Dominique Lafond

Comment conquérir le monde en deux étapes pas si faciles

Richard Chénier, le Dumbledore des geeks québécois.

Qu’est-ce que ça prend pour inventer une nouvelle technologie géniale et l’exporter dans le monde entier? Quelle est la recette pour ne pas laisser le milieu des affaires nous engloutir et réussir suffisamment pour envoyer un char dans l’espace? On a enquêté auprès de Richard Chénier, le parrain de plusieurs des entreprises technologiques québécoises les plus prometteuses. Petit guide de domination mondiale.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.  

Des fois, je me dis que j’aimerais ça moi aussi être un Elon Musk ou un Tony Stark. Me semble que j’ai plein de bonnes idées, et surtout, j’ai envie d’être très riche. Ne sachant pas vers où me tourner, j’ai décidé de rencontrer Richard Chénier, le directeur du Centech, le Centre de l’entrepreneurship technologique, pour savoir comment accomplir mon rêve de devenir un magnat de la techno.

Je dois l’avouer, en entrant au Centech, mes attentes n’étaient pas très élevées. De ce que j’en savais, il s’agissait d’un projet lancé à l’origine par l’École de technologie supérieure (ÉTS) pour aider ses étudiants à développer leurs entreprises dans le domaine de la technologie. J’imaginais une espèce d’expo-sciences avec un peu plus d’envergure.

MONSIEUR LE DIRECTEUR

C’est Richard Chénier lui-même qui m’accueille à l’entrée. Le bâtiment a l’air d’un pavillon universitaire tout ce qu’il y a de plus normal, mais c’est pourtant le Poudlard de la techno dont Monsieur Chénier serait le Dumbledore. En visitant un repère d’entrepreneurs geek, je pensais tomber sur un nerd à grosses lunettes et chemise dans le pantalon. Mais le gaillard devant moi est bien différent : carrure de costaud, poignée de main franche, rire qui résonne et, surtout, charisme inspirant. En quelques secondes, je comprends que la réputation extraordinaire dont jouit le Centech, il en est sans doute en partie responsable.

Il me raconte comment le Centre, depuis sa création en 1996, a produit une tonne d’entreprises à succès (comme Kinova Robotics, Effenco et RobotShop, même si elles ne sont pas nécessairement connues du grand public) faisant éclater le génie techno d’ici. Et la tendance s’accélère : depuis 2016, année où Richard Chénier en est devenu le directeur général, le lieu est ouvert à tous, qu’ils soient de l’ÉTS, d’une autre université (29 sont représentées en ce moment) ou simplement des entrepreneurs ambitieux.

En visitant un repère d’entrepreneurs geek, je pensais tomber sur un nerd à grosses lunettes et chemise dans le pantalon. Mais le gaillard devant moi est bien différent : carrure de costaud, poignée de main franche, rire qui résonne et, surtout, charisme inspirant.

Avant ce poste, Richard Chénier n’était pas un geek et se spécialisait plus dans les ressources humaines, avec sa formation de psychosociologue et de conseiller en communications organisationnelles. Mais après avoir fondé une entreprise de formation pour camps de jour puis être devenu vice-président d’une firme-conseil (où il était entré comme simple pigiste!), il a décidé, pour voir davantage ses enfants, de chercher un emploi plus stable au service de formation continue de l’ÉTS. Comme il n’est pas du genre à rester calme bien longtemps, quand on lui a offert d’utiliser son expertise d’entrepreneur pour repenser le Centech, il s’est lancé dans le défi à pieds joints.

LES PROGRAMMES

Je me dis que je pourrais bien m’inscrire ici moi aussi. J’ai plein de super bonnes idées : imaginez un Netflix qui passerait juste des reprises d’émissions de Canal Famille, par exemple… Je m’informe donc des programmes. Il en existe deux. Dans un premier temps, on doit faire le programme Accélération. Durant 12 semaines, les entrepreneurs en herbe, dont certains possèdent déjà leur petite entreprise, sont formés sur la réalité du monde des affaires : « Ce n’est pas parce que t’as une belle technologie que t’as une business », explique Chénier. D’ailleurs, bon nombre d’étudiants abandonnent à cette première étape. L’idée de passer des années à trimer dur, en sacrifiant vie familiale et vie sociale, en espérant faire sa place dans un difficile milieu, ce n’est pas pour tout le monde.

Au cours du programme, les participants sont encadrés dans leur plan d’affaires, le développement et la mise en marché de leurs produits. À la fin, ils font un pitch devant des investisseurs, qui décident parfois de s’engager financièrement dans leur entreprise. Une version de Dans l’œil du dragon, avec autre chose que du maudit linge pour bébés.

Le second programme s’appelle Propulsion (seuls ceux qui sont passés par Accélération peuvent y accéder). C’est là que la magie opère. Pendant deux ans, les équipes sélectionnées bénéficient de tout ce dont une entreprise débutante a besoin : locaux, salles de réunion, wifi, imprimantes 3D et équipement informatique. Mais surtout, elles sont épaulées par des entrepreneurs et des experts. Elles ont droit à d’importantes bourses offertes, entre autres, par des entreprises établies qui espèrent être les premières à bénéficier de leurs découvertes, et elles évoluent avec d’autres aspirants entrepreneurs avec qui elles peuvent partager.

Offrant ses services gratuitement et ne prenant aucune part dans les entreprises, le Centech accueille chaque année dans le programme Accélération 9 cohortes comptant chacune de 8 à 16 équipes (qui ne finiront pas toutes le programme ni ne deviendront des entreprises établies). Pour le programme Propulsion, l’étau se resserre : on ne garde que 12 à 15 équipes.

LA BATCAVE

Richard Chénier me fait faire le petit tour du propriétaire, et je vous jure que je me sens comme Batman à qui Lucius Fox montre ses gadgets. La première entreprise qu’il me fait découvrir est Sollum. L’équipe s’est présentée avec l’idée de mettre au point des lumières LED dont l’éclairage changerait pour s’adapter aux différentes œuvres dans les musées. Sous la gouverne de Centech, on lui a proposé de regarder du côté de l’agriculture s’il n’y aurait pas un marché… et boy, il y avait un marché!

Richard Chénier me fait faire le petit tour du propriétaire, et je vous jure que je me sens comme Batman à qui Lucius Fox montre ses gadgets.

Aujourd’hui, leur produit permet de reproduire l’ensoleillement de n’importe quel endroit au monde. D’une base en Antarctique, vous pourriez faire pousser des piments jalapeño comme au Mexique, et cultiver juste à côté des fraises de l’île d’Orléans (en reproduisant exactement les étés de crotte du Québec). Sollum n’est pas encore sortie de Centech, mais sa réputation la place déjà parmi les 10 compagnies de technologie agricole les plus importantes au monde. Comme je vous le disais, oubliez Expo-sciences.

La visite continue. Là, il y a Pharonyx, une compagnie qui offre des logiciels pour la gestion de chantiers de construction (leur logiciel diminue de 15 % les coûts de gestion moyens). Ils partagent leur local avec FZ Engineering, seul soumissionnaire à avoir passé les critères d’Airbus pour l’impression de pièces 3D pour leurs avions (et les rumeurs veulent que l’armée américaine leur coure après…). Un peu plus loin, Lockbird est en train de révolutionner la gestion de la présence d’oiseaux dans l’espace public, notamment dans les sites d’enfouissement. Là, je sais, vous vous dites : « C’est un problème? » Oui, et tout un, parce que les oiseaux s’habituent tellement à trouver de la nourriture facile dans les poubelles qu’ils arrêtent de migrer, finissent par manger du plastique et meurent de froid (ce n’est pas très intelligent, un oiseau). Quant à Intelligence Industrielle, elle fabrique des pièces pour les robots sur les chaînes de montage. Richard Chénier ne peut pas me nommer leur gros client, mais m’annonce que c’est une importante compagnie qui fabrique des avions au Québec. Probablement le genre d’entreprise dans laquelle le gouvernement n’hésiterait pas à investir 1,3 milliard, mettons.

REJOINDRE LES MEILLEURS

OK, alors, comment je fais pour être accepté au sein de Centech? Pour intégrer le programme Accélération, il faut répondre à deux critères. Premièrement, il faut avoir « une idée quand même assez étoffée. [Il faut qu’on sente] que techniquement c’est faisable, que l’idée est avancée. Des fois, certains ont déjà des prototypes, certains même des clients », m’explique Richard Chénier. Le deuxième critère, c’est les entrepreneurs eux-mêmes : « Ils ont-tu de l’allure? Ils sont-tu coachables? Ou a-t-on affaire à un inventeur qui ne voudra pas dévier de son idée? » Évidemment, il faut que le projet ait un potentiel à l’international. Ici, on ne veut pas juste créer des petites entreprises qui vont survivre au jour le jour. « On s’en sacre d’être les meilleurs à Montréal, on veut être les meilleurs au monde! »


Pendant notre visite, le directeur général se fait constamment arrêter par des entrepreneurs en herbe lui annonçant une bonne nouvelle : « Richard, on a signé le contrat! », « Richard, un tel nous a rappelés, ils sont vraiment contents du produit! ». Et chaque fois, il leur fait un high five, sincèrement fier de leurs accomplissements. Je pense que quelque part, Richard Chénier est un peu leur papa, et chaque réussite est un dessin qu’il peut accrocher sur le frigo : « Moi, j’ai la plus belle job au monde. Ici, c’est un écosystème de bonnes nouvelles : “’Hey, j’ai un client! Hey, j’ai eu telle affaire!” Il y a des difficultés, bien entendu. On a été là dans la période la plus fragile pour ces entreprises-là. Mais quand tu les vois grandir, c’est vraiment le fun. Tu te dis : “J’étais là au début, quand ils étaient fragiles, innocents et naïfs, et aujourd’hui, ce sont des chefs d’entreprises qui performent à l’international.” C’est super gratifiant. »

Et en bon papa, il se soucie d’eux : « Un des aspects qu’on sous-estime le plus, c’est la détresse psychologique chez les entrepreneurs. » Pour contrer le problème, le Centech a mis sur pied le programme Centré, qui permet à tous les jeunes entrepreneurs d’avoir accès à de l’aide psychologique, mais aussi à un soutien général pour les aider composer avec la pression.

« Je suis quelqu’un qui carbure aux défis. Je suis un bâtisseur. Mais quand on sera plus une organisation qui se stabilise [plutôt qu’une organisation en développement], c’est sûr que je vais passer le flambeau. »

Même si tout ça est impressionnant, les projets ne font que commencer. Cette année, le Centech ouvre son Centre de collision d’innovation dans l’ancien Planétarium Dow. Ce projet veut réunir des gens de tous horizons pour créer un espace de collaboration. Le Centre abritera donc les services aux entrepreneurs déjà offerts actuellement, mais également un campus de l’École de design Nantes Atlantique (« l’une des meilleures écoles de design au monde! »), en plus de 10 corporations et entreprises qui auront des bureaux au sein même de la structure. Ainsi, les entrepreneurs seront appelés à collaborer directement avec des corporations pour développer de nouveaux produits et surtout, partager leur expertise. Et comme si tout ça n’était pas déjà assez techno, le Centre sera l’un des premiers lieux au Canada à bénéficier du réseau 5G, l’avenir de la téléphonie mobile.


Richard Chénier n’est pas épuisé par tous ces changements ; au contraire, il s’en nourrit : « Je suis quelqu’un qui carbure aux défis. Je suis un bâtisseur. Mais quand on sera plus une organisation qui se stabilise [plutôt qu’une organisation en développement], c’est sûr que je vais passer le flambeau. » En attendant, à l’image de ces entrepreneurs/inventeurs qui innovent, le Centech n’a pas fini lui non plus de grandir et de se réinventer. Mon idée de Netflix de reprises de Radio Enfer n’est peut-être pas promise à un grand avenir, mais au moins, je sais que, sous la gouverne de Richard Chénier, les geeks québécois vont conquérir le monde.

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