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Clémence, agnostique, fait le ramadan pour ses futurs élèves musulmans

Pour la future enseignante, jeûner était une nécessité pédagogique.

Par
Malia Kounkou
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« Honnêtement, je ne l’ai pas annoncé dès le départ. J’avais un peu peur des réactions », confesse Clémence Lavigne, 21 ans.

Le hasard veut que le début du ramadan, mois sacré du calendrier islamique, ait été annoncé pour le vendredi 28 février, coïncidant avec un chalet familial où la seule garantie du week-end était une table toujours pleine.

« C’était un immense party de famille avec de la bonne nourriture : les desserts de ma grand-mère à volonté, les gros déjeuners… et moi qui ne pouvais pas manger », rit Clémence, qui poursuit actuellement sa deuxième année de baccalauréat en éducation préscolaire et enseignement primaire à l’Université de Montréal.

« Le lendemain, quand on m’a proposé de manger, j’ai répondu : “Non, je fais le ramadan”. Et comme toujours, on rit en pensant que je blague. »

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Car, comme l’a souligné sa mère stupéfaite, « c’est ridicule, tu n’es même pas musulmane ».

Québécoise de souche originaire de Saint-Eustache, Clémence a des parents qu’elle décrit comme « terre à terre », et une famille où la seule religion est celle de la science et des trois repas quotidiens.

Bien loin, donc, de la réalité communément imaginée d’une personne s’abstenant pendant un mois de manger et de boire du lever au coucher du soleil afin de se rapprocher de Dieu, comme l’enseigne l’un des cinq piliers de l’islam.

Clémence précise d’emblée être agnostique. Elle n’en demeure pas moins consciente de la réalité multiculturelle de ses futures classes et choisit de l’anticiper via cet exercice d’empathie immersif.

« Beaucoup de mes futurs élèves seront musulmans et je sais qu’il y en aura dans ma classe qui feront le ramadan. Donc, si je le fais, c’est pour me sensibiliser », explique-t-elle, limitant toutefois son expérience à l’observation des impacts psychologiques et physiologiques du jeûne.

Rien de plus, et rien de moins.

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« J’ai envie de comprendre ce que ressentent les élèves musulmans qui jeûnent pour mieux les accompagner. Je ne veux pas être le genre de professeur qui enseigne à une classe homogène. »

Le déclic

Son tout premier stage d’enseignement se fait dans une classe de sixième année composée de 26 élèves. De ce nombre, huit faisaient le ramadan.

« Pour l’enseignante, ces huit élèves étaient une minorité, une “information” », se remémore Clémence.

Son déclic survient dans les semaines qui suivent.

Alors que les élèves sont en examen, l’enseignante qui l’encadre lui tend un grand bol de M&M’s qu’elle lui demande de déposer sur le bureau des élèves encore concentrés. Clémence tente alors de plaider la cause des huit écoliers – en vain.

Qu’à cela ne tienne ; Clémence profite de sa pause du midi pour conduire jusque chez elle pour récupérer une poignée de sacs Ziploc. Une fois de retour à l’école, la stagiaire prépare huit sachets distincts de M&M’s et les glisse aux huit élèves afin qu’ils puissent eux aussi en profiter au souper, le ftour, qui marque la rupture de jeûne.

« Dans leurs yeux, j’ai perçu un émerveillement qui m’a touchée et attristée. J’ai compris que c’était la première fois qu’on faisait un effort pour eux », poursuit Clémence.

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Aujourd’hui, elle observe donc son premier jeûne du ramadan, mais aussi son dernier.

« Ce n’est pas nécessaire que je le fasse plusieurs fois puisque je ne suis pas musulmane. Mais je trouvais ça vraiment important d’essayer. »

Apprendre à désapprendre

Clémence n’a toutefois pas entièrement évacué l’aspect religieux de la pratique.

En amont du ramadan, l’étudiante en profite pour se renseigner sur l’islam et prend garde à être très précise lorsqu’on lui demande d’expliquer sa démarche, afin de ne pas induire quiconque en erreur.

« J’essaie de corriger mon langage, parce que le ramadan, ce n’est pas juste le jeûne. ça implique aussi toute une conscience sociale et religieuse », souligne-t-elle.

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« Je ne veux pas avoir l’air de faire de l’appropriation culturelle. Le ramadan, tu ne fais pas ça juste pour le plaisir, tu le fais pour ton Dieu », ajoute l’étudiante.

En effet, dans son entièreté, le ramadan comprend beaucoup plus que le jeûne; c’est aussi cinq prières par jour, une lecture assidue du Coran, l’abstinence sexuelle et la gestion de la colère.

Pour sa part, Clémence a choisi de s’en tenir au jeûne, estimant que c’est ce qui aura le plus d’incidence sur la performance académique de ses futurs élèves. Et pour éclairer des détails techniques avant sa mise en pratique, l’étudiante s’est tournée vers ses amis musulmans.

« Je leur demandais : “Est-ce que c’est vraiment au coucher du soleil ou à partir du moment où il fait noir?” Je voulais savoir si je pouvais gagner quelques heures pour manger », admet avec un petit rire celle qui s’est également renseignée sur la possibilité de mâcher de la gomme. Réponse : oui, mais seulement si elle est sans sucre.

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« Ce sont plein de petites informations pratiques que je ne connaissais pas parce que je ne viens pas d’une famille musulmane et que je le fais seule », explique-t-elle, l’air résigné.

De cette solitude est apparue une première réalisation rarement mise de l’avant en ce qui a trait au ramadan : son aspect convivial. Pour le sahour (repas précédant le lever du soleil) comme le ftour, l’heure est au banquet familial où l’on se réunit pour entamer ou clore le jeûne hebdomadaire.

« Moi, je suis toute seule pour le sahour. Ce matin, j’ai mangé des restes de pizza et je me suis bourrée de verres d’eau pour m’assurer d’être correcte pour la journée. »

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Même chose pour la célébration de l’Aïd el-Fitr qui clôture le ramadan, mais que de nombreux élèves musulmans craignent de voir tomber un jour de semaine, redoutant que leur absence en cours ne soit pas tolérée, surtout si un examen est prévu.

« Qu’est-ce que ça dérange de le déplacer? Les élèves ont deux semaines pour Noël alors qu’il arrive que le tiers d’entre eux ne le fêtent même pas », relativise Clémence, tout en rappelant le principe de laïcité censé guider notre système scolaire.

ce qui se respecte de loin

Après les trois premiers jours – et une séance de sport où le manque d’eau s’est brutalement fait sentir –, Clémence a été assez surprise de constater la vitesse avec laquelle son corps s’était habitué à son nouveau rythme de vie.

Mais pour ce qui est de l’esprit, c’est une tout autre histoire. Depuis trois semaines, le niveau de concentration et les notes de Clémence sont en chute libre.

« Je n’ai jamais été aussi peu productive. J’arrive à me concentrer pendant peut-être 20 secondes », explique Clémence.

« Mes amis me demandent en riant si le jeûne me crée un TDAH », rapporte Clémence.

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Mais certains rires évoluent en disputes, notamment quand un projet commun est en jeu. Clémence l’a vécu lors de sa semaine de relâche, lorsque sa meilleure amie, qui partage également ses cours, lui a reproché son manque d’investissement dans un travail d’équipe.

« Elle m’a dit : “Là, je ne sais vraiment pas ce qui se passe avec toi, mais tu n’es pas focus. Tu ne fais pas tes travaux. Tu ne suis rien », relate Clémence, qui accuse une baisse de motivation scolaire.

Un mal pour un bien, toutefois, car la future enseignante estime maintenant être plus apte à épauler les élèves dont l’estomac vide engendrerait une concentration fluctuante.

Entre autres, elle pourra s’assurer que certaines explications ont bien été assimilées, quitte à prendre quelques minutes supplémentaires pour les revoir, ou en permettant aux élèves observant le ramadan de rester en classe pendant la récréation pour lire ou se reposer.

« Je me rends compte qu’on tente souvent de soutenir nos élèves, mais de la mauvaise façon. c’est une réalité dont on ne parle pas du tout à l’université », déplore Clémence.

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Et dans cet espace vide grandit la perception systématiquement péjorative du ramadan que l’étudiante a pu constater, tant lors de son premier stage que dans des débats qui surviennent lors de ses cours, certains de ses collègues de classe émettant la possibilité de faire grignoter les élèves en douce, quand bien même auraient-ils choisi par eux-mêmes de faire ce jeûne.

« Soutenir un enfant qui fait le ramadan, ce n’est pas voir en l’élève une victime et lui donner une barre tendre quand il a faim », soupire Clémence. Selon elle, l’acte en lui-même n’a pas besoin d’être compris par l’enseignant pour être respecté, mais le diminuer serait le meilleur moyen de briser son lien de confiance avec l’élève.

« Tu peux simplement lui dire : je suis fière de toi et de ce que tu fais pour ton Dieu. C’est tout ce qu’il a besoin d’entendre », conclut-elle.