encore sur la santé mentale dans notre société. En tête à tête avec votre téléphone intelligent, pas de regard stigmatisant – jackpot. Et n’oublions pas l’accessibilité. Votre suivi, vous l’emportez avec vous partout, n’importe où. Lorsque je repense aux innombrables pépins de synchronisation entre mon horaire et celui des psys que j’ai côtoyé – et qui œuvraient en moyenne à 50 min de chez moi, notons –, laissez-moi vous dire que ça n’est pas juste « pratique ». C’est apaisant.
Le premier pas vers la guérison, sans doute.
Des outils très friendly
Voilà, nous y sommes. Après avoir rempli quelques « formulaires », une flopée d’applis en sait plus sur mes vices et vulnérabilités que le plus proche de mes chums. Mais à l’ère de l’extractivisme mercantile des données personnelles, qui est-ce-que ça choquerait? Pas moi. C’est donc en toute insouciance que je me dévoile à ces plateformes qui, d’ailleurs, me le rendent bien. Presque un chouïa trop.
Depuis que je les ai en poche, mon quotidien est ponctué de salves d’encouragements très friendly. Ici, une notification me félicite parce que « deux jours sans tabac, c’est déjà le début de quelque chose ». Là, une voix apaisée salue ma « détermination à entrer en pleine conscience ». M’allonger en respirant profondément pendant 10 pauvres minutes mérite-t-il vraiment louange?
On retrouve là l’un des principes clés des cercles de discussions thérapeutiques : s’encourager en masse. S’applaudir, se féliciter.
L’effet « ovation » constant de ma cohorte d’applis me donne l’impression d’être un enfant encouragé par une assemblée familiale gâteuse, tombée en pâmoison devant mon gribouillage pas-si-fou-m’enfin-c’est-déjà-ça. Gênant. Heureusement, passé cette cuisante impression d’infantilisation, l’ascenseur émotionnel fait un stop salutaire à la case « fierté ».
Simplement parce qu’en matière de santé mentale, il n’y a pas de petite victoire. Sauf que. Qui reconnaîtra nos moindres pas en avant comme des « victoires »? Après tout, nul ne saurait décemment exiger l’accolade de son entourage à chaque soupçon de « mieux-être ». C’est là que les applis entrent en piste – et sur les chapeaux de roues, s’il vous plaît. Comptez sur elles pour vous soutenir dans toutes vos initiatives. On retrouve là l’un des principes clés des cercles de discussions thérapeutiques : s’encourager en masse. S’applaudir, se féliciter. Parce que ouais, pour une personne dépendante, deux jours sans sa dose, c’est effectivement « déjà le début de quelque chose ».
Jamais sans ma gang d’applis
Sans remplacer la « véritable » thérapie, cette approche repose sur une intuition percutante : nous pourrions prendre soin de notre moral grâce à de petits entraînements quotidiens. À l’instar de la santé physique, quoi. En rendant visite à l’application jour après jour, nous musclerions notre moral à l’aide d’exercices de conscientisation, notamment. Ici, il ne s’agit pas de dénouer le fameux « complexe d’Œdipe », ni de disserter longuement sur des enjeux métaphysiques, mais plutôt de décrocher des outils accessibles, concrets, maniables pour mieux gérer son spleen. Et aborder l’avenir plus sereinement.
S’engager dans une routine mentale pour mieux se porter, donc, comme si l’on adoptait un nouveau régime alimentaire en caressant l’idée de cultiver son hygiène de vie. Le concept est séduisant et me pousse à me confectionner un cocktail « maison » d’applis vouées à mon mental. De l’auto-hypnose par-ci, du suivi émotionnel par là…
Et ça me fait mal, très mal de le dire, mais tou.te.s ces influenceur.euse.s et coachs de motivation en ligne qui jurent qu’accorder une vingtaine de minutes par jour à son bien-être mental « change la vie » ne sont pas dans le faux. Ces gens-là ont même plutôt raison. Même plus peur de la dépression saisonnière, maintenant que j’ai ma gang d’applis derrière moi.