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Classique mondiale de baseball : le miracle vénézuélien

Entre géopolitique et balles rapides, une game d'anthologie arrangée avec le gars des vues.

18 mars 2026
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Bistro Bocadillo. Un éclat de Caracas planté au cœur de la Petite Italie. Rhum Diplomático, arepas et téléphones qui n’arrêtent pas de vibrer.

Habituellement fermé le mardi, le restaurant a ouvert ses portes pour une soirée pas comme les autres. Finale de la Classique mondiale de baseball.

« Venézouéla – USA », me glisse le barman, accent encore accroché au pays.

Une game de balle, oui. Mais avec une trame de fond éminemment politique.

Impossible d’y échapper. Le 3 janvier, les États-Unis lançaient une opération éclair pour capturer Nicolás Maduro et sa femme, Cilia Flores. Une intervention brutale, qui a secoué les équilibres. Pour certains, la chute d’un régime. Pour d’autres, une violation inquiétante de souveraineté.

Dans la diaspora montréalaise, le ton est souvent tranché. Comme le notait ma collègue Salomé, beaucoup y voient une délivrance. Pas parfaite. Mais nécessaire.

Maduro est désormais emprisonné à New York. Mais comme souvent, pendant que la politique tangue, le sport, lui, avance sans attendre. Et mardi soir, dans ce drôle de théâtre qu’est le baseball, quelque chose se déplace.

En face : les États-Unis. Les favoris. Le même pays qui, deux mois plus tôt, venait cueillir leur président en pleine nuit.

Difficile de ne pas y voir un scénario presque écrit d’avance.

Depuis le départ des Expos, le baseball ne fait plus courir les foules ici. Encore moins dans cet hiver interminable. Et pourtant, la Classique mondiale, comptant vingt pays, jouée entre Tokyo et Miami, offre un spectacle total. Une ambiance électrique, une tension constante, quelque chose qui frôle le cinéma.

Et sa conclusion n’y échappe pas. Au contraire.

Le petit pays « libéré » se frotte aux mastodontes : Aaron Judge, Bryce Harper, Kyle Schwarber et toute la cavalerie. Une équipe américaine qui pèse des centaines de millions de dollars.

Mais l’écart ne se mesure pas qu’en billets. Il se lit aussi dans les bassins. D’un côté, un pays de 28,6 millions d’habitants. De l’autre, une machine démographique où le baseball irrigue plus de 16 millions de trajectoires, des terrains de banlieue jusqu’aux circuits professionnels.

Dans le vestiaire, la légende devenue coach, Miguel Cabrera, résume : tout le pays est rivé vers le tournoi. Le Venezuela entame le duel dans ce rôle d’underdog qu’on chérit, fragile en apparence, incandescent sur le terrain.

Après avoir renversé les champions en titre, le Japon du meilleur joueur au monde, Shohei Ohtani (8-5), puis écarté l’Italie et sa machine à espresso (4-2), la sélection bleu-jaune-rouge s’offre une première finale, près de vingt ans après la création du tournoi.

Le match commence.

À chaque coup sûr vénézuélien, à chaque retrait américain, le restaurant vibre. La salle se remplit.

Daniela ajuste sa casquette. « Nous n’avons aucun complexe. C’est le début d’une nouvelle ère pour mon pays. »

Les verres circulent. Sangria, bières, cocktails. Des yuca fritas passent de main en main. Je suis sans doute le seul ici à ne pas parler espagnol.

« ¡Ponche! » hurle la salle aux retraits sur des prises.

Puis les gestes s’alignent. Le « hachazo », ce coup de hache des partisans des Leones del Caracas traverse la pièce. Un rituel importé, rejoué à des milliers de kilomètres.

Début de la troisième manche. Un ballon sacrifice ouvre la marque. La salle explose, puis se met à battre en cadence, mimant ce roulement de tambour devenu le geste signature des joueurs.

« ¡Jonrón! » crie-t-on quelques manches plus tard lorsque Wilyer Abreu envoie la balle dans les estrades. 2-0 Venezuela. Assisterons-nous à un miracle ?

Dans ce bistro BCBG, la diaspora est aisée. Là-bas, une arepa à 5 $ est un luxe. Ici, elles commencent à 20. L’écart en dit long. Mais l’ambiance, elle, ne s’achète pas.

Plus la soirée avance, plus la tension monte. Parce qu’au baseball, rien n’est jamais fini avant la dernière balle.

Des jeunes s’installent, attirés par le bruit, par la chaleur. Ils prennent parti sans hésiter : ici, tout le monde est contre les States.

Fin de huitième. Deux retraits. Bryce Harper s’avance avec un coureur sur les buts. Contact. La balle disparaît. Égalité. Un froid traverse la pièce.

Il hurle, puis esquisse un salut militaire de douche en franchissant le marbre. Les regards se croisent. Est-ce la fin du conte de fées ?

Neuvième et ultime manche. Comme si le tournoi refusait de se calmer, un double redonne l’avance au Venezuela. 3-2.

Les téléphones se lèvent, non pour filmer, mais pour appeler. Famille. Amis. Le pays.

Les mains moites glissent sur les genoux, les ongles disparaissent entre les dents.

Trois retraits. C’est fait. Le Venezuela est champion du monde.

Une décharge traverse le restaurant. On s’embrasse. On crie. À l’écran comme dans la salle, les larmes coulent.

« Quelle année pour mon pays ! Personne n’y croyait ! », me hurle Luis à l’oreille.

Puis, comme une suite logique, la petite scène est prise d’assaut. On danse, lascivement, comme pour laisser le corps dire ce que les mots n’arrivent plus à contenir.

Marylissa est émue. Dominicaine, elle est bouleversée pour Alex, son copain vénézuélien, qui, lui, n’en revient pas. Leur fille de trois ans ira au pays pour la première fois cette année.

« Les Américains nous ont peut-être aidés à sortir de la dictature… mais ce soir, nous sommes enfin les champions », lance Julio, habillé aux couleurs de la Patria querida.

Parce que là-bas, le baseball déborde du terrain. C’est une industrie. Une voie d’exil. Un rêve. Dans un pays ayant traversé mille crises depuis la mort d’Hugo Chávez en 2013, le baseball et cette compétition ont pris une autre dimension.

Ce n’est plus seulement un divertissement. C’est une vitrine. Une respiration. Une façon de se reconstruire.

Le pays rêve déjà d’accueillir la prochaine Classique. Un souffle. Un horizon.

23h30. Sur la Main désertée, des curieux s’arrêtent devant la vitrine. À l’intérieur, l’hymne est chanté à pleins poumons. La danse reprend aussitôt terminée. Dehors, il fait -20.

Le tournoi aura été un pur spectacle du début à la fin.

Et ce soir, le Venezuela, même sans président, est au sommet du monde.

Peu importe ce qu’en dira Trump.

« Venezuela número uno. »

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