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Briser l’isolement un coup de fil à la fois
Les bonnes nouvelles se font rares.
Si bien que lorsqu’on croise quelque chose de beau de temps à autre, on s’y accroche comme à un canot de sauvetage pendant le naufrage du Titanic.
Novembre s’installe, les journées raccourcissent, l’actualité est morose : non vraiment, ça prend un optimiste en béton armé (ou du microdosing abusif) pour garder le moral après neuf mois de pandémie.
C’est donc dans le but de vous estamper un sourire dans la face que je me suis entretenu avec des femmes qui font du bien gratuitement.
Des femmes qui le font pour les bonnes raisons en plus, puisque j’ai dû leur tordre un peu le bras pour échanger sur leur noble cause: désennuyer des personnes âgées, l’instant d’un coup de fil.
J’ai d’abord trouvé Danielle Beaulé en fouillant sur Kijiji sous la rubrique « dames de compagnie».
«J’ai donné mon nom à un organisme du coin au début de la pandémie, pour participer à un service gratuit d’appels d’amitié. Je voulais faire quelque chose de concret.»
Au départ, je voulais parler avec des gens dont le métier est d’offrir du temps aux aînés et leur apporter des soins. J’ai trouvé mieux. Danielle appelle bénévolement des aînés chaque semaine, pour faire sa part, dit-elle. « J’ai donné mon nom à un organisme du coin au début de la pandémie, pour participer à un service gratuit d’appels d’amitié. Je voulais faire quelque chose de concret », explique Danielle, qui a grandi avec son grand-père à la maison et en conserve d’excellents souvenirs.
Danielle, une travailleuse autonome de 60 ans, m’a donc reçu chez elle dans le quartier Vimont, à Laval.
Elle ne comprenait pas trop pourquoi je cherchais à la rencontrer. « Je ne fais rien de bien extraordinaire là », m’a-t-elle prévenu plusieurs fois, soulignant que j’allais perdre mon temps.
Je l’ai finalement convaincue de m’attendre avant sa ronde d’appels du jour, prévue sur l’heure du midi en plein milieu de la semaine.
Elle m’a accueilli dans un bungalow chaleureux, où des masques décoratifs de divers pays ornent les murs.
Après les salutations d’usage à deux mètres, nous sommes descendus au sous-sol où elle effectue ses appels. Cette cinéphile a plusieurs cadres de films classiques en noir et blanc tels qu’Autant en emporte le vent, Butch Cassidy and the Sundance kid et Fred Astaire. Dans un coin du salon, les rayons de la bibliothèque sont remplis de romans de Stephen King.
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Danielle compose d’abord le numéro de René*. « Il est très drôle avec son franc-parler. Je dois laisser un message sur sa boîte vocale sinon il ne décroche pas », m’explique-t-elle en composant le numéro.
Pas de réponse. Danielle remet ça, sans succès.
Elle appelle ensuite Francine, qui décroche au premier coup. Danielle m’explique ne pas vouloir mettre l’appel sur haut-parleur pour ne pas trahir son lien de confiance avec ses aînés. Francine parle de son arthrite, de son moral. Elle habite seule au troisième étage d’un immeuble à Laval et ne voit jamais personne. La conversation s’étire sur une dizaine de minutes. « Il faut garder le moral, c’est sûr que la période qui s’en vient sera pas facile, mais je suis là pour vous écouter », résume Danielle, avant de lui donner rendez-vous la semaine prochaine.
Danielle m’explique avoir fait du bénévolat dans les résidences pour aînés au début de la pandémie, mais elle trouvait ça trop difficile. « J’étais en scaphandre sur un étage de COVID, il y a eu des décès, j’ai eu peur de l’attraper», confie-t-elle, en composant le numéro de Mme Clarisse. La dame de 80 ans vit seule depuis le décès de son mari. La conversation parle de desserts, de changement d’heure et de luminothérapie. « Mon Dieu, elle était de bonne humeur! L’autre jour elle était à pic! », constate Danielle en raccrochant.
«Ça te remet les pendules à l’heure. On est de passage, juste de passage, il faut vivre le moment présent», souligne Danielle.
La bénévole, qui n’a pas d’enfant, admet que ses discussions téléphoniques lui font le plus grand bien, en plus de la confronter à sa propre vieillesse. « Ça te remet les pendules à l’heure. On est de passage, juste de passage, il faut vivre le moment présent », souligne Danielle, qui a décidé de donner du temps aux aînés après un burn-out. « Il y avait un vide et le bénévolat m’a aidé à me reconnecter. Les personnes âgées ont besoin de parler, de raconter leur vie », résume-t-elle, ajoutant combattre très fort l’envie de prendre tous ces aînés sous son aile. « Mes parents sont vivants, mais je ne peux pas les voir. Je les appelle tous les jours », mentionne Danielle.
René décroche enfin. Sa voix claire et enjouée se fait entendre du combiné. « Ça va René? » Ce dernier la chicane gentiment puisqu’il s’est ennuyé de Danielle la semaine dernière, qui s’était absentée. René raconte une blague qu’il a faite en se servant d’effets spéciaux sur son ordinateur. Danielle rougit un peu au bout du fil. « Franchement vous êtes pas mal tannant de semaine en semaine, je découvre le vrai René! », badine-t-elle.
La tournée d’appels est déjà terminée. Un petit geste pour Danielle mais une grande différence dans la vie de ces aînés.
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« Guylaine, je t’aime plus que le pape! »
Les personnes âgées vivant l’isolement sont heureuses de pouvoir parler à quelqu’un. Imaginez si le quelqu’un en question est la comédienne et «chouchoute» nationale Guylaine Tremblay.
«Ma vie devient futile comparée aux vraies choses. Certains vivent de grandes épreuves, des deuils, et ils restent quand même dans l’espoir», explique l’artiste.
C’est pourtant ce que vivent depuis mars plusieurs aînés à travers la province. « J’ai copié Jean-Philippe Dion (l’animateur) all the way, qui s’était donné le mandat d’appeler une personne âgée par jour. J’ai fait la même chose en demandant aux abonnés de ma page fan de me mettre en contact avec leurs aînés vivant de l’isolement », raconte Guylaine Tremblay, qui vient de recommencer ses appels avec la deuxième vague, après l’avoir fait assidûment de mars à mai. « Les gens sont surtout contents que leurs proches aient pensé à ça. Ce qui m’a surpris c’est leur résilience, je m’attendais au départ à ce qu’ils soient déprimés », admet Guylaine, qui reçoit comme des leçons de courage ces conversations de quelques minutes. « Ma vie devient futile comparée aux vraies choses. Certains vivent de grandes épreuves, des deuils, et ils restent quand même dans l’espoir », explique l’artiste, déplorant le sort réservé aux aînés, souvent livrés à eux-mêmes. « Je le vis de l’intérieur avec ma grande tante dont je m’occupe et qui vit en CHSLD. La grosse majorité des gens là-bas n’a jamais de visite, même avant la pandémie » souligne Guylaine Tremblay, heureuse de faire sa part en ces heures sombres. « Une dame, Céline, m’a dit l’autre jour: Toi je t’aime tellement, ça m’aurait pas dérangé pantoute de t’accoucher. Une autre m’a dit: Guylaine, je t’aime plus que le pape! », relate la comédienne en riant, ajoutant adorer les personnes âgées et avoir été très proche de ses propres grands-parents.
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«Personne n’est trop important pour se crisser des autres »
La journaliste/autrice/animatrice Rose-Aimé Automne T. Morin était d’abord sur les breaks quand je lui ai demandé de me parler de son tout nouveau bénévolat auprès des personnes âgées. « Je me sentirais imposteure! Je le fais juste depuis un mois! », m’a-t-elle répondu lorsque je lui ai écrit au sujet des coups de fil qu’elle passe deux fois par semaine à une dame rencontrée par le truchement de l’organisme Les Petits Frères.
«Je chiale beaucoup quand le filet social s’effrite alors j’ai au moins l’impression de faire ma part. Et puis c’est merveilleux de s’impliquer avec des personnes âgées, elles n’ont aucun filtre.»
Rose-Aimé a été touchée par un volet de la mission de l’organisme, qui consiste à donner des nouvelles aux 75 ans et plus qui sont seul(e)s au monde. « La pandémie m’a appris que personne n’est trop important pour se crisser des autres », indique-t-elle, ajoutant s’être aussi liée d’amitié avec un aîné de son voisinage en plus d’avoir fait du bénévolat auprès des personnes âgées dans sa jeunesse. « Je chiale beaucoup quand le filet social s’effrite alors j’ai au moins l’impression de faire ma part. Et puis c’est merveilleux de s’impliquer avec des personnes âgées, elles n’ont aucun filtre », souligne-t-elle.
Le plus drôle, c’est que Rose-Aimé n’aime pas parler au téléphone. La dame avec qui on l’a jumelée est sa seule exception, mais l’effort en vaut largement la peine. « On jase d’un paquet d’affaires, des souvenirs d’enfance par exemple. On a plein d’intérêts communs comme la littérature, la radio, la musique, la culture en général. Elle est super informée! », louange Rose-Aimé, dont la teneur des conversations et les affinités avec la dame ont nourri une brutale prise de conscience . « Je ne suis pas à l’abri d’être isolé plus tard, ça m’a rentré dedans en tabourette de le réaliser. »
Gardez les aînés dans le radar
L’isolement des aînés n’est pas un phénomène qui ira en décroissant, prévient la directrice générale de l’organisme Les Petits Frères, qui vient de lancer une campagne visant à sortir les personnes âgées de l’isolement. « Après le gros du choc du printemps, on trouvait important que les aînés restent dans le regard du public, sur leur radar », explique Caroline Sauriol, qui estime qu’environ 56 000 personnes âgées souffrent d’isolement au Québec. Un nombre qui ne peut qu’augmenter avec le vieillissement de la population.
L’organisme s’occupe spécifiquement des 75 ans et plus qui n’ont aucun proche. Avec la pandémie, cette mission s’est étendue à tous ceux qui ressentent de l’isolement, avec ou sans famille.
«Imaginez que vous êtes seul au monde et que quelqu’un est là pour vous écouter, peu importe ce que vous avez à dire. C’est comme si ça vous replace dans le monde.»
Carole Sauriol assure qu’un simple appel téléphonique suffit pour faire une différence, voire changer une vie. « Imaginez que vous êtes seul au monde et que quelqu’un est là pour vous écouter, peu importe ce que vous avez à dire. C’est comme si ça vous replace dans le monde », croit Mme Sauriol, qui tente de démystifier l’isolement des aînés, encore perçu comme un tabou pour plusieurs d’entre eux.
« Il y a chez certains une forme d’aveu d’échec, surtout en fin de vie, mais ce n’est pas de leur faute, c’est surtout démographique. Ça ne veut pas dire qu’ils sont détestables », résume-t-elle.
Bref, l’isolement des personnes âgées n’est pas à la veille d’être un problème réglé, surtout dans les circonstances. Mais le fait de savoir que plusieurs aînés sont entre bonnes mains grâce à de bons samaritains du téléphone donne au moins un peu d’espoir.
Et juste ça, dans le contexte ambiant, ça vaut de l’or.
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