Carnet de Gaspésie : Jour 2

Notre journaliste et chroniqueuse d’humeur chérie, Émilie Dubreuil, est partie une semaine en Gaspésie, pays du trou, des Fous de Bassan en céramique et moult autres belles choses, pour couvrir le Festival de Petite-Vallée.  Elle inaugure sa participation à notre nouveau site Internet avec ce magnifique carnet de voyage. Il fume des Matinées Light, le paquet brun et jaune qui traînait sur la table à café de mon grand-père. Il les fume, l’une après l’autre, sans discontinuer. Il a d’ailleurs le teint jauni de ceux qui se gave de nicotine et les rides qui vont avec. Il a 62 ans et l’air un peu efféminé. C’est un grand homme, un homme bon, au regard profond de bienveillance,  un de ces regards qui vous «regaillardisent» l’âme. C’est le curé suppléant de Petite et Grande-Vallée. En le regardant fumer, on se dit qu’il doit être en paix avec la mort et faire confiance au créateur, qui a aussi créé la cigarette. Il prend un p’tit coup aussi, monsieur le curé. Un bon vivant quoi. Et ces jours-ci, il tripe solide. Il héberge dans sa maisonnette  sur le bord de la rivière, deux des chansonneurs qui participent au festival en chanson de Petite-Vallée : deux gars, dans la trentaine, athées il va sans dire, mais créateurs comme lui. «Il faut être un artiste quand on est curé. Dimanche, je vais célébrer les funérailles d’un jeune homme de 25 ans, il faut trouver les bons mots, l’inspiration. C’est dur d’écrire ce genre d’homélie. Il faut aussi donner un bon show. L’Hôtel, c’est comme une scène. Nous sommes des hommes de théâtre en quelque sorte. » Jacques Pelletier célèbre cette année son 30 ième anniversaire d’ordination, mais il a de plus en plus de difficulté à embrasser les règles et les rituels qui régissent son institution. « J’ai de la misère à célébrer des mariages, je trouve que c’est un peu …comment dire… dépassé!  Dans l’Église, il y a deux chose : la loi et l’amour. Je trouve les lois de l’Église souvent stupides. Pensez aux prêtres qui découragent les Africains d’utiliser le condom, aux positions du Vatican sur l’avortement, à certains évêques d’ici que je ne nommerai pas…tout cela, ces règles anachroniques appliquées avec aveuglément me donnent mal à mon église jusque dans mes tripes. C’est à cause de toutes ces conneries que nos fidèles nous ont désertées et d’ailleurs ils ont bien fait ! J’en ai assez d’entendre les Catholiques dire qu’il faut ramener les gens à l’Église. Ce qu’il faut c’est les ramener à l’amour ! » Dans ce coin de pays, où les clochers ont façonné le paysage, s’y sont imprégné même, réfléchir sur l’institution catholique et sur ce pays de Canadien Français, où l’eau bénite s’est évaporée doucement est une bénédiction offerte par la mer qui allonge le regard et probablement les idées. Ici, même la mer a décroché de la foi. Dans le cimetière adjacent à l’église, il n’y a plus de Jésus en croix sur le Calvaire.  «L’an dernier, par un soir de grand vent, Jésus a crissé le camp su’a mer», m’expliquait en riant l’autre curé du village, Julien Bonneau, celui qui reste au presbytère. Jacques Pelletier, lui, ne veut plus y habiter. «Je suis en réhabilitation sociale depuis que je suis sorti de prison», dit-il. Après avoir été le curé de la paroisse dans les années 80, le prêtre est allé travailler comme aumônier au pénitencier de Rivière-des-Prairies. Pendant dix ans, il a écouté des gars qui avaient tué leurs femmes, violés des enfants. Et, il les a aimés. «Ces gars-là, c’est des bombes ambulantes, un jour ils pètent les plombs et 25 coups de couteau plus tard, ils se réveillent libéré d’une violence qu’ils étouffaient depuis longtemps. Tout ce que tu peux faire, c’est d’être là. Pas pardonner, pas sermonner, pas appliquer les lois de l’Église : être là tout simplement pour ces êtres détruits. C’est ça l’évangile. » C’est quoi Dieu ? Jacques Pelletier me regarde avec un air moqueur…« Dieu, c’est Jésus Christ, parce qu’il avait un body comme nous autres et nous a enseigné qu’on pouvait atteindre le beau et le bon tout en étant humain. Dieu, c’est un compagnon de route qui m’aime inconditionnellement et à qui je dis tous les soirs : J’ai fait de mon mieux, pis si t’es pas content t’avais rien qu’à te débrouiller pour qu’il en soi autrement. Arrange-toi donc avec tes troubles. Bonne nuit.» Amen.

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