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Sur le champ de bataille contre l’itinérance à Sherbrooke

Une dure réalité à la veille du temps des Fêtes.

Par
François Breton-Champigny
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« Je suis content d’être dans l’action à côté de la [rue] Wellington parce que ça me rappelle que je veux plus vivre ça, être dans la rue. » Assis à sa table de cuisine fraîchement décorée pour Noël, François n’en revient pas encore : après des années à naviguer entre la rue, l’hôpital et le centre de détention, il a enfin son propre appartement au centre-ville de Sherbrooke.

L’itinérance a longtemps été considérée comme un enjeu majoritairement montréalais, mais ce n’est plus le cas depuis plusieurs années. Que ce soit à Gatineau, à Granby ou à Victoriaville, la précarité s’est progressivement installée en région, où l’on doit composer avec ce phénomène en croissance sans les ressources des grands centres.

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Malgré sa taille – environ 160 000 habitant.e.s –, Sherbrooke n’est pas en reste. Selon le dernier recensement datant de 2018, des centaines de personnes seraient en situation d’itinérance dans la capitale estrienne. La Reine des Cantons-de-l’Est a même vu naître son premier campement de fortune sous le pont Joffre l’an dernier, avant que celui-ci soit démantelé par les autorités.

Un an plus tard, on est allé observer la situation sur le terrain à l’aube de l’hiver.

Aussi critique qu’à Montréal

Le soleil est radieux malgré le froid cinglant qui traverse les os. Des sans-abri grillent une cigarette devant le centre de jour Ma Cabane, un organisme local dédié aux personnes en situation d’itinérance. À l’intérieur, le contraste de température est frappant. Des usagers et usagères y profitent d’un répit, bien au chaud dans les divans ou autour d’un café.

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Depuis la création de Ma Cabane il y a deux ans, son directeur, Marc St-Louis en a vu passer, des âmes errantes en quête d’un toit. « On veut offrir un lieu où tu peux être tel que t’es. On ne tolère pas quelqu’un qui consomme sur place, mais on ne jettera pas dehors une personne qui arrive intoxiquée. On s’assure de gérer le climat, mais surtout, de sortir les gens de l’anonymat provoqué par la rue », résume l’homme qui a en poche 30 ans d’expérience dans le milieu de l’itinérance.

Son organisme peut accueillir entre 25 et 30 personnes à la fois. Pour les autres, il agit à titre de « trait d’union » avec les instances pertinentes, notamment pour trouver du logement ou offrir des services de santé de base.

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L’intervenant social a fait ses classes au cœur de l’itinérance à Montréal et à Drummondville, avant d’atterrir à Sherbrooke il y a une douzaine d’années. Son constat est sans équivoque et plutôt alarmant. « On voit des situations humaines de plus en plus critiques et l’accès aux services est de plus en plus difficile à obtenir, surtout en santé mentale. Ça m’arrive souvent de me dire : comment ça se fait que telle personne se retrouve là? Ç’a pas de bon sens, le système est à bout. »

«Ça m’arrive souvent de me dire : comment ça se fait que telle personne se retrouve là? Ç’a pas de bon sens, le système est à bout.»

Au prorata, Marc St-Louis estime que le tableau est comparable à celui de Montréal. Une réalité que la plupart des citoyen.ne.s de la ville commencent à saisir. « Il y a une sorte d’éveil de la part de la population par rapport à ces enjeux-là. Des choses comme le campement sous le pont Joffre contribuent à sensibiliser les gens à ces enjeux auxquels nous, les intervenants, on est habitués depuis longtemps. »

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Nouveau toit, nouveau départ

« Vous allez voir, François a fait BEAUCOUP de travail pour en arriver là », me prévient Geneviève Savoie-Dugas, psychoéducatrice faisant partie de l’équipe ACCÈS du CIUSSS de l’Estrie, avant de m’entrainer chez l’homme mentionné au début de ce texte, qu’elle accompagne depuis 12 ans.

L’équipe ACCÈS (Accompagnement en Communauté Contre l’Exclusion Sociale) est composée de neuf intervenant.e.s aux profils différents, dont une infirmière, un travailleur social et une éducatrice spécialisée. « On redirige les personnes vers les ressources pertinentes pour leurs besoins. Ça va de guérir une plaie à aider une personne à se loger », explique Geneviève, qui chapeaute justement le projet de logement supervisé mis en branle par l’équipe. L’idée est de donner une expérience « positive en logement » aux personnes en quête d’un toit afin qu’elles puissent éventuellement s’établir par elles-mêmes et tirer un trait sur la rue.

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François est l’un de ces personnes pour qui l’expérience fut bénéfique. Stable depuis trois mois, l’homme de 47 ans aux yeux perçants a passé un mois dans un logement supervisé avant d’avoir son propre logement il y a quelques semaines.

« Je vois énormément de souffrance à Sherbrooke », affirme sans détour François. Originaire de la Rive-Sud de Montréal, le quadragénaire a vécu une enfance difficile avec un père pratiquement absent et violent et une mère alcoolique, un problème de consommation dont il a hérité à son tour. « Je buvais pour oublier ma douleur et pour me laisser respirer un peu. Ça m’a quasiment tué », confie François, qui fêtera ses trois mois de sobriété dans quelques jours.

«Je vois énormément de souffrance à Sherbrooke»

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L’ex sans-abri a été aux premières loges des changements dans le portrait de l’itinérance à Sherbrooke ces dernières années. « Je suis retourné dans la rue après deux ans de détention et j’ai remarqué qu’il y avait plus de monde des grands centres comme Montréal et que c’était plus violent qu’avant. Je voyais circuler plus de drogue aussi, comme du speed. C’est un maudit poison à rat, cette affaire-là, ça fait déconnecter les gens. »

S’il ramasse des canettes pour se faire un peu d’argent de poche, François se tient loin de la rue le reste du temps. Mais le chemin vers la stabilité a été semé d’embûches. « J’ai trouvé ça très dur au début, avoue-t-il. Je commence juste à me poser et à apprécier le fait d’avoir un toit, de la chaleur, pouvoir me faire un café chaud, prendre une douche, voir mes perruches. Ça fait du bien. »

La suite reste encore floue pour ce père de deux enfants, qui essaie de reprendre tranquillement contact avec eux. « La seule chose que je sais, c’est que je veux prendre le temps de prendre mon temps. Je veux respirer en paix. »

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Une guerre loin d’être gagnée

La salle de réception du Centre-24 juin sur la rue Wellington se refait une beauté à notre passage. Dans à peine une heure, des dizaines de personnes itinérantes pourront profiter gratuitement d’un menu concocté par l’équipe d’étudiant.e.s en cuisine du centre. « On fait ça depuis 15 ans. On peut accueillir environ 70 personnes. C’est le fun parce qu’on peut être en contact avec des membres de notre clientèle dans un autre contexte », explique Philippe Gendron, travailleur social et assistant à la coordination professionnelle de l’équipe ACCÈS.

Membre fondateur de l’équipe Itinérance, une sorte d’ancêtre d’ACCÈS, Philippe Gendron a aussi vu évoluer la situation au cours des dernières années. « Quand j’ai commencé, la réponse pour répondre à l’itinérance, c’était un billet de bus pour Montréal. On avait très peu de ressources pour répondre aux besoins. Ç’a pris un bout de temps pour bâtir une offre de services variée, mais on y est arrivé. »

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Le visage de l’itinérance change à une telle vitesse qu’il est bien différent de celui d’il y a à peine cinq ans, soutient le travailleur social. « Avant, on voyait 5-6 personnes vivre complètement dans la rue. Maintenant, il y en a beaucoup plus et les problématiques sont multiples, que ce soit la santé mentale, la toxicomanie ou l’accès au logement. »

L’accès au logement est d’ailleurs l’une des solutions les plus concrètes pour sortir les gens de la rue, martèlent plusieurs intervenant.e.s. « Il faudrait davantage de logements avec du support communautaire et des équipes qui offrent un service rapide dédié à ça, estime Philippe Gendron. Mais est-ce que ça réglerait tous les problèmes? Je ne crois pas. Il n’existe malheureusement pas de recette miracle pour régler ça d’un coup. »

Si la guerre est encore loin d’être remportée – à Sherbrooke comme ailleurs – des initiatives locales comme Ma Cabane ou ACCÈS contribuent à remporter de petites victoires qui font une différence sur le champ de bataille de l’itinérance.

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