Mireille St-Pierre

Ces gens qui n’ont jamais lâché leur job d’été

Alors qu’on crie à la pénurie de main-d’œuvre et que les entreprises se fendent en quatre pour retenir leurs employés, voici deux personnes qui n’ont jamais lâché cet emploi qui ne devait durer qu’un été.

 

GRAVIR LES ÉCHELONS À PARTIR DE LA PHOTOCOPIEUSE

Karine Moses comprend certainement cet attachement que l’on peut ressentir envers un premier employeur. Celle qui est aujourd’hui présidente de Bell Média Québec est entrée dans l’entreprise de télécommunications à l’âge de 16 ans ! Entre-temps, elle a occupé différents postes au sein de l’entreprise, mais elle n’est jamais allée voir ailleurs.

Comme un Méritas de maternelle qui a fini par prendre le bord, son premier emploi chez Bell ne figure plus sur le CV de Karine. « Il n’y avait même pas de titre de poste. Je devais faire des photocopies pour un projet spécial, et je me souviens que j’ai fait ça tout l’été », raconte-t-elle.

«L’été suivant, ils m’ont rappelée pour m’offrir un poste comme adjointe administrative à la paie. Ils m’ont appelée comme ça chaque été pour faire des remplacements.» — Karine Moses

Quand Karine a terminé son baccalauréat en administration des finances, elle a postulé à un programme de diplômés chez Bell qui lui a permis de devenir cadre de premier niveau dans le secteur technologique et de se retrouver responsable de 12 employés. On dit parfois que si vous faites bien votre travail aux photocopies, on vous gardera aux photocopies. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé à Karine, même si on raconte qu’elle photocopiait des résultats financiers et autres rapports annuels comme pas une ! « Si j’avais accepté un poste permanent comme adjointe administrative, ça m’aurait peut-être peinturée dans un coin, mais en appliquant au programme de diplômés, c’est comme si je recommençais à zéro… mais avec une connaissance de l’entreprise en prime. Je n’étais pas étiquetée. »

On ne saurait surestimer la quantité d’informations qu’on peut absorber lorsqu’on occupe un emploi d’été.

«C’est pas tant en faisant des photocopies que tu apprends, mais en étant alerte à ce qui se passe dans l’entreprise. Ça m’a permis de comprendre comment la boîte fonctionne, de savoir qui fait quoi, et de me faire des contacts.» — Karine Moses

Ce qui l’a aidée à gravir les échelons, selon elle, c’est aussi sa capacité à prendre des risques. « J’ai souvent évolué de manière latérale dans l’entreprise, c’est-à-dire en accédant à des postes équivalents dans d’autres départements plutôt qu’en acceptant les promotions en hiérarchie directe », dit-elle. Elle poursuit : « Je pense que c’est ma force comme gestionnaire. Tu connais mieux la compagnie et tu bâtis des liens avec les autres départements. » C’est ainsi que Karine a flirté avec les finances, l’ingénierie, le service à la clientèle, les opérations, les ressources humaines et la planification à long terme. Avec une telle carrière, il serait mal venu de la taquiner d’avoir gardé sa job d’été. Quant à la personne qui l’a embauchée aux photocopies, il y a presque un quart de siècle, « ça fait longtemps qu’elle a pris sa retraite ! » indique Karine. Savait-elle déjà à l’époque que cette spécialiste du A4 et du LTR allait devenir rien de moins que présidente ? L’histoire ne le dit pas !

 

DE MONITEUR DE CAMP À PDG

Quand le personnel du camp de jour de Sainte-Thérèse s’est mis dans la tête d’utiliser les installations radiophoniques toutes neuves du Collège Lionel-Groulx, Olivier Houde, alors directeur de la radio étudiante, s’est dit « not over my dead body ! » « Il n’était pas question que des jeunes viennent utiliser notre équipement et risquent de l’abîmer, sauf si c’était moi qui animais le camp », se souvient-il. Le jeune homme de 18 ans, qui occupait jusque-là un poste de gérant dans un club vidéo, s’est alors trouvé un nouvel emploi : moniteur de camp d’été. Son nom de camp ? Speaker.

Dix-sept ans plus tard, il est toujours dans la même entreprise… qu’il a rachetée l’an passé. Comment peut-on s’accrocher les pieds aussi longtemps au même endroit ? Grâce à la fameuse expression « de fil en aiguille ». Olivier étudiait en journalisme pour devenir animateur radio. « Ma spécialité, c’était l’humour radiophonique », dit-il. Mais ne devient pas Jean-Sébastien Girard qui veut et, rapidement, les occasions se sont avérées plus intéressantes pour lui du côté de Sportmax, la petite entreprise qui l’avait embauché au début du millénaire.

«Maintenant, je dis que je suis propriétaire d’une entreprise, sinon on me niaise tout le temps en disant que je suis moniteur de camp d’été.» — Olivier Houde

L’entreprise gère aujourd’hui 10 sites de camps de jour spécialisés au Québec, en plus d’assurer la gestion d’installations sportives à l’année. L’an passé, 17 000 jeunes fréquentaient l’un des camps spécialisés de Sportmax, laquelle occupe Olivier à temps plein depuis qu’il en est devenu directeur, en 2008, après avoir été successivement moniteur et coordonnateur. « Les gens pensent qu’on travaille juste l’été, mais en fait, le plus gros de notre travail commence à l’automne alors qu’on prépare la programmation », explique-t-il.

C’est sûr que « PDG », ça fait plus sérieux que « moniteur », même si Olivier a gardé son nom de camp, Speaker — un pseudonyme que ses employés utilisent encore pour s’adresser à lui. « C’est comme ça que ça se passe dans un camp d’été ! » rappelle-t-il.

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