Maxime Prévost

Comment cuisiner une bonne conspiration

Une force supérieure nous cache des choses… Un groupe obscur manigance en secret… On veut nous faire croire que tout va bien !

Mais nous savons. Le monde est gouverné par des reptiliens, et Michael Jackson est encore en vie.

Si le doute est à la base de l’esprit critique, force est de constater qu’il s’emballe chez certaines personnes. Peut-on leur en tenir rigueur ? Un peu. Malgré tout, la théorie du complot a quelque chose de fascinant : c’est une histoire dans une histoire.

Au mieux, elle est farfelue et drôle. Au pire, elle est dangereuse. Croire que la Terre est plate n’entraîne pas les mêmes conséquences que refuser de faire vacciner ses enfants de peur qu’ils ne deviennent autistes. Et pourtant, d’une conspiration à une autre, certains éléments se répètent.

Qu’est-ce qui nourrit les ardeurs des enquêteurs de sous-sol ? On s’est penché sur la question avec le journaliste Christian Page, qui s’intéresse aux phénomènes étranges et inexpliqués depuis 42 ans.

Et il nous prévient d’emblée : « Tant et aussi longtemps qu’il y aura des événements qui vont marquer la culture, la politique ou la société, ils auront leur théorie du complot. Ça a toujours été, et ça va toujours demeurer. »

Aux grands événements, causes grandioses

22 novembre 1963, 12h30. Le président des États-Unis, John F. Kennedy, parade dans les rues de Dallas, au Texas. Au détour de Elm Street, trois coups de feu se font entendre. Le président, touché à deux reprises, meurt quelques minutes plus tard.

Le coupable présumé ? Un individu illuminé logé au 5e étage d’un dépôt de livres. Il sera lui-même assassiné deux jours plus tard. La thèse d’un complot, elle, survit encore aujourd’hui.

« La mort du Président Kennedy a transformé le visage de l’Amérique. Mais la cause est tellement simple, tellement ridicule, qu’on ne veut pas l’accepter », soulève Christian Page. Selon l’auto-proclamé enquêteur du paranormal, l’humain cherche à raisonner les événements tragiques d’envergure en leur trouvant une cause tout aussi grande. Ce terreau fertile puise ses racines dans un biais cognitif : le biais de proportionnalité.

Peut-on accepter que le King Elvis Presley était simplement constipé et qu’il est mort d’une crise cardiaque sur le trône ? Que le chauffeur de Lady Diana était ivre et poursuivi par des paparazzis ?

Comprendre le monde qui nous entoure, c’est pas facile

Mais parfois, les explications officielles sont, au contraire, trop complexes. De facto, pour bien les comprendre, nous sommes dans l’obligation de faire confiance à un bon nombre de spécialistes (qui pourraient très bien faire partie des illuminati).

« Les gens sont bombardés de toutes sortes d’information. La théorie du complot a cet avantage de pouvoir tout expliquer par une cause unique », explique Christian Page. Pourquoi les tours jumelles sont-elles tombées ? Plus facile de blâmer le gouvernement que de maîtriser les nuances de la géopolitique américaine et étrangère.

« Les gens sont bombardés de toutes sortes d’information. La théorie du complot a cet avantage de pouvoir tout expliquer par une cause unique »

« Quand on regarde le bassin de gens qui font la promotion des chemtrails, ces traînées chimiques laissées par les avions qui empoisonnent les gens ou qui régulent le climat, il y a très peu de pilotes et de spécialistes atmosphériques parmi eux ».

Et parfois, leurs préoccupations sont fondées sur des éléments scientifiques tout à fait réels : la géo-ingénierie, par exemple, existe. « Mais entre l’idée sur papier qu’il serait possible éventuellement de contrôler les climats, et l’application d’un programme secret de chemtrails à cet effet, on fait une espèce de bond qui n’existe pas ».

 

Ne parlez pas de pizza dans vos courriels

Le concept de théorie du complot est si vieux qu’on pourrait presque croire qu’il existait des dinosaures conspirationnistes. Mais, récemment, une nouvelle épice s’est ajoutée à sa recette : l’émergence du world wide web.

Vous vous rappelez l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris ? Quelques minutes après son début, les théories du complot pullulaient déjà sur les réseaux sociaux. Face à cette vague de désinformation, les journalistes peinaient à rétablir les faits. Y avait-il deux foyers d’allumage ? Était-ce un humain ou une statue que nous apercevions sur le toit de la cathédrale en flamme ? Les musulmans NOUS ENVAHISSAIENT-ILS ?

Le web ne fait pas qu’accélérer le partage de vérités alternatives – il lui offre, en quelque sorte, un refuge. Avec ses algorithmes incestueux et l’émergence de forums de discussion obscurs, les meilleurs comme les pires esprits peuvent facilement se retrouver et s’abreuver entre eux.

C’est d’ailleurs à coup de recherches Google que le #Pizzagate, une théorie conspirationniste imaginant que le politicien américain John Podesta est au cœur d’un réseau de pédophilie, s’est bâtie.

Il paraît que l’ancien directeur de campagne d’Hilary Clinton parlait souvent de fromage, de pâtes et de pizza dans ses courriels. Or, le terme Cheese Pizza réfère parfois à Child Pornography dans les coins reculés de la toile, ce qui a lancé une frange d’internautes dans une véritable chasse aux sorciers. La théorie a rapidement été démentie par les grands médias américains. Mais a-t-elle pu, dans une certaine mesure, servir l’agenda politique de la droite alternative ? Difficile de le mesurer.

Chose certaine, l’intersection des conspirations, de la politique et des fake news est aussi insaisissable que préoccupante. Parlez-en à nos voisins du Sud.

Je ne suis pas un mouton

Un dernier ingrédient est nécessaire pour que la recette pogne : un peu de paranoïa. Ça prend des gens chez qui la méfiance devient maladive.

« C’est gens-là disent vouloir la vérité, mais dans les faits, ils veulent plutôt avoir raison. Avoir un appui à leurs propres croyances », explique Christian Page. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation. Et le web est rempli de sources douteuses permettant de « valider » une information abracadabrante (et son contraire).

« Puis, à partir du moment où on soulève un élément qu’un conspirationniste ne parvient pas à expliquer, on devient selon lui un rouage du complot », explique Christian Page. On est payé par le gouvernement pour bêêêêler comme un bon mouton !

Mais finalement, l’ingrédient secret de notre recette conspirationniste réside peut-être dans… notre ADN : l’humain adore les histoires. Certains scientifiques avancent que notre capacité à raconter des histoires nous permet d’être plus empathiques, voir même qu’elle nous encourage à agir de manière éthique.

Seulement, quand l’histoire mélange les faits et la fiction, on dépasse une ligne. Mais comment savoir où est la ligne ? On nous cache quelque chose…

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