Cinq romans graphiques québécois à ne pas manquer au Salon du livre (ou dans la vie, en général)

C'est pas juste de la B.D. pour adultes.

Le roman graphique connaît une popularité grandissante, que ce soit au Québec ou ailleurs. À ce point que même des bandes dessinées au format plus traditionnel, comme Valerian ou Magasin général, vont s’accaparer de l’étiquette « roman graphique ». Plus un format qu’un genre, il peut prendre plusieurs formes, mais il a déjà inspiré de nombreux auteurs et éditeurs d’ici et la formule fait naître toutes sortes d’œuvres comme on s’en rendra compte en parcourant cette liste. Toutes les occasions sont bonnes pour célébrer le 9e art et le Salon du livre fait justement rage en ce moment, alors profitons-en.

Whitehorse, Samuel Cantin, Pow Pow.

En attendant qu’on trouve le système politique idéal ou qu’on démontre l’existence de la vie après la mort, on pourra toujours se rabattre sur cette certitude inébranlable : Samuel Cantin ne laisse pas grand monde indifférent. Sa mise en scène absurde et son sens cinglant de la répartie avaient déjà fait des victimes dans son journal illustré cosmique (Phobie des moments seuls) et dans les aventures d’un pauvre diable employé au département de littérature d’un concessionnaire de voitures usagées (Vil et misérable). Mais avec Whitehorse, dont le deuxième et final tome vient de paraître cette semaine, on réalise qu’on est face à un maître de l’humour malaisant et abrasif. On suit un écrivain paranoïaque et obsessif tentant de reconquérir sa douce et on se dit au fil du récit que ça va trop loin, que ça ne pourrait pas dégénérer plus, et on découvre alors qu’on s’est amèrement fourvoyé. En lisant Whitehorse, on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer, alors on fait les deux. Une comédie aura rarement été aussi tragique.

Jane, le renard et moi, Fanny Britt et Isabelle Arsenault, La Pastèque

Bien plus qu’un récit sur l’intimidation, Jane, le renard et moi est un regard fin et lumineux sur la vie intérieure d’un enfant. La fiction peut être la meilleure échappatoire, surtout quand on est une adolescente qui se sent exclue et incomprise. L’héroïne se réfugie alors dans le premier roman de Charlotte Brontë. Même si on n’a jamais lu Jane Eyre, on comprend tout de suite les enjeux de l’œuvre et ce que la jeune adolescente y trouve. La narration suscite des émotions de manière subtile sans jamais sombrer dans le pathos et les larmes faciles. Le dessin au crayon de plomb illustre parfaitement ce poème narratif sur la solitude et l’affirmation de sa propre personnalité.

Le Cauchemar argenté/Terminus, la Terre, Grégoire Bouchard, Mosquito

Suite non officielle aux Mondes Lointains, le diptyque formé du Cauchemar Argentéet de Terminus, la Terre, est une curiosité dans la bande dessinée, que ce soit au ici ou ailleurs. Démentant les rumeurs que la science-fiction est un genre moribond au Québec, Grégoire Bouchard met en images un passé tel qu’on n’a jamais osé le voir. Le narrateur, Bob Leclerc, raconte comment il a arrêté une invasion de martiens qui menaçait notre planète au milieu du vingtième siècle. Mais la Montréal des années cinquante qu’on nous présente ici est à l’opposé de la nostalgie. On découvre un univers raciste, sale, consumériste, peuplé de drones abrutis par les publicités, l’obscurantisme et la junk food. On est dans une sorte d’anti-nostalgie, dans de la science-fiction sociale d’époque et on voit que l’auteur s’est inspiré à la fois de la naïveté des bandes dessinées d’antan et des images de propagande trop belles pour être vraies. Tout ça est ici inversé : le dessin minutieux de Bouchard est comme une loupe qui dévoile que derrière tout ce semblant de bonheur illusoire, la réalité était bien plus laide. On en vient à se demander s’il faut vraiment souhaiter le salut de l’humanité.

French Kiss 1986, Michel Falardeau, Glénat

Lors d’un déjeuner familial, Leïa et Lucas demandent à leurs parents comment ils se sont rencontrés. Déstabilisé par la question, le père se prête finalement au jeu et se lance dans la narration d’une aventure estivale, alors que ses amis et lui jouaient aux pirates et livraient la guerre à la clique rivale. À mi-chemin entre La guerre des tuques et Les Goonies, l’épopée de Falardeau plonge à plein nez en 1986 et fait revivre les tribulations de l’enfance : les premières rivalités, le désir de la quête, la découverte de l’amour. L’image est par définition statique, ce qu’on a tendance à oublier quand on lit French Kiss 1986, tellement le dessin réussit à rendre ses personnages vivants et l’action crédible. On se laisse facilement prendre au jeu, et, sans qu’on se rende compte, on y replonge aussi, dans l’enfance lointaine de 1986.

Apnée, Zviane, Pow Pow

Zviane n’a plus à prouver son sens de l’humour. Il suffit de lire son blogue, La plus jolie fin du monde, ou l’Ostie de chat, ce téléroman délirant dessiné et narré en collaboration avec Iris. On aurait ainsi pu être surpris quand elle a sorti un premier livre sérieux, avec un sujet on ne peut plus sombre, la dépression. On s’entend qu’on est dans le type de récit qui peut facilement être lourd, mais cette histoire, racontée à la première personne, ne sombre jamais dans l’auto-apitoiement. Le trait est simple et plutôt juste. Tous les personnages sont dénués d’yeux, ce qui permet de transmettre l’impression d’étrangeté et de malaise qu’on peut ressentir dans ce genre d’état.Apnéene cède pas à la tentation du happy-ending, de solution facile ou de cul-de-sac. La vie continue simplement. Un récit intimiste assez saisissant.

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