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Chaque année, en prévision des Oscars, mes amis et moi organisons une petite soirée où on fait la bamboula avec décor et menu thématiques remplis de clins d’oeils aux films sortis dans la dernière année. Mais attention, pour être admis à la bamboche, il faut avoir vu tous les films nommés dans la catégorie du meilleur film et la majorité des films nommés dans les autres catégories, incluant les courts métrages, les documentaires, les films d’animation et les films étrangers.
On est une gang de nerds un peu fendants, je l’avoue. Désolée qu’on soit meilleurs que vous.
Bref, écouter tous ces films, c’est du sport, ça demande beaucoup de discipline, de temps et de ressources, parce qu’une seule sortie au cinéma est l’équivalent de mon budget viande pour la semaine. Ça demande aussi de la débrouillardise parce qu’une fois le séjour en salle terminé, les films sont INTROUVABLES, éparpillés qu’ils sont sur 18 000 plateformes qui existent uniquement pour me faire chier : MUBI, Disney+, Apple, Crave, Netflix, YouTube, Google Play, et j’en passe.
À notre époque, être à jour, c’est une job en soi qui s’ajoute à une longue liste de choses à faire au quotidien : essayer de socialiser, de s’entraîner, de fourrer et, idéalement, de boire de l’eau, le tout compressé dans le chaos d’un 9 à 5.
Autant dire que j’ai jamais autant eu le goût de me gunner qu’en découvrant la cuvée 2026 de l’Academy of Motion Picture Art and Sciences.
Comment ai-je triché, exactement?
J’ai écouté Bugonia, la dernière cochonnerie de Lanthimos, en accéléré. Je l’ai loué sur YouTube, justement pour pouvoir le mettre en vitesse 1,75.
Et vous savez quoi? Je ne regrette rien.
Ardjien.
Même que ça m’a ouvert les yeux sur un horizon de possibilités.
What’s not to love?
Est-ce que le fait d’avoir écouté ces deux films en accéléré fait de moi une pauvre cloche? Je ne crois pas, non.
Vous voyez, je suis encore capable de discernement et je suis persuadée que les jeunes aussi.
Je fais confiance à leur intelligence. Conduisez-moi aux portes de la ville.
Ce qui m’amène à la grosse controverse des derniers jours.
La nouvelle a eu l’effet d’une bombe : on aurait cru à la fin du monde, tant certains y voyaient là la preuve ultime de la déchéance de la civilisation occidentale.
Eille, on peut-tu se calmer?
Je ne comprends pas pourquoi tout le monde s’énerve avec ça.
En fait, j’aimerais bien savoir combien de personnes, parmi toutes celles qui ont crié au blasphème et déchiré leur chemise sur la place publique, ont visionné le long métrage d’Anne Émond quand il était présenté en salle, l’an dernier. Parce qu’avec 329 302 $ de recettes au box-office québécois, on peut pas vraiment parler d’un raz-de-marée.
Where were you quand les artisans d’Amour apocalypse avaient besoin de vous pour faire rayonner leur art? En train de liker ou de partager des statuts Facebook au sujet de l’identité et de la culture québécoise en péril tout en laissant nos artistes crever la dalle pour ensuite vous indigner, quelques mois plus tard, d’une initiative qui tente justement de remettre ces œuvres en circulation et de stimuler la curiosité du public?
Désolée, mais cette indignation performative ne vous rend pas vertueux. Elle vous rend juste réactionnaires. Des vieux frus contre les jeunes et un monde qui se transforme.
La réalité est pourtant moins alarmiste que vous ne le pensez : pendant que vous criez à la mort du cinéma, les principaux concernés sont bien présents dans les salles. Selon un récent sondage de Fandango, une compagnie américaine de billetterie qui vend des entrées de cinéma en ligne, notamment via une application mobile, les jeunes de la génération Z vont plus souvent au cinéma que les autres générations.
Ils ont plus de temps libre, c’est clair, mais ils sont aussi stimulés par les extraits viraux sur TikTok ainsi que la popularité de Letterboxd, un réseau social entièrement consacré au cinéma, aussi effervescent que feu Twitter durant ses meilleures années, aux dires d’Audrey, notre chère réviseure.
Les jeunes, tannés de vivre en reclus depuis la pandémie, seraient également désespérément à la recherche de « third spaces » abordables, c’est-à-dire des lieux qui ne sont ni la maison ni le travail et où ils peuvent socialiser sans avoir à claquer 25 $ sur un gin-tonic qui goûte la pisse chaude.
Le monde a changé, la société a changé et les habitudes de consommation ont changé. Consommer de l’art, même en version accélérée, c’est quand même consommer de l’art. Si j’avais à choisir entre ça ou ne pas en consommer pantoute, me semble que le choix est pas si compliqué.
On pourrait même y voir une forme de démocratisation de l’art, dans une société hyperperformante marquée par l’appauvrissement généralisé. La société de loisirs est de plus en plus chose du passé : tout coûte cher, et le temps est devenu un luxe que peu peuvent se permettre.
Évidemment que je suis sensible aux arguments des créateurs et du public qui s’inquiètent de voir notre capacité d’attention s’effriter. On le sait : un peuple qui ne ralentit pas, c’est un peuple vulnérable. Un peuple plus facile à distraire, à influencer et, surtout, à exploiter.
Mais il faut aussi être capable de regarder vers l’avant et d’accueillir le changement, aussi brouillon soit-il. Les nouvelles façons de consommer la culture sont là : écouter des films sur son cell, les regarder en accéléré, binge watcher des fictions en format court sur TikTok, louer des livres sur une tablette ou les écouter en version audio, assister à des concerts en direct depuis son salon…
Franchement, j’ai adoré ça.
Une performance digne de la culture Internet, truffée d’ironie et d’autodérision. Ça avait des allures de party d’appartement chaotique où tout le monde s’improvise DJ et se relaie derrière l’ordinateur pour mettre la prochaine chanson, résultant en une playlist éclectique, mais tripante.
La performance de Justin Bieber à Coachella était iconic. C’était un moment d’anthologie et de communion, tant en personne que sur Internet, où nous étions, seuls, mais ensemble pour vivre cette expérience.
Justin Bieber a offert exactement ce que le public voulait : pouvoir chanter avec lui sur ses plus grands hits et se filmer en train de le faire pour dire « j’étais là ».
Aussi, ça bouclait la boucle. Un gars qui a commencé sa carrière de chanteur sur son cell, avec des vidéos mises en ligne sur YouTube, qui livre ensuite un concert super vedge, mais crissement rassembleur, sur l’une des plus importantes scènes du monde.
C’est ça, aussi, la nouvelle réalité : on ne consomme plus la culture comme avant et elle ne se crée plus de la même façon, non plus. La culture n’est pas en train de mourir, bien au contraire : elle s’adapte à toutes les forces qui aimeraient l’éteindre.
Parlant de Coachella, impossible de passer à côté du couple improbable formé par Justin Trudeau et Katy Perry : ils étaient partout, sur toutes les lèvres. Perso, je les trouve adorables. Deux figures cringe dont le peak culturel remonte à avant 2017, et qui ont fini par se trouver. Inspirant.
Bon. Je trouvais ça beau jusqu’à ce qu’une accusation d’agression sexuelle soit déposée contre Perry par Ruby Rose, une mannequin et actrice australienne surtout connue pour son rôle de chaude lesbienne androgyne dans la série à succès Orange is the New Black.
Avec son histoire d’amour florissante, on avait presque fini par oublier que Katy Perry est problématique et qu’elle avait été semi cancel, notamment pour avoir embrassé sans consentement un jeune candidat d’American Idol qui venait de confier au panel de juges dont Perry faisait partie qu’il n’avait jamais embrassé personne.
Yikes.
Looking at you, Québecor.
Et parlant d’outrage sur le web, avez-vous suivi la controverse qui a émergé de Coachella? Celle qui accuse Sabrina Carpenter d’être islamophobe sous prétexte qu’elle s’est moquée d’une fan qui, pendant sa performance, avait lancé une zaghrouta, un cri de célébration présent dans plusieurs cultures du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, l’assimilant malencontreusement à un yodel?
Soupir.
Insérez ici votre propre commentaire au sujet de ce militantisme de salon qui détourne l’attention pendant que des enjeux autrement plus urgents, genre la concentration du pouvoir entre les mains d’une élite technofasciste pas particulièrement reconnue pour son féminisme ou son antiracisme, continuent de détruire le monde en toute tranquillité.
Tout ça pour dire que je nous souhaite davantage d’ouverture pour les films en accéléré, mais aussi d’apprendre à mettre la pédale douce sur le fake outrage sur Internet et dans les éditoriaux.
C’est ainsi que, pour la première fois depuis le début de notre tradition, j’ai triché. Faut dire que les derniers Oscars m’ont achevée : un film sur la F1 avec Brad Pitt le batteur de femmes, un film brésilien de 3 heures sur un sujet déjà traité l’année précédente et une énième collaboration imbuvable entre Yorgos Lanthimos et sa muse Emma Stone après le magnifique, mais très problématique, Poor Things pis Kinds of Kindness, un film qui aurait pu être un courriel.
Bugonia ne manquait pas à ma culture. Ce n’était pas un projet transcendant ni un film indispensable à ma compréhension de l’univers ou de la vie. Je l’ai reçu comme une corvée plutôt que comme une œuvre d’art. La motivation principale derrière mon visionnement était de comprendre le buzz et de me faire rapidement une tête sur la performance de Jesse Plemons, snobé dans la catégorie du meilleur acteur de soutien, une entreprise qui aurait pu me coûter 2 heures de ma vie. Finalement, le prix a été coupé de moitié. Une aubaine. L’heure ainsi récupérée m’a permis de mettre mes énergies ailleurs, sur quelque chose de véritablement satisfaisant pour moi.
J’ai donc répété l’exploit avec le Frankenstein de Guillermo del Toro, une adaptation somptueuse, certes, mais remake d’une histoire que je connais déjà, alors à quoi bon me farcir son trip de réalisateur qui aurait pu (lire : dû) être amputé d’au moins 40 minutes? Pourquoi le citoyen ordinaire se ramasse à être otage du fléau que sont les remakes et les films qui n’en finissent plus de finir parce que des réals mégalomanes sont incapables de léguer à leur monteur le soin de faire chop chop dans des scènes d’action dont on se câlisse et où tout le monde halète en faisant semblant de se battre sur fond vert?
En fait, j’étais tellement emballée par le procédé que j’étais prête à retenter l’expérience avec Train Dreams, une épopée sur la construction des chemins de fer dans l’Ouest américain au 20e siècle. Dix minutes plus tard, j’ai pourtant fait marche arrière. Pas par ennui, mais bien par instinct. J’ai compris que j’avais devant moi une œuvre singulière et délicate, qui avait injustement souffert d’un manque de promotion comparé à la daube de Lanthimos et qui méritait mieux. J’ai donc recommencé le film, à la vitesse normale cette fois. Une heure quarante-deux minutes qui m’a finalement habitée toute une journée, me laissant avec l’œil mouillé.
Du 22 au 30 avril, les 44e Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC) présenteront plus de 200 films et plus d’une vingtaine d’activités gratuites dans différentes salles de la métropole pour les cinéphiles amateurs et avertis. Pourtant, un seul événement semble retenir l’attention médiatique : Amour apocalypse, d’Anne Émond, qui sera projeté en vitesse accélérée, le 25 avril prochain, afin d’ouvrir un dialogue sur la pratique qui gagne du terrain chez la génération Z.
… ce qui m’amène à vous dire qu’en fin de semaine, j’ai regardé Coachella en direct de chez nous. Gratuitement. En haute définition. J’ai vu une quantité absurde d’artistes back-à-back (The XX, The Strokes, Sabrina Carpenter, Justin Bieber, Karol G, Wet Leg, FKA Twigs, Laufey, Little Simz, Jack White, PinkPantheress), sans files d’attente, sans foule, sans avoir à dépenser des dollars que je n’ai pas et sans avoir à squatter au-dessus d’une toilette chimique, le cul à l’air, entre deux sets.
De toutes ces performances, le moment qui a sans doute fait le plus jaser, c’est la performance de Justin Bieber. Seul sur scène avec un laptop, une gourde d’eau pis un micro, il a ouvert YouTube, choisit certaines de ses chansons en direct, avec l’aide du public, en les tapant dans la barre de recherche pendant que les clips étaient projetés derrière lui pour qu’il puisse chanter par-dessus. Il a également montré des memes et des compilations de ses pires moments, genre ses chicanes très publiques avec des paparazzis.
Par contre, Ruby Rose est une figure médiatique qui a l’habitude des prises de position controversées et aux tempêtes en ligne. Il ne faut pas minimiser les agressions sexuelles commises par des femmes ni les agressions commises entre personnes de même sexe, mais je préfère attendre les résultats de l’enquête avant de commenter cette histoire. Je regrette néanmoins la récupération politique qui s’en est suivie pour chier gratuitement sur Justin Trudeau, qui n’a rien fait à part vivre sa best life depuis qu’il est retraité.