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Ces chiens rescapés du Liban qui voyagent au Canada

Les pauvres pitous démarrent une nouvelle vie, notamment dans la Belle Province.

Par
Mathilde de Kerchove
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Dans le lobby de l’aéroport de Montréal, devant l’ascenseur du troisième étage, des familles discutent. Elles ne se connaissent pas, ne se verront peut-être plus jamais après, mais aujourd’hui, elles ont quelque chose de très cher en commun : après plusieurs mois d’attente pour certaines, elles vont enfin rencontrer le ou les chien.s qu’elles ont décidé d’adopter… depuis le Liban. L’avion a quitté l’aéroport de Beyrouth ce matin, et à 15 h, heure de Montréal, les pitous ne devraient pas tarder à arriver.

« Je vous demande à tous d’être extrêmement calmes une fois que les chiens arrivent dans le corridor. On déposera la cage de chaque chien devant la famille qui l’adopte et on les fera sortir dans le silence pour ne pas les apeurer. Ils sont peut-être un peu traumatisés par le voyage. »

Pendant son breffage, Julie, qui représente l’association libano-canadienne Rescue Dogs Lebanon-Canada (RDLC) à Montréal, a la voix qui tremble d’excitation. Pour elle et pour toute son équipe, c’est le genre d’exploit qui donne des frissons et qui noue la gorge : ce mardi 30 novembre, en début d’après-midi, neuf chiens sauvés des rues libanaises rencontreront leur nouvelle famille – pour la vie, on l’espère.

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160 chiens sauvés en cette année

Et si chaque journée comme celle-ci est une vraie victoire, RDLC n’en est pas à sa première médaille. Depuis janvier 2021, l’association qui sauve des chiens errants au Liban et les fait adopter au Canada a envoyé 160 pitous vers leur famille d’accueil, définitive ou non.

« Notre association récupère des chiens trouvés dans la rue, abandonnés dans l’espace public au Liban, explique Cynthia, fondatrice de RDLC. Ensuite, on s’occupe d’eux jusqu’à ce que notre vétérinaire confirme qu’ils sont prêts à être adoptés. Des volontaires acceptent de les héberger au Liban et pendant ce temps-là, on les soigne, on les vaccine, on les stérilise… Bref, on fait tout pour qu’ils soient aptes à voyager. Entretemps, on utilise aussi beaucoup les réseaux pour leur trouver une famille au Canada. Et puis, on demande à des bénévoles de faire le voyage avec eux. »

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Depuis Toronto, cette Libanaise met tout en œuvre pour sauver la vie de ces animaux qui subissent les dommages collatéraux de la crise économique du pays. Au Canada depuis 1977, elle lance l’association Rescue Dogs Lebanon-Canada en 2017. Depuis, le travail ne fait que s’intensifier.

« Je ne veux plus faire adopter de chiens au Liban, mentionne Cynthia. À cause de la crise là-bas, les Libanais n’ont pas les mêmes priorités… ce qui rend l’adoption d’un chien très compliquée. Par contre, je m’occupe parfois de réunir des maîtres qui ont fui ou quitté le Liban avec leur chien resté là-bas. »

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« Les Libanais n’ont plus les moyens de nourrir leurs animaux »

Depuis 2019, ce pays du Moyen-Orient fait face à une crise économique et financière sans précédent. Alors que la monnaie locale a perdu environ 90 % de sa valeur, la pauvreté dévaste la population et n’épargne personne. Une situation lourdement intensifiée par la dramatique explosion qui a eu lieu le 4 août 2020 au port de Beyrouth, détruisant une grosse partie de la ville et laissant des centaines de familles dans le deuil et sans toit.

Aujourd’hui, plus de la moitié des Libanais.es vivent sous le seuil de la pauvreté. Si ce scénario est catastrophique pour la population, elle l’est tout autant pour les animaux, rappellent les activistes présents sur le terrain.

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« Il y a toujours eu plus d’animaux de rue au Liban qu’en Europe ou en Amérique du Nord, tout simplement parce qu’ici, il n’y a pas de loi ou d’aide gouvernementale pour tout ce qui concerne la régularisation des animaux de rue », explique Adrienne, activiste pour le bien-être animal et fondatrice de l’association 100 % Ferdinand, basée au Liban. « En Europe, si tu trouves un chat dans la rue, tu peux aller le faire stériliser gratuitement, par exemple. Ce n’est pas le cas au Liban, donc les animaux de rue ne sont pas castrés, et forcément, ils se reproduisent et il y en a plus. »

Pour Adrienne, la crise n’a fait qu’aggraver cette situation et augmenter la saturation des refuges. « Tous les produits au Liban sont importés, qu’ils soient alimentaires ou médicaux. Ça veut dire que, comme tous les vivres ici, le prix de la nourriture pour les animaux a terriblement augmenté en monnaie locale. Quelqu’un dont le salaire n’a pas augmenté en livres libanaises galère pour s’acheter de la nourriture, et donc d’autant plus pour acheter celle de son chien ou son chat », poursuit-elle.

«On sent bien que ces animaux ne sont pas sauvages. […] C’est du pur abandon, et malheureusement, il y en a de plus en plus. »

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Un phénomène qui change la population des animaux en rue. « On remarque que c’est vraiment la crise quand on croise un chien ou un chat de race abandonné dans la rue. Ici au Liban, il y avait un véritable attrait pour les races achetées en magasin par des gens qui en ont les moyens. Eux aussi abandonnent leurs animaux domestiques. On sent bien que ces animaux ne sont pas sauvages. Ils n’ont pas peur de l’humain, sont déjà castrés ou stérilisés. C’est du pur abandon, et malheureusement, il y en a de plus en plus. »

Par ailleurs, l’explosion a créé un véritable déclic pour les populations libanaises. Beaucoup de familles qui hésitaient encore à partir pour fuir la crise économique ont finalement décidé de quitter l’horreur après le 4 août 2020. « Un départ veut malheureusement souvent dire abandon d’animaux, continue Adrienne. Soit les gens ne peuvent pas voyager avec, soit ils ne les considèrent pas vraiment comme des membres de la famille. Financièrement, ça coûte très cher de faire voyager son animal de compagnie, et ça demande beaucoup de préparation. »

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Sauver un chien qui n’a aucune chance dans son pays

À presque 17 h, les ascenseurs du lobby de l’aéroport de Montréal s’ouvrent. Neuf grandes cages arrivent sur des chariots poussés par des bénévoles de l’association. En silence, les sept familles présentes rencontrent leur nouveau fidèle compagnon. Certain.e.s ont la larme à l’œil, d’autres ne savent pas arrêter de sourire.

Doucement, on peut aussi apercevoir la personnalité de chaque chien. Alors que Togo reste timidement dans sa cage, Sunshine sort, la queue battante, et plonge sa tête dans le paquet de croquettes consciencieusement préparé par ses adoptants. « Pour nous, ça a été assez vite, raconte Mélissa, qui adopte Sunshine. On a tout de suite flashé sur elle et on a pu la rencontrer très vite en appel visio. L’association nous facilite vraiment la tâche et nous rassure dans notre démarche. On peut faire autant d’appels qu’on veut pour voir le chien qu’on souhaite adopter, on peut voir qu’il est en bonne santé, qu’il est éduqué, etc. »

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De son côté, Julie, qui a orchestré toute cette journée, observe les rencontres de chacun.e, un peu émue. « C’est génial d’assister à ces scènes à chaque fois, se réjouit-elle. Ce sont des vies sauvées, ce n’est pas rien. Quand des gens hésitent encore à adopter un chien au Liban, je leur dis souvent que, bien sûr, ils peuvent adopter au Canada, c’est déjà super. Mais adopter un petit pitou libanais, c’est sauver la vie d’un animal qui n’aurait eu aucune chance dans son propre pays. »

Concernant les frais, une adoption coûte 1300 $ CA. Cette somme comprend les frais d’adoption, les frais médicaux, une formation avec un comportementaliste pour chien et les coûts du voyage. « On assure aussi un suivi avec toutes les familles une fois le chien sur place. Elles peuvent toujours se confier à nous, nous demander des conseils et nous poser des questions. On est là pour ça », conclut Julie.

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Enfin, l’association RDLC cherche régulièrement des bénévoles pour voyager avec les chiens entre le Liban et le Canada ou les accueillir sur place en attendant de trouver un adoptant. Des volontaires?