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Ces drapeaux des patriotes qui flottent au-dessus des complotistes
« Le peuple, uni, toujours sera vainqueur! », scandait bruyamment la foule samedi dernier lors d’une manifestation contre les mesures sanitaires, en marge du premier anniversaire de la pandémie.
Une foule estimée à 5000 personnes, venue exprimer son ras-le-bol contre les restrictions gouvernementales, notamment le couvre-feu et le port du masque à l’école élémentaire. Malgré une centaine de constats d’infraction et quelques affrontements, les manifestants – dont plusieurs familles – ont pris la rue pacifiquement.
En plus des traditionnels slogans (Liberté! Liberté!), les participants brandissaient pancartes et drapeaux. Des étendards du Canada, du Québec, mais aussi des patriotes. Ce sont ces derniers qui ont retenu notre attention, puisqu’on les observe en grand nombre dans les manifestations à saveur complotistes depuis le début de la pandémie.
Assez en tout cas pour passer un coup de fil à quelques ténors du mouvement souverainistes, pour leur demander si cette récupération du drapeau aux couleurs de la révolte de 1837 leur faisait grincer des dents.
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«Quand j’ai vu les anti-masques et complotistes dénaturer notre drapeau, j’ai trouvé ça choquant, mais surtout d’une infinie tristesse»
D’emblée, la présidente du Mouvement national des Québécoises et Québécois Thérèse David ne cache pas son désarroi à l’idée de voir les drapeaux patriotes dans le décor de ces manifestations. « Quand j’ai vu les anti-masques et complotistes dénaturer notre drapeau, j’ai trouvé ça choquant, mais surtout d’une infinie tristesse », admet sans détour Mme David, rappelant que son mouvement se dissocie de toutes positions allant à l’encontre de la santé publique. Le MNQ avait d’ailleurs publié un message en ce sens sur sa page Facebook il y a quelques mois, déplorant le détournement de l’histoire du drapeau et de sa cause démocratique.
« Le MNQ et sa boutique Accent bleu se dissocient totalement du message véhiculé par la mauvaise utilisation du drapeau patriote que l’on observe particulièrement dans certaines manifestations contre les mesures sanitaires », pouvait-on notamment lire.
«On ne peut pas demander aux gens ce qu’ils vont faire avec le drapeau»
La boutique Accent Bleu se décrit comme distributeur officiel « de produits de fierté ». On y écoule vêtements et drapeaux faisant la promotion de la fibre nationaliste. Au téléphone, le responsable de la boutique a reconnu avoir vu ses ventes de drapeaux des patriotes bondir considérablement au cours de la dernière année. Une situation sur laquelle le MNQ n’a pas de contrôle, souligne Thérèse David. « On ne peut pas demander aux gens ce qu’ils vont faire avec le drapeau », résume l’ancienne cheffe du Bureau de la culture de la Ville de Longueuil, à la tête du MNQ depuis décembre dernier.
Il faut dire que le respect de l’Histoire avec un grand H est un sujet de la plus haute importance pour Mme David, sachant que son arrière-grand-père – l’historien et homme politique Laurent-Olivier David – a écrit un ouvrage phare sur les patriotes. Ce livre aurait même grandement inspiré le cinéaste Pierre Falardeau. « Quand je vois 703 écoles avec des éclosions et des enfants de 8-9 ans obligés de se masquer, je trouve ça plus triste qu’autre chose de voir des gens opposés aux mesures en train de galvauder un pan de notre histoire », soupire Thérèse David, toutefois convaincue que les gens ne feront pas d’équation entre la souveraineté et le complotisme. « Les Québécois sont intelligents et la majorité d’entre eux suivent les consignes sanitaires, je ne vois pas de crise à l’horizon », tranche-t-elle.
Symbole de lutte et de résistance, tout simplement
Même son de cloche à la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal, où on fait confiance au jugement des Québécois. « Je ne crois pas que les gens pensent qu’on est derrière ça. Quand on sort aussi, on le dit haut et fort. On encourage sinon les gens à suivre les consignes de santé publique », explique la présidente Marie-Anne Alepin, ajoutant n’avoir aucun contrôle sur l’utilisation des drapeaux patriotes.
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«Il [le drapeau] est utilisé à toutes les sauces. Au bout du compte, ça veut dire que les gens sont fiers de résister.»
Mme Alepin souligne qu’un drapeau n’appartient à personne et que celui des patriotes sert souvent à symboliser la lutte ou la résistance. « Il est utilisé à toutes les sauces. Au bout du compte, ça veut dire que les gens sont fiers de résister. Même si on ne cautionne pas certaines luttes, je ne peux pas commencer à jouer à la police avec l’utilisation du drapeau! », lance la présidente en poste depuis quelques mois, soulignant au passage qu’il n’y a pas que des complotistes dans ces manifestations, mais aussi des gens juste tannés des mesures sanitaires après un an de sacrifices. « On ne peut pas empêcher les gens de le porter, mais ça ne veut pas dire qu’on est derrière ça », résume-t-elle enfin.
Le piège de stigmatiser
Aux yeux du chef du Parti québécois Paul St-Pierre Plamondon, on aurait tort de stigmatiser le drapeau des patriotes. « On ne pourra jamais empêcher les gens de l’utiliser, mais ça serait une erreur d’y voir une signification, alors qu’on ne le fait pas avec les autres drapeaux », croit PSPP, mentionnant les autres drapeaux bien visibles lors de ces rassemblements, incluant même celui de la Suède.
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«ça serait une erreur d’y voir une signification, alors qu’on ne le fait pas avec les autres drapeaux»
Pour ce qui est du drapeau des patriotes, le chef du PQ a sa petite idée pour justifier sa popularité dans les manifestations contre les règles sanitaires. « De mon point de vue, il symbolise un héritage démocratique, un idéal de république. Je vois un lien de résistance, mais dans un contexte différent, avec un sujet différent », analyse le chef du PQ, qui à titre de démocrate ajoute qu’il n’est pas dans sa nature de condamner son brandissement. « Je suis un fervent partisan de la liberté d’expression. Je préfère une société avec toutes sortes d’opinions qu’une condamnée au mutisme. Je crois qu’il vaut mieux laisser les gens trancher », résume M. St-Pierre Plamondon, rappelant que des manifestations contre les mesures sanitaires s’organisent partout dans le monde et sont l’expression de la démocratie.
Sans aller jusqu’à remettre en question les mesures sanitaires en vigueur, le chef du PQ affirme questionner depuis un moment certaines restrictions comme le couvre-feu. « Je n’ai jamais vu passer de notes de la santé publique démontrant l’efficacité du couvre-feu. Et quand j’ai demandé la réouverture des gyms au début février, le gouvernement me traitait presque de complotiste, alors qu’il vient d’en faire l’annonce », cite en exemple le chef du PQ, qui invite les autorités à faire preuve de plus de transparence. « Ça ne fait pas de nous des gens qui croient au complot, mais les fondements de notre démocratie devraient être respectés.»
Plusieurs nuances de drapeau patriotes
L’historien Gilles Laporte avoue être surpris que personne n’ait encore relevé la présence des drapeaux patriotes dans les manifs complotistes. Lui a remarqué le phénomène depuis un moment déjà, au point de développer une réflexion à ce sujet d’un point de vue historique et citoyen.
Comme historien, il souligne d’emblée que le drapeau en vue dans les rassemblements n’a rien à voir avec celui des patriotes. « Ils n’avaient pas de drapeau officiel, mais on en retrouve trois types: celui de Saint-Eustache avec le poisson, celui avec les trois couleurs représentant les Irlandais, les Canadiens français puis Anglais/Écossais et celui de Saint-Charles avec l’étoile jaune et le vieux révolutionnaire », énumère M. Laporte, ajoutant que la plus ancienne trace de drapeau original est sans doute enterrée dans la crypte du patriote Louis-Joseph Papineau, à Montebello.
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Le drapeau a ensuite été sorti des boules à mites durant la Révolution tranquille, lui conférant alors une dimension plus radicale en lien le FLQ. L’ex-felquiste Raymond Villeneuve l’a ensuite utilisé à outrance dans sa forme révolutionnaire avec l’étoile jaune et le « vieux de ‘37» dessiné par Henri Julien, afin de promouvoir l’indépendance du Québec dans des évènements intempestifs. « Il y a dans l’usage de ce drapeau une tradition de manifestation. On l’a vu au Sommet des Amériques, lors des grèves étudiantes. C’est intimement associé à la lutte, celle du peuple en colère », explique l’historien, qui avoue être plus habitué à le voir associé à des mouvements de gauche.
«Les patriotes sont habitués d’être récupérés pour différentes luttes. Ça embarrasse, mais ça ne devrait pas nuire à la cause.»
Ces dernières années, on a d’ailleurs vu le drapeau des patriotes flotter au-dessus des militants de la Meute, de Storm Alliance et d’autres groupes d’extrême droite. « En région, le spectre droite/gauche n’est pas le même qu’à Montréal. Mais au-delà de ça, c’est une contestation populaire contre l’ordre établi », indique M. Laporte.
D’un point de vue citoyen, il observe que le drapeau passe moins bien dans ce type de manifestation controversée. « Ici c’est presque une maladie mentale de contester les règles sanitaires alors qu’à l’échelle mondiale, il y a de sérieuses oppositions », note-t-il.
L’historien ne s’inquiète pas outre mesure de voir des gens y aller d’amalgames entre les complotistes et le mouvement souverainiste autour d’un simple drapeau. « Les patriotes sont habitués d’être récupérés pour différentes luttes. Ça embarrasse, mais ça ne devrait pas nuire à la cause. De toute façon, on reprochait même aux patriotes de nuire à leur propre cause », illustre Gilles Laporte.
Si quelques instances se sont récemment levées aux États-Unis pour interdire de brandir le drapeau confédéré dans la foulée du meurtre de George Floyd, pas question de mettre le drapeau patriote à l’index, assure l’historien.
« On n’est pas là et on ne veut pas y aller. Et puis dans le fond, ce n’est pas le vrai drapeau patriote », rappelle-t-il.