Aaron Barnaby

Ce n’est pas Bombardier qu’il faut montrer du doigt

Le salaire des dirigeants de Bombardier, c’est l’arbre qui cache la forêt

En octobre 2015, le gouvernement du Québec a investi un milliard de dollars américains dans une coentreprise visant à soutenir la production des appareils de la C Series de Bombardier. Un partenariat historique, claironnait Jacques Daoust, alors ministre de l’Économie; de quoi susciter la confiance des entreprises et des investisseurs, «les véritables acteurs de notre économie».

Au printemps 2016, les actionnaires et les dirigeants de Bombardier se réunissent à Mirabel pour une conférence de presse. On vient de conclure un contrat avec Delta Airlines pour l’acquisition de 75 avions. Alain Bellemare, PDG de l’entreprise, se réjouit: «I look at the Delta logo on the C Series and it looks pretty cool». On sert des mains. On rigole.

Un vœu de loyauté à sens unique, entre le Québec et Bombardier.

Dépêché sur les lieux pour l’occasion, Martin Coiteux, alors président du Conseil du Trésor, y va d’une déclaration affable et profonde: «Les succès de Bombardier sont les succès du Québec, au même titre que les défis de Bombardier sont les défis du Québec».

On sait pourtant qu’il s’agit d’un vœu de loyauté à sens unique, alors qu’en février 2016, Bombardier ne s’est pas gênée pour abolir 7000 emplois, dont 2500 au Québec. Décision stratégique. Intérêt des actionnaires. Les bénéfices suivront. Les emplois reviendront. On a égréné le chapelet habituel, espérant que les Québécois avalent cette couleuvre sans broncher.

Les dirigeants de Bombardier gagnent 160 fois le salaire moyen des travailleurs de l’entreprise.

Mais faut-il s’en étonner? Après tout, le bien commun, la pérennité des emplois, la redistribution de la richesse: toutes ces choses ne font pas partie des objectifs de l’entreprise privée. C’est la nature de la bête. Elle n’a de compte à rendre à personne relativement à ses décisions d’affaires, si ce n’est à ses actionnaires.

Le weekend dernier dans La Presse, le président du comité de la rémunération de Bombardier, Jean C. Monty, expliquait que le salaire des dirigeants était arrimé au marché; un minimum nécessaire pour attirer des gestionnaires de talent. Pas de quoi s’indigner.

La réponse timide du gouvernement du Québec cette semaine révèle son parti pris idéologique.

Au fond, il n’a pas tort. Ce n’est pas les Jean C. Monty et les Alain Bellemare qu’il faut pointer du doigt pour les augmentations de salaire qui nous choquent ces jours-ci. Certes, que les dirigeants de Bombardier gagnent 160 fois le salaire moyen des travailleurs de l’entreprise est en soi une forme d’indécence. Mais la véritable insulte, c’est que personne au gouvernement ne défende les intérêts de ces travailleurs, ni d’ailleurs ceux de l’écrasante majorité des Québécois.

Les comptes, il faut les exiger de ceux qui répètent lâchement aux infirmières et aux enseignantes de faire plus d’efforts, aux citoyens de se serrer la ceinture, et qui étranglent l’économie publique tout plaçant la société à la remorque de l’entreprise privée. La réponse timide du gouvernement du Québec cette semaine n’est pas un simple «scrupule» à s’immiscer dans les affaires d’une entreprise privée. Elle révèle son parti pris idéologique.

Ceux qui nous dirigent font le pari qu’en soutenant l’entreprise privée et en érodant les formes de fiscalité progressives – le ministre Leitao l’a bien dit: l’impôt sur le revenu est la pire des taxe – notre économie sera enfin «compétitive» et qu’on ramènera ainsi la prospérité partagée. Mais on omet toujours que la richesse ne se redistribue pas toute seule: il faut mettre en place les mécanismes qui assurent sa répartition, et faire preuve du courage politique nécessaire pour les appliquer et les défendre. Or on fait précisément le contraire.

L’austérité amène une transformation profonde de la société et de nos institutions, pour mieux servir les intérêts des élites.

On a fait le choix d’investir 1 milliard dans Bombardier, alors même que les parents inquiets formaient des chaînes humaines autour des écoles publiques. On a fait le choix, il y a quelques mois, d’offrir de nouvelles exemptions fiscales sur les options d’achat, préférant immiter les autres provinces canadiennes plutôt que défendre le principe qu’incarnait cette mesure. On a fait le choix de faire des compressions dans les CPE et d’introduire une nouvelle tarification qui affaiblit le réseau public, favorisant ainsi le développement du réseau privé.

Il existe un écart abyssal entre les dirigeants d’entreprise et la vie des gens ordinaires.

Ces choix, cette servilité et ce laisser faire révèlent que l’austérité qui a fait si mal aux Québécois n’a pas pour objectif de rembourser la dette, ou de «redynamiser» l’économie québécoise. En réalité, elle vise une transformation profonde de la société et de nos institutions, pour mieux servir les intérêts des élites.

Le journaliste Gérald Fillion remarquait sur son blogue qu’il existe un écart abyssal entre les dirigeants d’entreprise et la vie des gens ordinaires. Cet écart, et le fait qu’on y laisse libre cours, n’est pas dénué de signification. Il révèle l’indifférence de ceux qui font la politique à l’égard de ceux qui en sont l’objet –  vous, moi, votre mère, votre voisin. L’indécence, elle est là.

Les gens ont raison d’être insultés par ce qu’ils voient ces jours-ci. Mais encore faut-il exiger des comptes des bonnes personnes.

Pour lire un autre texte d’Aurélie Lanctôt: «Ni plus ni moins folles que les autres».

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