Ce plate pays qui est le mien

Au quotidien, nous ne sommes pas souvent amenés à vivre de grandes confrontations d’idées. On a naturellement tendance à s’entourer de gens qui possèdent des références et des expériences similaires aux nôtres et donc une façon d’interpréter le monde qui nous est familière. Ces affinités, parfois on les recherche et d’autres fois elles se nouent d’elles-mêmes, à force de fréquenter certains lieux et milieux.

Et puis il arrive que notre oeil dérape sur l’affichage des commentaires d’un quelconque article et tout à coup, un monde entier se révèle à nous. Hors de notre zone de confort, notre cerveau pleure : « ce sont des nihilistes! » me dis-je (citant un film culte que vous reconnaîtrez si vous faites partie de mon cercle de référence).

Si je vous parle de tout ça, c’est que depuis le 11 octobre, la Belgique a un nouveau gouvernement. Le photogénique Elio di Rupo a remis les clés de son cabinet au nouveau premier ministre, Charles Michel, fils d’un autre Michel, politicien lui aussi. La Belgique change donc de couleur, puisque de la coalition olivier (regroupant les partis socialiste, humaniste et écologiste), nous passons à la suédoise (regroupant les partis libéraux, le parti nationaliste flamand ainsi que le parti chrétien flamand).

Oui, dans ce plat pays qui est le mien, nous aimons égayer notre vie politique par de petits noms doux: ça occupe les journalistes le temps des négociations, qui est parfois long. Si celles-ci ont duré 135 jours, la précédente battait tous les records : 541 jours sans réussir à trouver un accord entre les représentants des différents partis élus. Si la réalité n’était déjà pas parfaite, ce gouvernement apparaît à beaucoup comme un retour en arrière, un non-sens : sexistexénophoberépressif… Et si il n’était en fait qu’un exercice de style mené par des trolls? Sont-ils réels?

C’est une certaine rhétorique qui m’a mis la puce à l’oreille :

« Faut arrêter de dire que… »

En juin 2014, notre nouveau ministre de l’intérieur, le nationaliste flamand Jan Jambon (il pourrait très bien s’agir d’un pseudonyme) a déclaré : « […] les ONG, veulent nous faire porter le fardeau du malheur du monde en nous imposant un sentiment de culpabilité. Avec leurs campagnes d’affichage déplacées, ils veulent clairement nous faire croire que c’est de notre faute si d’autres dans le monde vivent moins bien que nous. Un jeu que les médias jouent également. »

Dire une telle énormité est d’une intelligence stratégique redoutable. Parce que pour expliquer la stupidité monumentale de cette déclaration, il faut développer différentes notions : la colonisation, la révolution industrielle, les cultures d’exportation, la spéculation financière sur les matières premières et j’en passe. Ce sont des sujets complexes et exigeants, qui demandent du temps pour être digérés. Or, notre époque est marquée par deux faits : nous manquons de temps et nous voulons passer notre temps à avoir du fun. L’explication simpliste du troll Jambon a l’avantage d’être une réponse rapide et plaisante (après tout, c’est de leur faute si ils n’ont rien à manger, pas de la nôtre !) correspondant parfaitement aux attentes de ses électeurs.

Ajouter à la fin d’une phrase « c’est de la faute des médias » lui permet également de se positionner comme un outsider, une personne qui n’a pas peur de donner son opinion, bref un penseur. Parce que si le monde va mal, c’est probablement parce que « ils » (les médias, les chefs d’état, Wall Street, les reptiliens, Cthulhu) y ont un intérêt. Alors que Jan Jambon, lui, nous parle franchement, il n’a absolument aucun intérêt à nous mentir. Non peut-être ?

« Franchement, il y a des sujets plus importants que … »

Temps de crise oblige, il faut faire des économies, établir des priorités et franchement, quoi de plus secondaire que la culture et les sciences? Au moment même où, en France, des vandales saccageaient l’oeuvre de l’artiste Paul McCarthy, le nouveau gouvernement belge annonçait une réduction de 15 à 30% des portefeuilles fédéraux dédiés aux institutions culturelles et scientifiques. Ces deux événements reposent sur une même conception : pourquoi devrait-on subsidier / respecter ces artistes qui créent des œuvres auxquelles on ne comprend rien? Si on n’y comprend rien, c’est que ça n’a aucun intérêt n’est-ce pas? En creusant un peu, une autre idée émerge : la culture, l’art, ce ne sont pas des vrais métiers et une personne qui ne pleure pas le matin avant de se rendre au travail ne mérite tout simplement pas son salaire. Une rengaine qui peut s’avérer pour beaucoup réconfortante et revalorisante, même si il ne s’agit en réalité que d’un os à ronger lancé au hasard à des chiens affamés.

« Aujourd’hui, on a plus le droit de dire que …»?

Aujourd’hui, on a plus le droit de dire qu’on n’aime pas les noirs sans être taxé de raciste. C’est un peu ce que pourrait dire le nouvel administrateur du Centre pour l’égalité des chances, le nationaliste flamand Matthias Storme. En 2005, dans une interview donnée à la Gazet van Antwerpen au sujet de la loi anti-discrimination qui n’était alors pas encore adoptée, il déclarait « plaider pour la liberté de discriminer», indiquant qu’un gouvernement ne pouvait pas obliger des personnes à justifier des choix qui relevaient de leur liberté individuelle. Qu’elle est belle, cette liberté individuelle dont certains semblent jouir plus que d’autres!

Dans cette même interview, il rappelait que l’État ne devrait pas avoir le pouvoir de définir la morale, ce que l’on juge bien ou mal. C’est en principe juste: dans le meilleur des mondes, chaque personne bénéficie d’une éducation de qualité, lui permettant d’acquérir un sens critique et d’élaborer des raisonnements logiques. Dans ce même monde, nous avons tous accès à des informations vérifiées et impartiales. Et de fait le racisme, que je ne peux pas concevoir autrement que comme un produit de l’ignorance et de la peur, n’aurait alors probablement pas lieu d’être. Il suffit pourtant de mettre le nez hors de chez soi pour comprendre que nous ne vivons pas dans ce monde-là. Et seul un troll peut faire preuve d’assez de mauvaise foi pour dire le contraire.

« Il n’y a pas de fumée sans feu. »

Un des points importants de l’accord du gouvernement est la sécurité. Il entend par exemple réviser la réglementation relative à l’utilisation et à l’installation de caméras de surveillance. Le gouvernement entend protéger les citoyens, en particulier les policiers puisque dans un passage particulièrement fort, on peut lire : « Il n’y a pas de place dans notre société pour la violence contre les métiers de la sécurité. Les engagements pris par le précédent gouvernement dans le cadre de la lutte contre les violences commises sur les policiers seront exécutés. […] Le gouvernement recherchera une solution contre les plaintes manifestement injustifiées contre le personnel policier et d’autres membres du personnel de sécurité. » Simultanément, on planche sur la possibilité de faire intervenir l’armée quand la situation l’exige, ainsi que des sociétés de sécurité privées.

Faudrait-il se préoccuper de toutes ces mesures? Ou, comme le dirait tout bon troll, si l’on s’inquiète c’est bien qu’on a quelque chose à se reprocher, pas vrai?

Le point Godwin

Nous n’avons pas eu besoin de beaucoup de temps pour que la discussion s’envenime et qu’on en vienne à toucher du doigt le fameux point Godwin : les journaux ont rappelé que Jan Jambon, encore lui, était apparu sur des photographies prises lors d’une cérémonie en hommage aux soldats du front de l’Est, collaborationnistes de l’Allemagne nazie, parmi lesquels se trouvaient environ 10 000 flamands.

Quoi de plus agaçant que ces médias qui remettent toujours la Seconde Guerre mondiale sur le tapis ? Les idéologies, la gauche, la droite, l’extrême droite, c’est dépassé! Même le Front National français envisage de changer de nom.

Après réflexion, ce que je décris comme un gouvernement de trolls m’apparait en réalité être un gouvernement réactionnaire comme un autre, stimulant la peur et la colère, souvent légitime, d’une population obligée de s’accommoder d’un système qui est de toute évidence obsolète. Par sadisme, pas intérêt, par pur divertissement? Peut-être un mélange de tout ça, mais quoi qu’il en soit, j’ai du mal à croire qu’ils puissent être convaincus de leurs propres arguments. Et malheureusement, si derrière son écran, on peut facilement éviter les immondices, il est plus difficile d’y échapper quand elles se retrouvent à la tête d’un État.

À suivre donc, les nouvelles de ce plate pays qui est – pourtant – malheureusement – malgré tout – le mien.

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