Le bruit de l’Est

Y’a quelque temps, je te parlais de la géopolitique d’Hochelaga. Comme tu le sais depuis ce temps-là, le quartier est divisé en quatre quadrants, pis c’est vraiment dans le sud-ouest du quartier que l’expression “vivre dans Hochelag’” prend tout son sens.

Ça faisait un méchant bout que j’avais pas habité à l’ouest de Pie-IX. Mais ça a changé cet été. Après la séparation d’avec la mère du p’tit, j’ai mis le condo où j’habitais en vente pour un prix que tu pouvais pas refuser, question de sacrer mon camp de là au plus vite. Quand j’ai eu une offre dessus, c’était conditionnel à ce que mon acheteuse puisse s’installer dans un délai de trois semaines. Ça fait que j’avais trois semaines pour me trouver un appart. Comme je voulais pas partir trop loin pour pas compliquer la garde partagée du p’tit, je cherchais rien que dans l’Est.

J’ai rien trouvé à l’est de Pie-IX.

Facque chu arrivé dans le sud-ouest du quartier.

J’avais déjà habité dans le no man’s land à l’ouest d’Hochelag, mais c’est la première fois que je m‘installais dans le sud-ouest du quartier.

Même sans y habiter, j’y allais souvent avant; genre j’y passais en jogging ou en bike. Dès que tu passes par là, il y a certaines choses que tu remarques.

D’abord, il y a l’odeur.

La crisse d’odeur de levure qui prend au cœur. Que tu sois en train de marcher dans l’coin de Ste-Catherine Est, entre Moreau pis Bourbonnière; ou encore en train de pédaler sur la piste cyclable Notre-Dame, tu peux pas la manquer. À chaque fois que l’odeur me prend les poumons, je me dis qu’il fallait vraiment qu’ils se câlissent du monde qui vit autour pour permettre la construction d’une usine de levure en plein milieu de la place! Je me dis aussi qu’y a pas meilleur quartier qu’Hochelaga pour que la politique se crisse de toé…

Et si tu passes à pied, surtout pendant l’été, tu vas aussi sentir les relents de pisse de chat, de marde de chien, mêlés à l’odeur du bois des patios en plywood en train de pourrir. L’odeur des proprios qui s’en câlissent.

Mais il y a une chose qui va t’échapper si tu fais juste passer par là : le bruit.

Il y a toujours du bruit dans ce coin-là.

Des fois, c’est juste un bruit de fond : le trafic sur Notre-Dame, les trains dans le port, la 34 ou la 139 qui passe par là. Le bruit du monde qui fouille dans les boites de récup au point-du-jour, à la recherche de canettes vides. Un bruit qui t’accompagne au jour le jour et qui finit par passer inaperçu, comme s’il devenait une partie de toi.

D’autres fois, t’as le bruit d’la misère humaine qui résonne à t’en donner l’acouphène.

Le bruit des voisins qui s’engueulent à t’en faire frissonner.

Le bruit de quelque chose ou quelqu’un qui frappe de plein fouet sur les murs en carton.

Ce bruit qui te donne envie d’appeler le 911, même si tu le sais ben que t’appelleras pas. Parce que tu sais même pas exactement d’où ça vient. Parce qu’ils reçoivent surement déjà un paquet d’appels pour ça. Parce qu’ils pourront rien faire ou qu’il sera déjà trop tard.

Le bruit qui rentre dans ta chambre par la fenêtre ouverte dans la nuit froide de la fin d’été.

Celui des gars qui font brûler des pétards, à 11 heures le soir.

Celui du monde qui s’engueule dans la rue, en plein milieu de la nuit.

Ce bruit qui te réveille en sursaut. Celui que tu perçois un peu comme un rêve à moitié éveillé avant de t’en retourner dans un sommeil agité : la chicane à propos d’un quart de gramme de poudre ou d’une grosse bière renversée à laquelle un gars en tabarnak tenait plus qu’à tout l’or du monde.

Ce bruit-là, c’est le bruit de l’Est.

Tu peux pas l’entendre, à moins d’y habiter. Pis encore là, tu peux y habiter, mais tu risques de jamais t’y habituer. À moins d’avoir pas le choix. C’est le cas de ben du monde par icitte. Ils ne s’habituent pas, mais ils vivent avec.

Pis au milieu de tout ce bruit, on entend les pleurs et les rires de leurs enfants qui grandissent ici.

Pour lire une autre chronique de l’Esss de Rémi Bourget : “Les marchands de misère”

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