Félix Renaud

Caroline Monnet : Parce qu’on est en 2018

L'artiste multidisciplinaire vue par Natasha Kanapé Fontaine.

Pour Natasha Kanapé Fontaine, c’était une évidence : Caroline Monnet devait être de nos extraordinaires. Selon la militante innue, Caroline incarne une culture autochtone contemporaine et frondeuse. À la fois artiste visuelle et cinéaste, elle crée des œuvres qui exposent brillamment l’histoire et l’identité des Premières Nations. Une image vous vient en tête? Chassez-la. L’artiste s’éloigne complètement des clichés véhiculés au sujet de sa communauté. Pour nous la faire découvrir, on a demandé à Natasha elle-même de discuter avec son girlcrush. Rencontre entre deux forces de la nature.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.

En 2018, les Autochtones du pays ne partent pas nécessairement sur un pied d’égalité avec le reste des Canadiens. Il y a le racisme, l’abus d’autorité (citons des policiers de Val-d’Or), la surreprésentation de leurs membres dans les prisons canadiennes (selon Statistique Canada, ils forment 30 % des détenus, alors qu’ils représentent 4,1 % de la population), un nombre aberrant de femmes assassinées et une commission d’enquête mise sur pied beaucoup trop tard pour tenter de résoudre le problème. Entre autres.

Depuis le mouvement militant Idle No More, un important dialogue s’opère entre les communautés autochtones et non autochtones. Plusieurs voix s’élèvent au-dessus de la mêlée. Elles se distinguent par la profondeur et la justesse de leur réflexion ou encore par la puissance du message qu’elles portent. La comédienne, auteure et militante Natasha Kanapé Fontaine et l’artiste multidisciplinaire Caroline Monnet font partie de ces voix qu’on souhaite entendre encore plus fort. Elles ont d’ailleurs résonné au studio de Caroline, par une chaude journée de juillet.

Refuser l’image

Née d’une mère algonquine et d’un père breton, Caroline vit depuis toujours dans deux univers à la fois. Deux mondes dans lesquels l’artiste de 33 ans a établi des racines riches qui sont à l’origine d’une profonde réflexion identitaire. Commençons par le début.

NATASHA – Comment résumes-tu ta démarche?

CAROLINE – Je viens d’une famille où on n’était pas nécessairement fiers de notre identité autochtone, car elle venait avec un bagage difficile. L’art sous différentes formes est rapidement devenu une façon de reconnecter avec cette identité. Grâce à la création, j’ai pu illustrer des histoires qui allaient à l’encontre de ce qui est souvent véhiculé dans les médias. Depuis le début, ma pratique va en ce sens-là : raconter des choses positives. Guérir.

Les deux femmes s’entendent pour dire qu’il y a un problème avec l’image qu’on se fait de la culture autochtone. Il faudrait effectivement commencer à voir plus loin que les capteurs de rêves, les traîneaux à chiens et les plumes. Par le fait même, on pourrait se questionner sur les comportements offensants qu’on attribue souvent aux peuples autochtones dans notre imaginaire collectif : de l’alcoolisme à la non-fiabilité, en passant par la vente illégale de cigarettes et la violence conjugale.

CAROLINE – En 2018 encore, il y a énormément d’ignorance autour de l’identité et de la réalité autochtones. L’image qu’on nous attribue est très romantique ou alors très victimisée, alors qu’elle peut être tout à fait urbaine et contemporaine. Ces stéréotypes nous font stagner en tant que peuple. Ils nous coincent. Il faut créer une image dans laquelle on se reconnaît pour vrai.

Que ce soit à travers la photographie, l’art visuel ou le cinéma, Caroline Monnet tente donc de nous faire voir un nouveau pan d’une histoire que l’on croit connaître. Elle nous montre sa culture sous un jour franchement plus réel et plus nuancé que celui qu’on lui colle trop souvent à la peau. Renaissance en est la preuve.

Renaissance

Caroline a récemment réalisé une photographie intitulée Renaissance. On y voit plusieurs femmes autochtones vêtues de beaux atours d’époque soutenir l’œil de la caméra d’un regard fier. L’artiste, comme ses sujets, défie le spectateur. Très chargée symboliquement, cette pièce fait d’ailleurs écho aux réflexions personnelles de Natasha. L’artiste se penche elle aussi beaucoup sur la question de la réappropriation de la culture qui leur a été dérobée (notamment aux moyens de pensionnats imposés aux Autochtones dès leur plus jeune âge pour les assimiler, il n’y a malheureusement pas si longtemps de ça).

NATASHA – En voyant cette photo, je me suis dit : « Caroline est l’une de celles qui met des mots et des images sur ce qui se passe en ce moment. »

CAROLINE – Au Canada, on est en train d’établir de nouvelles règles, de dire : “Basta! Ça ne marche pas!” Renaissance, c’est ça. C’est la réappropriation de notre culture. On veut retourner à notre façon de voir le monde et d’approcher nos politiques. On veut réinventer notre système de valeurs. Dans un contexte où les femmes autochtones forment le groupe le plus marginalisé du pays, c’était important pour moi que ce soit elles sur la photo. Je veux ramener l’idée que la femme autochtone est de la royauté, de première classe. On a un besoin d’apporter une certaine fierté, une force.

NATASHA – Quand j’ai vu l’image, j’avais l’impression que c’était presque futuriste!

CAROLINE – J’aime que tu dises ça. J’ai l’idée de continuer cette série-là aussi longtemps que je le pourrai, de continuer à explorer des mouvements artistiques à travers nous. Si on nous avait laissé l’occasion de développer nos propres mouvements artistiques, de quoi auraient-ils l’air? On aurait peut-être fait de l’appropriation culturelle de vêtements européens dans nos œuvres, on aurait peut-être développé notre propre Renaissance…

NATASHA – Moi aussi, j’imagine constamment ce qu’aurait été notre monde sans génocide. Qui serions-nous? Qu’est-ce qu’on aurait comme courants de pensée? Comme courants artistiques? Je trouve ça intéressant que tu crées avec cette idée-là en tête.

CAROLINE – Ça a pris quatre générations pour déposséder ma famille de sa langue et de plusieurs connaissances traditionnelles. Je me demande s’il va en falloir quatre autres pour tout réapprendre…

NATASHA – On était collectivement à un certain point, et on nous a volontairement plongés dans une forme de régression très violente. On doit reprendre le cours de notre histoire, alors qu’elle a été interrompue. Peut-être que cette ré-évolution vers le point initial est aussi violente, d’une certaine manière. On nous a tellement conditionnés à régresser que même la renaissance est douloureuse.

CAROLINE – Il y a une coupure qui vient avec la renaissance, et oui, ça peut faire mal. Il faut retourner à l’arrière pour se retrouver à l’avant. Aller dans le passé pour plonger dans le futur.

Être sans devoir dire

Installée à Montréal après cinq années à Winnipeg, Caroline apprend aujourd’hui à connaître la communauté autochtone d’ici. Les deux femmes s’entendent pour dire qu’il y a un mouvement chez les Premières Nations québécoises, une volonté de défier les carcans établis pour se redéfinir. Mais malgré la mouvance apparente, Natasha émet un bémol.

NATASHA – J’ai l’impression qu’on bloque quelque part. Contrairement à nous, les communautés à l’extérieur du Québec ont de l’espace, des lieux à elles… C’est peut-être ça qui bloque en partie notre évolution?

CAROLINE – Est-ce que notre évolution est réellement bloquée? C’est très québécois, très francophone, cette idée qu’on est stagnants. Si tu regardes ce qui se passe à l’échelle du pays, est-on vraiment bloqués? Personnellement, je crois qu’il y a une résurgence de l’art autochtone dans l’Ouest canadien depuis 10 ans, et qu’elle migre tranquillement vers le Québec.

À titre d’exemple, elle cite la galerie Urban Shaman de Winnipeg, fondée par des artistes autochtones, qui vise à promouvoir exclusivement leur art. Il s’agit d’un lieu de partage où peuvent se tisser des liens nécessaires dans une communauté fragmentée malgré elle.

CAROLINE – En général, je crois qu’il faut essayer de prendre le plus de place possible de façon élégante, avec fierté, exubérance et beauté.

On ne peut pas changer le passé, mais on peut construire un avenir qui ne le reproduira pas. Pour ce faire, selon Caroline, il faut habiter l’espace, raconter, crier une nouvelle histoire plus fort que celle qu’on entend depuis trop longtemps.

L’artiste n’a pas peur de secouer les mentalités, de brouiller les cartes en jouant avec les stéréotypes souvent attribués à son univers. Elle avoue aimer aller « là où on ne l’attend pas », comme elle l’a fait avec Creatura Dada. Cette vidéo inspirée du mouvement dada met en scène la rencontre de femmes qui célèbrent « la fin du monde tel qu’on le connaît »… Et son terrain de jeu est fertile! En ce moment, on peut admirer certaines de ses pièces au Musée national des beaux-arts du Québec (qui a été le premier à acquérir ses œuvres). Elle travaille également sur une exposition solo qui verra le jour cet automne à la galerie Division, à la scénographie du prochain spectacle de Clara Furey au FTA 2019, ainsi qu’à l’écriture d’un premier long métrage. Le film, intitulé Bootlegger, a déjà été sélectionné par la Cinéfondation du Festival de Cannes, à Paris.

NATASHA – Est-ce que tu penses qu’on est en train de transiter vers un endroit où l’identité autochtone devient le fondement de l’être créateur et non du discours?

CAROLINE – On est constamment en représentation, en mode sensibilisation. J’ai fait une expo récemment et on m’a demandé en quoi mon art était autochtone. J’ai répondu que moi, je suis autochtone… L’artiste est autochtone.

Une démarche réfléchie et engagée, une voix porteuse d’une révolution nécessaire. Natasha avait bien raison. Caroline a un quelque chose d’extraordinaire.

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