Cher médecin,

ou : avant on avait les curés, maintenant on a les médecins

Cher médecin,
Au début, je voulais m’adresser au Collège des Médecins en entier, mais je me suis dit que si je te parlais à toi, dans le blanc des yeux, ça allait faire plus intime, et que peut-être tu m’écouterais.

Ça ne te dérange pas, si je te tutoie, dis? Anyway, t’as déjà manipulé mes parties intimes (avec des gants blancs, je te le concède), alors, je pense qu’au point où on en est, toi et moi, on peut se permettre de se tutoyer.

Faut qu’on jase, là. Je vais, cette fois-ci, mettre de côté mes lectures médicales et mes grands mots scientifiques pour te parler avec mes tripes, parce que là, ça presse.

Comme tu l’as (peut-être) su, j’ai publié, il y a un mois, un billet faisant état de ma propre expérience avec certains anovulants de troisième génération et incitant les femmes à me faire part de leurs expériences. Ça a bien fonctionné, plus encore que ce à quoi je m’attendais. J’ai compilé, jusqu’à ce jour, plus de cent cinquante témoignages de femmes victimes de vos pratiques irresponsables, à toi et à certains de tes collègues.

Tu sais, la pilule anticonceptionnelle, c’est l’un des plus importants symboles de la révolution sexuelle et féministe. Elle fait partie d’une revendication fort importante pour que les femmes aient le contrôle sur leur propre corps. Cependant, et c’est en partie à cause de toi, honorable médecin, j’en suis à me demander si on l’a vraiment, ce contrôle sur notre propre corps.

Ces femmes qui m’écrivent leurs (traumatisantes) expériences, savais-tu qu’elles se sentent plus à l’aise de me parler à moi, une inconnue, jeune femme de vingt-cinq ans dont le seul mérite est d’avoir écrit un billet à propos de son expérience, qu’à toi, leur propre médecin? Ça me sidère que ce soit moi, et non toi, qui les rassure, qui leur apprend qu’elles ne sont pas seules dans cet étrange combat contre leur propre corps, contre la surmédicamentation et contre un système de santé qui se fout bien de leurs inquiétudes.

C’est drôle, tu parles comme si la pilule anticonceptionnelle était le seul moyen de contraception possible pour prévenir la grossesse. Tu vas peut-être même me traiter d’irresponsable, de prophète de mauvais augure qui incite les jeunes femmes à arrêter de prendre leur pilule et ainsi les jeter toutes dans le tourment d’une grossesse non-désirée. Savais-tu, cher médecin, que nombre d’entre elles sont tombées enceintes et ont dû subir une IVG alors qu’elles utilisaient le Nuvaring, par exemple, qui est supposément un petit miracle de la médecine moderne? Ce n’est qu’un exemple, là.

Et les ITS, tu y as pensé? Et le fait que cette méthode, ça ne soit pas fait pour tout le monde, ça ne te passe pas non plus par la tête, je suppose. Alors là, oui, je te le concède, tu arriveras à trouver le bon cocktail hormonal pour la majorité de tes patientes, et elles s’en tireront bien, heureuses, épanouies, et ne ressentiront pas d’effets secondaires dérangeants (ou, du moins, ne s’en rendront pas compte). Tant mieux pour elles. Oui, je te le concède, je n’ai reçu qu’un petit nombre de témoignages par rapport au nombre de femmes qui prennent la pilule au Québec. Oui, les risques de maladies graves comme une thrombose ou une embolie pulmonaire ne sont que d’un cas sur quelques milliers de patientes. Ce qui ne veut pas dire, respectable médecin, que puisque tout va bien avec une patiente, celle-ci est forcément respectée du médecin. Il y a un problème généralisé, structurel, dans notre système de santé qui favorise une consultation rapide et expéditive, et au diable les questionnements et les inquiétudes de la patiente.

J’aimerais ça que tu me dises, cher médecin, pourquoi, dans les témoignages que j’ai reçus, on m’a dit que tu refusais souvent d’associer un symptôme à un médicament, causant de ce fait de grands torts à tes patientes, qui ont soit dû se faire un diagnostic elles-mêmes et arrêter leur anovulant, ou qui se sont retrouvées aux urgences avec de lourdes conséquences à vie. Je peux bien comprendre, honorable médecin, qu’il faut du temps au corps pour s’habituer à la médication; cependant, que tu ignores délibérément les inquiétudes de jeunes femmes aux prises avec de graves problèmes de santé, pardonne-moi, mais il n’y a selon moi aucune excuse pour cela. En voici cinq, commodément toutes appelées Julie :

Julie a pris, entre autres, Yasmin pendant six ans, et s’est progressivement retrouvée avec des cellules précancéreuses aux seins et au col de l’utérus; elle avait beau soulever le questionnement, tu as refusé de faire le lien avec sa pilule. Elle a finalement consulté un autre gynécologue qui lui a conseillé d’arrêter Yasmin pendant quelques mois, juste pour voir. Devine quoi? Elle n’a plus de cellules précancéreuses.

Julie a pris sa pilule pendant cinq ans et a vu l’apparition graduelle de migraines et de confusion. Il lui arrivait de gros brouillards où elle ne savait même plus où elle était, ce qu’elle faisait, ou même qui elle était. Tu as, encore une fois, refusé de faire le lien avec sa pilule, jusqu’à ce qu’elle consulte un neurologue qui lui a conseillé d’arrêter de la prendre, et, devine quoi, ses symptômes sont partis du jour au lendemain.

Julie a fait des infections urinaires à répétition sur le Depo Provera, et, lorsqu’elle te demandait si ces infections pouvaient être dues à cette médication, tu lui as ri au nez. Elle a finalement cessé de se le faire injecter et elle n’a plus refait d’infection depuis.

Julie, pendant sa grossesse, avait les jambes qui enflaient beaucoup, au point où tu as craint une phlébite. Tu lui as quand même prescrit des anovulants après sa grossesse, et ce, malgré cet antécédent. Lorsqu’elle t’a mentionné que ses jambes enflaient à nouveau, tu attribuais le fait qu’elle doive porter des bas de contention à un effet secondaire de sa grossesse, ou à son travail assis. Tu lui as déconseillé d’arrêter la pilule, lui disant qu’elle s’en faisait pour rien. Depuis qu’elle l’a arrêtée, cependant, elle n’a plus eu d’enflure, et d’autres symptômes gênants, comme une hyperménorrhée marquée, par exemple, se sont tous résorbés.

Julie, quant à elle, a pris des anovulants pendant dix ans; pendant près de deux ans, elle a enduré des états dépressifs, des douleurs insupportables lors des relations sexuelles, un reflux gastrique incontrôlable qui lui a donné le syndrome du côlon irritable. Qu’en as-tu conclu lorsqu’elle est venue te consulter, toi, le grand spécialiste en douleurs vaginales? Qu’elle était fort probablement en dépression. Tu as refusé de faire le lien entre ses douleurs vaginales et son anovulant. Elle t’a remis en question. La suite des choses est assez facile à deviner : elle a arrêté de prendre sa pilule et tout est rentré dans l’ordre.

Ma conclusion? La pilule, loin d’être une bête noire à abattre, n’a pas que des avantages, et n’a pas que des inconvénients. Elle doit être prescrite de manière sérieuse et pas à la légère. Cependant, t’es tellement convaincu de ta shot que jamais il ne te viendrait à l’idée de te remettre en question, et c’est précisément ça, le danger.

Ce à quoi je m’attaque véritablement, honorable médecin, c’est à un système qui favorise ce genre d’attitude malsaine, qui te permet de t’investir de ton statut de médecin et d’une forme d’autorité, et donc, d’imposer à tes patientes un choix qui n’est pas vraiment le leur, mais qu’elles acceptent, parce que c’est comme ça. Exactement comme les précédentes générations acceptaient l’autorité du curé sur leurs vies, sur leurs corps.

Tu as pris la place du curé; l’autorité porte peut-être un différent costume, mais ça revient du pareil au même. Tu as tellement foi en ton statut d’homme de science et en le mirobolant pouvoir guérissant de tes sacro-saints médicaments que t’en as relégué les inquiétudes et le bien-être de tes patientes au dernier plan. Ce ne sont pas toutes les femmes qui sont outillées pour te remettre en question, cher médecin, honorable homme de science, et il me fait plaisir de prendre parole pour celles-ci : mon corps, c’est mon corps, et il me semble que je suis bien placée pour le connaître sans que tu ne cherches à me culpabiliser ou à m’effrayer avec le spectre d’une grossesse non-désirée. Ma capacité d’avoir des enfants doit être abordée avec responsabilité et attention, mais ce n’est pas une maladie, que je sache.

Ce que je conclus des témoignages que j’ai reçus, respectable médecin, c’est qu’il y a un lien de confiance qui s’est brisé entre toi et tes patientes, et que loin de devoir le briser davantage, il faudrait le retisser. Tu pourrais commencer par faire ton petit bout de chemin en étant plus ouvert aux doutes et aux questions de la personne assise en face de toi, qui est, ne l’oublie pas, un être humain. Tu pourrais aussi laisser plus de place à d’autres, comme le pharmacien et l’infirmière, dans le passage que prendra ta patiente à travers le système de santé.

Je te conseille d’abord de réapprendre à te remettre en question, en tout temps, tel que le prescrit le serment d’Hippocrate, que tous les médecins doivent prononcer en sortant de l’école. Voici un extrait de la version canadienne :

Je jure de toujours avoir le courage de douter de moi-même et de ne jamais prendre, pour mes patients, le risque d’une erreur qui pourrait mettre leur santé en péril; je ferai en sorte d’obtenir, par tous les moyens possibles, la confirmation d’un diagnostic dont je ne serais pas absolument sûr.

Si cela ne t’a pas convaincu, cher médecin, honorable homme de science, tu es précisément le genre de personne contre lequel je compte partir en croisade, car un changement de société passe inévitablement par les gestes du quotidien, des gestes inexcusables que tu poses systématiquement dans ta pratique. En attendant qu’on en jase, je te laisse là-dessus :

J’affirme solennellement que :
Je remplirai mes devoirs de médecin envers tous les patients avec conscience, loyauté et intégrité;
Je donnerai au patient les informations pertinentes et je respecterai ses droits et son autonomie;
Je respecterai le secret professionnel et ne révélerai à personne ce qui est venu à ma connaissance dans l’exercice de la profession à moins que le patient ou la loi ne m’y autorise;
J’exercerai la médecine selon les règles de la science et de l’art et je maintiendrai ma compétence;
Je conformerai ma conduite professionnelle aux principes du Code de déontologie;
Je serai loyal à ma profession et je porterai respect à mes collègues;
Je me comporterai toujours selon l’honneur et la dignité de ma profession.
– Serment d’Hippocrate, version utilisée au Québec depuis 1999

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