Maxyme G. Delisle

Choisir un nom d’artiste

Coeur de Pirate, Michel Louvain, Rymz et Patrick Norman nous racontent la genèse du leur.

À part les oiseaux rares qui décident de changer légalement d’identité, on ne choisit pas son nom. Sauf pour les artistes qui prennent un nom de scène. Une occasion unique de s’auto-baptiser, de créer un personnage, de se réinventer. Quatre artistes nous racontent la genèse du leur.

Crédit photo: Maxyme G. Delisle

CŒUR DE PIRATE

À l’origine du nom de scène de Béatrice Martin, il y a… une peine d’amour. Au début de sa carrière, la chanteuse et pianiste a voulu se « cacher derrière un nom à la poésie plus inspirante » pour surmonter la fin d’une relation.

« Je m’étais fait crisser là par un gars qui chantait sous le nom de Songs for Sailors et qui m’avait dit que je ne ferais jamais rien de bon dans ma vie. J’ai riposté avec Her Pirate Heart et j’ai traduit le nom peu après, quand j’ai commencé à chanter en français. » — Cœur de pirate

Au moment de créer son premier album, en 2008, Béatrice Martin a dû s’imposer pour préserver son nom d’artiste. « Eli Bissonnette [son gérant] m’a proposé d’appeler l’album Cœur de pirate, mais d’utiliser Béatrice Martin comme nom… Mais, rendue là, je n’allais pas m’en défaire : Cœur de pirate allait rester. J’ai toujours été très têtue, ce qui est à la fois un défaut et une qualité. Je m’en sers comme moteur pour faire valoir mes points. »

Dix ans plus tard, ce nom de scène « très vengeur » forge toujours son caractère. « Ça a eu des répercussions sur ma façon d’être rancunière, de fesser là où il faut que ça fesse. Je ne cultive plus la même amertume qu’à cette époque, mais le nom me guide constamment, et je ne fais plus vraiment la différence entre qui je suis et Cœur de pirate. C’est ça qui est weird et intéressant à la fois : ce que tu fais définit ce que tu es. »

Crédit: Laurence Labat

MICHEL LOUVAIN

Après 61 ans de carrière, Michel Louvain, né Poulin, est catégorique : « Louvain, c’est ma vie, c’est moi. »

Pourtant, c’est le hasard qui a mis ce nom sur son chemin. En débarquant à Montréal de Thetford Mines, à la fin des années 1950, son frère l’a fait rencontrer un agent de spectacles.

« Quand je suis entré dans son bureau, la première chose qu’il m’a demandée, c’est : “C’est quoi ton nom d’artiste ? Ça peut pas être Poulin, c’est pas assez artistique !” »

— Michel Louvain

« À cette époque-là, on était sous l’influence de la machine américaine et, là-bas, c’était la mode pour les acteurs et les chanteurs de changer de nom, comme Dean Martin. J’ai pensé à ça très vite et je me suis souvenu qu’en sortant du Terminus Voyageur, j’avais vu un restaurant de deux étages avec une grande enseigne sur laquelle il était inscrit “Au Louvain”. Le nom m’avait frappé par sa fluidité, son allure majestueuse. J’ai donc proposé “Michel Louvain” à mon agent, et il a accepté. »

« Ce nom-là a été très fructueux pour moi… Louvain est maintenant dans le corps de Poulin », poursuit-il, ému. Le chanteur de 81 ans a d’ailleurs décidé qu’à sa mort, l’inscription à l’endroit de son dernier repos serait « Poulin Michel Louvain ».

Crédit: Marc Desrosiers

RYMZ

« Le hip-hop vient de la rue et, souvent, les artistes gardent le nom qu’on leur a donné dans le quartier. Le surnom fait partie intégrante du personnage qu’on se crée sur scène… un peu comme à la lutte. » — Rymz

C’est une décision d’ado, mais elle va le suivre toute sa carrière. Rémi Daoust avait 15 ans lorsqu’il a choisi son surnom : « Le monde m’appelait déjà “Rem” ou “Remz” à l’école, donc quand est venu le temps de me trouver un nom pour rapper, j’ai divagué là-dessus. Je trouvais que les lettres Y et Z étaient ben cool », explique-t-il en riant.

Dans la culture hip-hop, les noms de scène ont toujours eu la cote. Les balbutiements du mouvement à New York s’incarnent à travers DJ Kool Herc, Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash et autres DJ notoires qui ont fait leur marque avec un pseudonyme devenu iconique.

Avec les années, le personnage de scène du Maskoutain d’origine a évolué, à l’image du caractère de Rémi dans la vie, beaucoup moins incisif qu’à l’adolescence. « Quand j’ai commencé à prendre le nom de Rymz, j’étais plus violent et révolté dans mes sujets, mais maintenant, je vais plus en profondeur dans mes chansons et je le vois vraiment juste comme un nom de scène. Dans la vie, personne ne m’appelle comme ça, sauf les gens du milieu du hip-hop et certains cousins aux partys de Noël. Quand ça arrive, je leur dis que je préfère le nom que ma mère m’a donné à la naissance. »

Crédit: Bruno Petrozza

PATRICK NORMAN

À nos yeux d’aujourd’hui, il n’y a pas une grande différence entre Patrick Norman et Yvon Éthier, son vrai nom. Mais dans les années 1960, quand le guitariste a commencé à prendre son métier plus au sérieux, il a réalisé que pour les anglophones, c’était pénible de dire « Yvon Éthier »

« Disons que ce n’était pas très commercial… À ce moment-là, dans le milieu artistique, c’était aussi la mode des prénoms, comme Dalida ou Christophe. Mon agent et moi, on a donc “brainstormé” une liste de prénoms : Roger, Joseph, Patrick, Normand… Quand on a dit “Patrick, Normand”, on a tous les deux figé. Il y avait quelque chose de simple et d’accrocheur là-dedans. On a enlevé le D à “Norman”, vu que je chantais en anglais. C’est aussi niaiseux que ça ! »

« Au-delà de ça, c’est certain que ça m’a servi d’avoir un nom bilingue pour la suite de ma carrière, vu que ma musique a beaucoup voyagé vers la fin des années 1970. » — Patrick Norman

Cette nouvelle identité a permis à l’artiste d’acquérir une plus grande confiance en lui. « Yvon Éthier, c’est un jeune homme pas connu, un tantinet timide, mais derrière ses habits de Patrick Norman, il était plus dégourdi… et il “pognait” plus avec les filles », explique-t-il en éclatant de rire.

Bref, même lorsqu’ils sont choisis sur un coup de tête, les pseudonymes ont le pouvoir à la fois de redéfinir l’identité d’un artiste et d’influencer son parcours. Tous les espoirs sont donc permis pour le rappeur Big Tip, le nom d’artiste d’un certain René-Charles Angélil.

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