Blade Runner 2049 et le problème du cinéma depuis toujours

Le cinéma doit-il être le miroir de la société ou faire avancer celle-ci ? Pour l'instant, c'est aucun des deux.

« Blade Runner 2049 boudé par les jeunes et les femmes. »

« Un film essentiellement masculin. »

« Macho. »

Je suis allée voir la superproduction américaine de mon chouchou Denis Villeneuve avec autant d’excitation que d’appréhension et j’en suis ressortie tout aussi ambivalente. Comme après chaque film de mon boy Denis, je me sentais complètement enveloppée par son ambiance, comme si je revenais d’un long voyage dans une dimension parallèle plus immense que nature (d’autant plus que je suis allée le voir en début d’après-midi, en IMAX, dans un Guzzo complètement vide : 10/10 pour se mettre dans l’ambiance).

Par contre, j’avais l’impression navrante d’avoir revu pour la 1000e fois le même scénario stérile : un bellâtre cool avec un gun, une poignée de femmes-objets, un méchant pas gentil, un gars noir placé stratégiquement pour bien paraître, quelques rebelles sans cause, sans moyens, mais avec une motivation suffisamment pure pour donner l’impression au spectateur que – quand il aura le temps – il pourra lui aussi changer le monde.

C’est difficile de critiquer la pertinence sociologique de la suite d’un film de 1982, lui-même adapté d’un roman de 1966, qui raconte un futur post-apocalyptique dans le genre d’un film noir. Ce n’est pas non plus nécessaire. On sait d’où on vient en tant que société. On connaît l’histoire de notre cinéma. Sur la côte ouest, rien de nouveau.

N’empêche, ce qui est toujours pertinent, c’est de se demander où on va avec notre société et notre cinéma.

Avant le début du film, on nous a passé la bande-annonce du film Alpha. Un garçon blanc préhistorique se lie d’amitié avec un loup et devient un homme (blanc préhistorique) (c’est à dire un guerrier). Je faisais l’exercice dans ma tête de remplacer le garçon blanc par un garçon pas blanc, ou par une femme, ou par une personne handicapée. À chaque nouvelle version, ça devenait un film « pour les femmes », « pour les noirs », une annonce de Dove très « empowering ». Un truc que j’aurais pas forcément envie de voir, parce que j’en ai marre d’avoir mes films de bonnes femmes qui s’opposent aux films « normaux » des hommes blancs.

En 2014, parmi les 120 principaux films à travers le monde, il y avait seulement trois personnages féminins en position d’autorité politique. Parmi ces trois rôles, un n’avait aucun dialogue, un autre était un éléphant, et le troisième était Margaret Thatcher.

Ceux-la, je les entend dire « Le cinéma, ça reste de l’Art. On va pas commencer à mettre un arabe, un asiatique, un latino, une femme et un transexuel dans tous les films juste pour être politically correct! » Ben non.

En plus, étant donné le pourcentage de femmes ou de personnes issues de minorités parmi les scénaristes, réalisateurs et producteurs, on finit toujours par remplir les quotas de politically correct avec la même vision, du point de vue de la même unique réalité. « Mon ami noir », « la fille dont je suis amoureux », « ma peur du terrorisme », « les figurants handicapés qui sont là pour me donner de l’inspiration pendant mes aventures ».

Le plus épeurant, c’est que cette vision stéréotypée devient la norme pour tout le monde. Comment pourrait-il en être autrement, quand on nous sert toujours la même histoire depuis qu’on est petits? Ça a pris quinze ans à Pixar pour donner une héroïne à l’une de leurs histoire. En 2014, parmi les 120 principaux films à travers le monde, il y avait seulement trois personnages féminins en position d’autorité politique. Parmi ces trois rôles, un n’avait aucun dialogue, un autre était un éléphant, et le troisième était Margaret Thatcher.

Je pense que si certains ont trouvé Blade Runner 2049 sexiste, c’est parce qu’ils étaient habitués à autre chose avec Denis Villeneuve.

Parfois, je dois me secouer vraiment fort pour voir les choses dans le bon ordre : mes droits égaux à ceux des hommes devant, la montagne d’inégalités et d’obstacles derrière. Ah! Si seulement la narration de ma vie dans ma tête racontait une histoire de pouvoir plutôt qu’une histoire où je dépends du rôle principal de l’homme!

Enfin bon. J’ai quand même apprécié les trois heures de ma vie passées à écouter Ryan Gosling tenter de frencher un ordinateur et chercher un sens à sa vie à bord de son char volant. Je pense que si certains ont trouvé Blade Runner 2049 sexiste, c’est parce qu’ils étaient habitués à autre chose avec Denis Villeneuve. À des films actuels, pas des films des années 1950.

Denis ou non, me semble que ça ferait du bien d’ouvrir la narration cinématographique un peu plus à l’expérience humaine en général plutôt que seulement celle de l’homme blanc. Ça serait original. Ça serait intéressant.

Certains ont beau dire que les femmes et les minorités ont bien d’autres combats plus important à mener que celui d’être correctement représentés dans les médias, ou encore que le top producteur hollywoodien ne mérite pas d’être « fusillé pour l’exemple ». Il reste qu’en ce moment, j’ai plus de chance de m’identifier au hashtag #metoo qu’à n’importe quel personnage au cinéma.

Pour lire d’autres textes de Lucie Piqueur sur le cinéma, c’est par ici!

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