Ça grouille dans l’ombre

Sur Drunkenstepfather.com, un peu à la manière de la célèbre bitch de Hollywood Perez Hilton, le blogueur montréalais Jesus Martinez s’attaque à tout le star-system, autant en diffusant des photos du sexe d’une célébrité qu’en racontant les problèmes de drogue et les histoires de cul d’une autre. Rencontre avec le monstre.

Jesus Martinez m’avait donné rendez-vous en plein après-midi dans un bar de danseuses du centre-ville. L’endroit était sombre et éclairé par quelques lumières de Noël accrochées aux murs. Pendant une heure, j’ai dû l’attendre en buvant des bières à 10$ la bouteille parce que dès l’instant où je ne consommerais plus rien, le bouncer me foutrait dehors. Des filles toutes moches se fai­saient aller les seins devant les yeux d’hommes tous moches quand un Latino-Américain portant un T-shirt crotté et des pantalons en coton ouaté, dans la trentaine avancée, s’est assis à ma table sans se présenter. J’ai deviné que c’était lui.

À part son goût pour les dessous de célébrités, ou leur dessous de jupe sans dessous, je ne con­nais­sais rien sur lui. Je me l’étais imaginé pas­sant le plus clair de son temps terré dans son ap­parte­ment, à collectionner des images de mame­lons et de sexe de Lindsay Lohan ou de Paris Hilton, les jeans déboutonnés devant son ordinateur. On aurait dit que son site avait comme mandat de salir et de rouler dans la merde les starlettes et les sex-symbols pour les ramener au niveau des obèses et des laids qui se branlent dans leur sous-sol.

Avant même que je puisse lui poser une pre­mière question, il me rappelle qu’il devra rester anonyme dans mon article. «Internet est un monde effra­yant peuplé de gens effrayants, qu’il me dit. Je n’aime pas l’idée que quelqu’un puisse me traquer jusque chez moi et me tuer parce que je m’amuse à ridiculiser sa célébrité préférée, celle avec qui il pense vivre quelque chose de spécial parce qu’il l’a vue à la télé et parce qu’il a l’impression que c’est le contact le plus personnel et le plus intime qu’il a eu de sa vie.»

Dans les haut-parleurs, on annonce maintenant Cynthia, une blonde qui a l’air de venir d’Europe de l’Est. Elle monte sur la scène et trébuche dans les escaliers, l’air complètement gelée.

« Pourquoi as-tu lancé ce site Internet ? Il éclate de rire.
— Quand j’ai ouvert ce site, il n’y avait personne qui faisait ce genre de trucs. Perez n’existait pas, tmz n’existait pas. Les blogueurs qu’on pouvait lire sur le Web à l’époque, c’étaient tous des crétins qui n’avaient jamais baisé de leur vie et des tapettes qui rem­plissaient leur site de photos et radotaient à propos de combien ils aimaient les célébrités. Personne ne se mo­quait d’elles encore. Pas comme maintenant. Aujour­d’hui, des nouveaux sites de merde appa­raissent tous les jours et en une semaine ils deviennent plus populaires que Drunken­stepfather ne le sera jamais!
— Alors pourquoi tu continues de t’en occuper, de ton site? Pour l’argent?
— Non, je dirais plus que je le fais pour passer le temps et parce que je n’ai rien de mieux à faire. Ma femme paie mon loyer et je vole de l’argent dans sa sacoche pour boire et m’acheter des cigares.
— Et est-ce qu’elle sait que tu t’occupes d’un site comme celui-là?
— Ma femme ne sait pas ce que je fais. Elle est bien trop occupée à manger tout le temps. Elle pense seulement que je regarde de la porno et que je parle à des jeunes filles toute la journée. C’est mieux comme ça, que je me dis.
Cynthia est maintenant seins nus, et j’arrive dif­fi­cilement à capter l’attention de Jesus Martinez.
— Y a-t-il des célébrités que t’aimes plus que d’autres?
— Je suis plutôt instable. Certains jours, j’adore Lohan, et d’autres je la déteste. J’ai voulu lui faire comme K-Fed avec Britney Spears : lui faire un enfant puis divorcer pour vivre avec l’argent de la pension. Mais j’ai vu sa chatte aujourd’hui, et elle ne me semblait pas être une femme à marier. Je vais quand même essayer de la mettre enceinte, mais seulement parce que c’est un bon plan de retraite.
— Qui sont les gens qui te lisent?
— J’en ai aucune idée. J’aime penser que toutes les personnes qui aboutissent sur mon site sont des chattes en chaleur qui veulent ma queue parce qu’elles sont en manque. Mais en vérité, il n’y a probablement que six gars qui n’ont jamais baisé de leur vie et qui habitent chez leur mère qui me lisent, et sûrement qu’ils cliquent souvent sur refresh. Mon site a déjà été le plus visité de tout Montréal selon un journal de merde, mais j’avais truqué les résultats. Ce genre de choses compte quand même pour moi parce que ça a été publié. L’important dans tout ça, c’est que je devienne célèbre.
— Comment obtiens-tu ces informa­tions et toutes ces photos qu’on retrouve sur ton site?
— Des fois, des gens m’écrivent une histoire qu’ils ont entendue à propos d’une célébrité, des fois c’est moi qui invente l’histoire de toutes pièces, des fois des gens m’envoient des photos qu’ils ont prises eux-mêmes. Internet est un monde fabuleux. Tu peux y trouver tout ce que tu veux.

Il tend 10$ à Cynthia, qui le regarde, sort la langue et la passe sur ses lèvres toutes gercées. J’essaie tant bien que mal de l’amener à me parler de tout ce qu’il a fait depuis la création de son blogue. Pour la première fois, il se retourne et me regarde. Il sourit. «J’en ai fait des drôles de trucs depuis trois ans, qu’il me dit. Entre autres, j’ai laissé plusieurs messages sur la boîte vocale de Lohan, je suis sorti un soir avec Nicole Richie et je me suis fait attraper en essayant de voler son téléphone. J’ai appelé et texté Paris Hilton de façon régulière, jusqu’à ce qu’elle me dise qu’elle allait appeler la police. Aussi, je suis devenu l’ami de Stavros, son amant, en lui envoyant des messages-textes. Je lui ai fait croire que j’étais quelqu’un qu’il connaissait et il a fini par me mettre sur la guestlist de Paris Hilton à Montréal. Si tu ne connais pas Stavros, il faut que tu saches que c’est l’Homme. Il a baisé toutes les célébrités auxquelles tu peux penser, de Petra Nemcova à l’une des jumelles Olsen en passant par Lohan. C’est pour ça que j’ai pensé à lui quand j’ai voulu m’introduire dans cette stupide soirée que Paris Hilton avait organisée dans un bar ChaChi de Montréal.

— Peux-tu m’en dire plus sur toute cette histoire avec Paris Hilton? Comment as-tu pu te rendre jusqu’à elle comme ça?
— Stavros croyait que j’étais son ami Michael Perez. C’est sous ce nom-là qu’il m’a inscrit sur la liste. Mais quand je suis arrivé, on ne m’a pas laissé entrer et j’ai envoyé un message vraiment rude à Stavros. En moins de 15 minutes, les pro­priétaires du club m’ont retrouvé au milieu d’une centaine de personnes pour me présenter des excuses et m’ont guidé jusqu’à l’intérieur comme si j’étais quelqu’un d’important, même si je n’étais pas douché et que j’avais l’air d’un itinérant. On m’a ensuite refusé l’accès à la section vip, même si je leur disais que j’étais Michael Perez, le fils de pute. J’ai donné mon cellulaire avec tous les messages de Stavros au gars de la sécurité pour qu’il aille le montrer à Paris Hilton. En le voyant, elle a dit que je pouvais me joindre à son petit groupe de merde. Ça en a vraiment valu la peine. Le lendemain, toute la journée je me suis massé les couilles avec la main qui a serré la sienne. Paris Hilton est extraordinaire et je serais prêt à attraper l’herpès pour coucher avec elle!
— Quelle est l’histoire la plus intéressante à ne jamais avoir été diffusée sur ton site?
— Toutes les histoires sont allées sur mon site: les vidéos porno maison, les mamelons, les dessous de jupe, les cellulaires piratés, les arrestations pour con­duite en état d’ébriété, les avortements et les divorces. Mais la pire chose à ne jamais avoir été sur mon site, c’est la nouvelle de la mort de la mère de Kanye West. Elle était comme un père pour moi. L’histoire la plus extraordinaire maintenant, c’est la mienne. Pas parce que je suis incroyable, mais parce que je suis toujours vivant après autant de poursuites judiciaires et de courriels harcelants. Ça, c’est incroyable.

Il fait un signe à Cynthia, se lève et me laisse là, juste comme ça, seul au milieu de tous ces hommes moches, avec encore des dizaines de questions à lui poser. Cynthia s’en va l’attendre dans une des cabines à l’arrière du bar, mais avant de disparaître avec elle, il se retourne une dernière fois vers moi. «Tu vois, si je parle des célébrités, c’est parce que les gens les connaissent et s’inté­ressent à elles. Si je me moquais d’une salope que j’aurais rencontrée dans un bar, très peu de personnes s’en soucieraient et me liraient. En fait, si je fais ce que je fais, c’est véritablement par amour pour les gens.»

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