Manuel Chabuel

Cédric Chabuel : Dans les oreilles du prodige de la baladodiffusion

Portrait d'un génie en 5 sons.

Cet homme peut facilement vous empêcher de dormir. Après avoir été VJ, créateur de performances audiovisuelles, producteur de musique électronique et réalisateur de films, Cédric Chabuel (aka Ouananiche) s’est découvert une passion pour un nouveau médium : le balado. Mais pas n’importe lequel : celui qui mène l’enquête en se basant sur des faits réels. Celui qui tient en haleine et qui hante. Longtemps.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.  

Au cours de la dernière année, T’es où, Youssef ?, Disparue(s) et Histoire d’Enquête : L’affaire Jolivet, trois podcasts remplis de suspense réalisés par Cédric, ont récolté des prix majeurs. Et ces créations documentaires – qui portent respectivement sur la radicalisation d’un jeune Québécois, la disparition mystérieuse d’une femme en 1952 et un quadruple meurtre survenu à Brossard – continuent à ce jour de faire de nouveaux accros. Pour comprendre les ingrédients d’un balado réussi, mais aussi découvrir comment ça se passe dans la tête de ce touche-à-tout, on a demandé au créateur en question de se raconter à l’aide de sons qui le représentent bien.

SON 1 : LA PLAGE

« J’ai passé tous les étés de ma jeunesse sur la plage à Saint-Malo, et je pense que c’est là que j’ai commencé à vraiment écouter ce qui m’entoure. Je fermais les yeux et j’entendais les vagues, mais aussi les gens, les oiseaux… Ç’a eu une influence énorme sur mon travail en son, et particulièrement en balado, parce qu’il faut d’abord apprendre à écouter. »

Cédric m’explique qu’avant d’entamer tout projet de balado, il écoute longuement ce que les gens ont à dire ; qu’il prend le temps de gagner leur confiance afin qu’ils soient capables de livrer une partie d’eux-mêmes. Il affirme qu’écouter, ça s’apprend. Et qu’il faut commencer par se taire.

«J’ai passé tous les étés de ma jeunesse sur la plage à Saint-Malo, et je pense que c’est là que j’ai commencé à vraiment écouter ce qui m’entoure. Je fermais les yeux et j’entendais les vagues, mais aussi les gens, les oiseaux… Ç’a eu une influence énorme sur mon travail en son.»

Tandis qu’il raconte l’ambiance sonore de sa jeunesse en Bretagne, Cédric s’anime, décrit ses souvenirs avec d’impressionnants détails, puis s’interrompt brusquement. « C’est trop, hein ? » C’est probablement le monteur son en lui qui parle ; celui qui travaille en background pendant notre entrevue, qui s’« auto-édite » pour que le récit soit concis, fluide, « punché »… Il essaie de m’épargner de la job. Non, ce n’est pas trop, Cédric. Le secret numéro deux d’un bon balado serait peut-être ce souci du détail dont tu fais preuve. Cette feuille que tu tiens, sur laquelle tu as si bien fait tes « devoirs » pour URBANIA en énumérant tes sons et tes principaux axes de réflexion. J’ai rarement interviewé un artiste aussi structuré, à vrai dire.

SON 2 : LA HARPE

« Le point commun entre tout ce que je fais, c’est la musique. Même mon travail en vidéo, je le conçois comme une partition musicale. Mes parents m’ont initié à la musique très tôt en m’inscrivant au conservatoire. Ils m’emmenaient aux concerts classiques un peu poches de notre petite ville pour que je découvre les instruments. Et, à 6 ans, j’ai dû choisir celui que je voulais apprendre : la harpe. »

Je ne sais pas pourquoi je suis aussi étonnée de découvrir que Cédric a fait huit ans de harpe, car cette compréhension de la musique – ou de la musicalité du réel –, elle s’entend, même dans ses balados. En 2016, il a signé le long métrage documentaire Autre part, dont même le visuel a été monté à l’aide du logiciel de composition musicale FL Studio et du logiciel de VJing Resolume. Un processus très novateur qui lui permettait de déclencher et de traiter les images directement dans une partition musicale, en même temps que la musique.

C’est donc par l’apprentissage du classique et de la harpe que le créateur estime avoir façonné sa compréhension du monde des sons en général. De sa jeunesse musicale provient aussi un sens du rythme, celui qui tient en haleine ses auditeurs et l’incite à télécharger ou à « streamer » juste un autre épisode

Cédric me confie d’ailleurs que ça le gosse, quand il écoute un podcast et que la musique embarque une ou deux secondes trop tôt (ou trop tard). « Ça change tout. » Notre discussion bifurque sur l’échantillonnage et l’intégration de dialogues de films en musique électronique. Le jeune homme m’emmène en voyage de la harpe jusqu’à Wu-Tang Clan et Coldcut, pis c’est passionnant. La harpe, l’a-t-il délaissée pour toujours ? « J’aimerais bien m’y remettre sérieusement, mais c’est beaucoup de discipline, dit-il. À la différence des instruments électroniques, les instruments acoustiques nécessitent que tout le corps apprenne une posture, retrouve le mouvement. La harpe, tu l’as vraiment dans les bras. Elle est contre toi. C’est extrêmement spécial. »

Même s’il vit au Québec depuis 2005, ce n’est que récemment qu’il a importé de France son imposant instrument. Une tâche pas si simple que ça… « J’ai grandi dans une maison avec des instruments, et je veux que ma fille ait aussi cette chance-là, qu’elle n’ait pas uniquement accès à des sons enregistrés. » Il va sans dire que la petite est déjà fan de balados (et plus particulièrement de celui pour enfants La puce à l’oreille), son père l’ayant initiée à la chose alors qu’elle n’avait que quelques semaines.

SON 3 : LES SONS ÉLECTRONIQUES ET SYNTHÉTIQUES

« Je suis complètement tombé dans la techno dans les années 90. Je me suis mis à faire et à écouter toutes sortes de musiques électroniques, puis je me suis intéressé à l’électroacoustique. Paradoxalement, je trouve ces sons très organiques ! Ce sont quasiment les meilleurs pour évoquer le corps. J’en utilise beaucoup pour exprimer tout ce qui est de l’ordre de la profondeur, comme l’angoisse, le fait de sombrer dans ses pensées… Y a rien de tel qu’un bon son synthétique avec de la basse ! »

Le créateur de balados le plus prisé du Québec me raconte qu’une hospitalisation récente lui a fait prendre conscience de l’importance des sons médicaux. « Quand t’es mal en point et que t’entends le “bip-bip” de la machine parce que ton cœur bat, t’es content, tsé ? » Pour créer les ambiances sonores de ses œuvres, il adore explorer les possibilités du synthétiseur et s’amuse à générer des sons imprévisibles qu’il ne pourra plus jamais reproduire. « Ça me touche ! » OK…

On en vient rapidement à parler des sons de la ville, bien loin de ce qu’il a connu à la plage, en Bretagne. Cédric a fait des études universitaires à Rennes, avant de s’installer à Paris pour joindre une école de cinéma, puis à Montréal. Trois villes, trois environnements sonores complètement différents.

«Quand t’es mal en point et que t’entends le “bip-bip” de la machine parce que ton cœur bat, t’es content, tsé ?»

Il aborde le rapport des Montréalais au « bruit », l’intensité abusive des sirènes d’urgence (« je comprends leur nécessité, mais je suis persuadé qu’un autre design sonore serait aussi performant sans être une agression publique ! »), le nombre croissant de salles de spectacle qui ferment en raison de plaintes… Pendant ce temps, la ville est traversée par des poids lourds, des motos et des chars modifiés absolument assourdissants. « Le bruit à Montréal est un enjeu. Du point de vue du design sonore, y a des choix politiques qui gagneraient à être remis en question », poursuit-il en me rappelant quand même qu’il adore le hardcore et le métal. « Je n’ai pas de problème avec le volume, mais si tu me dis que la Formule 1, c’est correct, et pas les concerts, il y a un problème. » Difficile d’être en désaccord, tout en avalant une gorgée de café dans le bistrot branché qui a remplacé l’une de ces salles de spectacle malheureusement fermées.

SON 4 : LA VOIX HUMAINE

« C’est la matière première de mes podcasts. J’essaie d’utiliser les voix comme des instruments. Il y en a une infinité, et même celles qui se ressemblent ont des accents ou des rythmes différents. Ça me fascine et ça m’émeut beaucoup d’entendre les gens… surtout quand ils ne sont plus devant moi ! »

On rit, mais ce n’est pas une blague : l’enregistrement des intervenants de ses balados est très prenant, et c’est surtout après, lorsqu’il écoute des heures de matériel pour choisir ce qui a le plus de potentiel, que la voix humaine parvient à le toucher. « Sur le coup, je ne suis pas insensible, mais je gère. Quand je réécoute, je me mets parfois même à pleurer », me confie-t-il. Un des grands avantages du balado : les gens s’y livrent généralement avec plus de facilité que s’ils étaient filmés. Et selon Cédric, la voix humaine serait aussi une Autoroute du Souvenir ; peut-être plus encore que la photo ou la vidéo. Par exemple, ayant enregistré sa grand-mère (qui est décédée depuis), il estime que c’est en écoutant sa voix qu’il a le plus l’impression d’être toujours avec elle.

Mais la voix a beau incarner l’émotion, l’identité, elle, représente aussi beaucoup de travail. Cédric, qui se prépare à lancer son deuxième Histoires d’Enquête et La bombe, un nouveau podcast avec l’équipe de T’es où, Youssef ?, passe des heures à « polir » les voix pour les rendre plus cohérentes ou flatteuses. Il corrige les tics de langage, met de l’ordre dans certaines phrases, replace les pauses au bon endroit… « Avec du temps et un peu d’amour, tu peux reconstruire le propos d’une personne, et en s’écoutant après, elle n’aura aucune idée de tout le montage que t’as fait. » En gros, quand t’es bon, ton travail passe inaperçu.

Cédric conclut, un peu en s’excusant : « Ma voix, c’est mon grand deuil… Ça ne se peut pas, avoir si peu de coffre ! Elle n’est pas radiophonique du tout. » C’est correct : je n’endure pas la mienne non plus.

SON 5 : LES SONS QU’ON ÉCOUTE ENSEMBLE

« Ce n’est pas vraiment un type de son, mais je trouvais ça trop important. Le plaisir du son, on a de plus en plus tendance à l’éprouver en solitaire, en voiture ou dans nos écouteurs. Mais il faut aussi des moments d’écoute collective. Avant, les gens s’assoyaient dans le salon pour écouter le radio ensemble. Les balados peuvent faire revenir ça. »

Depuis trois ans, Cédric organise et coordonne, avec Olivier Ginestet, les Soirées d’écoute publique et le concours Le réel à l’écoute, qui encourage la création d’œuvres sonores documentaires en français. Les réalisations gagnantes sont ensuite présentées à l’occasion des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, où une salle de cinéma est réservée pour l’écoute, en groupe, de documentaires audio. Une excellente manière de partager ce plaisir du son.

«Même si de plus en plus de Québécois découvrent le médium, notre marché reste vraiment petit», estime Cédric. «L’idéal, ce serait que la francophonie partage ses podcasts, mais le problème, c’est que les Français ont souvent du mal à transcender les accents.»

Le concepteur aime aussi recueillir les réactions de son entourage lorsque ses balados sont encore en chantier. Sauf pour T’es où, Youssef ?, cocréé avec Gabriel Allard-Gagnon, Cédric réalise habituellement seul. Il se souvient bien de ses débuts en réalisation de séries radio (à Bande à part), lorsqu’il organisait des séances d’écoute chez lui pour tester ses épisodes avec sa gang, autour de quelques bières.

Qu’on l’écoute seul ou en groupe, le balado a de plus en plus la cote en Amérique du Nord. Aux États-Unis, et même dans le ROC (citons The Secret Life of CanadaFirst Day BackCanadaland…), il y a de grands hits, des millions d’auditeurs, des stars de la baladodiffusion… Mais il y a encore beaucoup à faire pour élargir la diffusion des créations sonores en français.

« Même si de plus en plus de Québécois découvrent le médium, notre marché reste vraiment petit, estime Cédric. L’idéal, ce serait que la francophonie partage ses podcasts, mais le problème, c’est que les Français ont souvent du mal à transcender les accents. » On lui souhaite qu’un jour, l’ensemble des francophones trinquent autour de l’un de ses passionnants balados.

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