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Ce que les mots laissent derrière eux
Michel Savard, candidat exclu du PLQ pour des commentaires en ligne, brise le silence.
L’auteur est comédien. Il était le candidat du Parti libéral du Québec dans la circonscription de Gouin, mais des commentaires controversés qu’il a publiés en ligne dans le passé ont mené la formation politique à retirer sa candidature.
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Depuis que mon passé a refait surface, je dors mal.
C’est assez rare pour que je m’en étonne moi-même. J’ai perdu l’appétit. Il y a une boule dans mon ventre qui ne disparaît jamais complètement. Elle est là au réveil. Elle est encore là au moment de dormir.
Le plus étrange, ce ne sont pas les nuits. C’est le jour.
Je m’assois devant mon ordinateur pour répondre à un courriel. Quelques minutes plus tard, je réalise que je fixe l’écran sans avoir écrit une seule phrase. J’ouvre un livre pour tenter de penser à autre chose. Mes yeux tournent les pages, mais mon esprit revient toujours au même endroit. Je promène ma vieille chienne Simone et, un instant, j’ai l’impression que l’air me fait du bien. Puis une pensée revient, sans prévenir, et je réalise que je ne profite plus de la promenade depuis plusieurs minutes.
Je ne vous raconte pas cela pour susciter la compassion. Si j’en parle, c’est parce que je découvre quelque chose que je croyais comprendre depuis longtemps, sans l’avoir jamais réellement ressenti.
J’ai souvent entendu des élus raconter les messages haineux qu’ils recevaient. Des journalistes parler des insultes quotidiennes. Des candidates expliquer pourquoi elles hésitaient à briguer un nouveau mandat. Je les croyais. Je les écoutais avec sincérité. Mais je les écoutais de l’extérieur. Je n’avais jamais compris ce que cette violence pouvait faire lorsqu’elle cessait d’être une succession de commentaires pour devenir un état intérieur. Lorsqu’elle s’installe dans votre corps, qu’elle dérègle votre sommeil, qu’elle s’invite jusque dans les moments où vous croyiez pouvoir souffler.
Et cette découverte m’oblige à regarder autrement certains commentaires que j’ai moi même écrits au fil des ans.
J’en assume entièrement la responsabilité. Je les ai déjà condamnés publiquement et je n’ai pas l’intention de revenir là-dessus. Pourtant, quelque chose s’est déplacé en moi. Pendant longtemps, je savais qu’un commentaire pouvait blesser. Je le savais comme on connaît une vérité abstraite.
Aujourd’hui, j’entrevois ce que ces mots peuvent continuer à faire une fois que l’écran est éteint. Je découvre qu’ils ne s’arrêtent pas au moment où on referme son téléphone.
Ils nous suivent jusque dans notre sommeil. Ils s’invitent à table. Ils transforment le silence en inquiétude.
Et je découvre enfin ce que mes mots peuvent laisser derrière eux.
Je me demande souvent pourquoi nous parlons autant de nos opinions et si peu de la façon dont elles s’expriment. Nous débattons de fiscalité, d’immigration, d’environnement, d’indépendance, de fédéralisme, comme si le véritable enjeu était toujours de savoir qui a raison. Mais je commence à croire qu’une autre question est tout aussi importante : que devient-on en défendant ces idées?
Parce qu’une conviction ne nous transforme pas seulement lorsque nous en changeons. Elle nous transforme aussi lorsque nous la défendons. Elle peut nous rendre plus patients ou plus impatients. Plus curieux ou plus méprisants. Plus ouverts ou plus rigides. J’ai longtemps cru qu’il suffisait de défendre une idée juste pour faire avancer le débat. Aujourd’hui, je me demande si la manière dont nous défendons cette idée n’est pas plus importante que l’idée elle-même.
Cette semaine, je reçois beaucoup de messages. Certains sont très durs. D’autres le sont tout autant dans ce qu’ils pensent, mais plus doux dans leur manière de me le dire. Cette différence m’habite plus que je ne l’aurais cru. On peut condamner un geste sans condamner un être humain. Je ne suis pas certain d’avoir toujours su faire cette distinction. Je voudrais apprendre à ne plus l’oublier.
Je pense souvent à celles et ceux qui ne feront jamais de politique.
Pas parce qu’ils manquent d’idées. Pas parce qu’ils manquent de courage. Ils regardent ce climat et se disent qu’aucune conviction ne mérite d’y sacrifier sa tranquillité, sa famille ou une partie de soi-même. Pendant longtemps, j’aurais probablement trouvé ce choix regrettable. Aujourd’hui, je le trouve profondément humain.
Je pense aussi aux femmes. Elles savent, souvent avant même de poser leur candidature, que leurs idées ne seront pas les seules à être jugées. Je me demande combien d’entre elles referment la porte avant même de l’avoir ouverte. Combien de voix nous perdons sans jamais savoir qu’elles ont existé.
Cette idée me poursuit parce qu’elle renverse quelque chose en moi. Je commence à me demander si ce n’est pas plutôt la peur. La peur de parler. La peur de se tromper. La peur de devenir la cible d’une foule qui ne nous connaît pas et qui, pourtant, est convaincue de savoir qui nous sommes.
Si cette peur finit par éloigner les personnes les plus réfléchies, les plus nuancées ou les plus sensibles, alors nous fabriquons peu à peu un espace public où seuls restent ceux qui sont prêts à encaisser les coups… ou à les rendre.
Je n’ai jamais pensé qu’une démocratie devait être paisible. Elle vit du désaccord. Ce qui me trouble davantage aujourd’hui, c’est la vitesse avec laquelle un désaccord cesse parfois de porter sur une idée pour s’installer dans une personne. On finit par répondre à un visage plutôt qu’à un argument. Et c’est peut-être là que tout bascule.
Depuis le début de cette épreuve, une question revient sans cesse dans mon esprit. Elle dépasse largement ma propre histoire. Elle dépasse même la politique.
En ce moment, je repense à l’homme que j’étais au moment où j’ai écrit ces commentaires. J’aimerais pouvoir retourner le voir. Pas pour l’empêcher d’avoir des convictions. Elles faisaient partie de lui. J’aimerais simplement lui rappeler qu’il existe toujours un être humain de l’autre côté de l’écran. Je ne peux plus lui parler. En revanche, je peux choisir l’homme que je serai la prochaine fois que mes convictions seront mises à l’épreuve.
Ou faut-il parfois traverser la honte pour apprendre une forme d’empathie qu’aucun livre ne peut enseigner?
Je n’ai pas encore la réponse.
Je ne sais pas si je serai un meilleur homme après cette semaine. Mais je sais que je serais profondément déçu d’en sortir inchangé.
Et plus les jours passent, plus une autre question s’impose à moi.
Et si le véritable courage politique n’était pas d’avoir toujours raison, mais d’accepter d’être transformé?
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