Binge-watch la trilogie Human Centipede

Notre rédacteur en chef web a les pires idées. On a décidé qu’on allait arrêter d’essayer de l’empêcher. Ça lui apprendra.

Vendredi 22 mai 2015: après des années d’attente, le troisième volet de la trilogie Human Centipede est enfin disponible. Et parce que je n’ai pas que des bonnes idées dans la vie, j’ai décidé de regarder tout ça d’un coup. Qui de mieux pour m’accompagner dans cette folle aventure que le maître du trash, collaborateur régulier d’Urbania et ami de longue date Edouard H. Bond.

Alerte au divulgâcheur: cet article révèle pas mal toute l’intrigue des trois films. Vous êtes avertis. 

4h41 de dépravation

Pour ceux qui ne connaissent pas le principe, je vous brosse un portrait rapide. Tout commence en 2009 alors que Tom Six, réalisateur néerlandais ayant travaillé sur la première incarnation de Big Brother et ayant lancé sa propre compagnie de production de films de série Z, débarque sur la scène internationale avec fracas: The Human Centipede (First Sequence) est montré en première mondiale le 30 août au London FrightFest Film Festival. Instantanément, la prémisse du film crée le buzz: un médecin allemand veut réaliser un “mille-pattes humain” en raccordant chirurgicalement trois personnes, créant des “triplets siamois” joints par le système digestif. Oui, c’est exactement ce que vous pensez: la bouche de l’un est cousue au… système digestif de l’autre.

Le médecin choisit donc d’attacher un japonais en avant, suivi de deux jeunes et jolies touristes américaines qui ont fait un flat en voiture près de sa maison (tsé, quand ta journée se passe pas très bien). Je vous épargne les détails mais le film est présenté comme étant “100% medically accurate“.

Évidemment, un film comme ça, ça fait le tour des festivals de films de genre et ça devient culte assez rapidement. Une suite a donc été annoncée : The Human Centipede 2 (Full Sequence) voit le jour en 2011, et le réalisateur annonce qu’il travaille déjà sur un troisième film pour compléter la trilogie. Vendredi passé, The Human Centipede 3 (Final Sequence) était enfin lancé, directement en vidéo sur demande.

Edouard et moi avions déjà vu les deux premiers films, mais on s’est dit que l’expérience serait plus pertinente si on regardait l’oeuvre en entier, pis qu’à part ça on était pas des petites natures tsé.

Première séquence

Un samedi soir de mai, il fait beau et Villeray commence à sentir le BBQ. Ed arrive chez moi avec une quantité raisonnable de bières. On s’installe dans mon salon, on prend quelques moments pour appréhender ce qui s’en vient, et on plonge.

#TheHumanCentipede Marathon! It’s on! cc. @tom_six

A photo posted by Edouard Bond (@edhardcore) on May 23, 2015 at 4:09pm PDT

Le premier film est assez direct. C’est finalement un film d’horreur sans grand éclat: les performances d’acteurs sont pauvres en nuances — sauf Dieter Laser, qui incarne un Dr. Josef Heiter terrifiant.

Le gore est étonnamment assez peu présent. Le cinéaste semble penser que la prémisse seule suffit à tenir le film. Pour des habitués des films d’horreur comme nous deux, il n’y avait rien là. Jusqu’à temps que le bon docteur se fâche contre le premier maillon de la chaîne, qui a compris ce qui se passait et refuse “d’alimenter” le reste de l’étrange triplé. (Mon doux que c’est difficile de rester classy en parlant de tout ça.) Heiter se fâche, donc, et menace Katsuro (c’est son nom) en le frappant avec une cravache: “Feed her!” crie-t-il. Éventuellement, biologie et laxatifs intraveineux aidant, le pauvre Japonais n’a d’autre choix que s’exécuter.

Ouf.

On s’entend que tout ça est “sous-entendu”. On ne voit rien — Dr. Heiter a bien fait ses points de suture, après tout.

Mais. Cal. Vaire. Que c’est dégueulasse.

Le reste du film se déroule tout de même bien. La police arrive pour enquêter, le méchant se fait gunner dans la tête, tout le monde meurt. The end.

Ed me regarde.

On est prêts? On est prêts.

Séquence complète

Le deuxième film est pas mal moins frais à notre mémoire. On se rappelle qu’il est en noir et blanc, mais autrement, pas grand chose.

Le #CentiBinge continue avec #TheHumanCentipede Full Sequence. cc @tom_six

A photo posted by Edouard Bond (@edhardcore) on May 23, 2015 at 6:06pm PDT

Finalement, on s’est rendu compte assez rapidement que c’était probablement nos cerveaux qui avaient bloqué les souvenirs du deuxième film, pour notre bien. Parce que lui, il niaise pas. Vous vous rappelez quand j’ai dit que le premier film n’était pas tant gore que ça? Mettons que là, c’est réglé. (Vous pouvez sauter tout de suite au prochain titre, ça me fera pas de peine.)

The Human Centipede 2 (Full Sequence) commence avec la dernière minute du premier film. On se rend compte qu’on la regarde sur l’écran d’ordi de Martin, un genre de petit gros pas trop futé qui travaille dans un stationnement souterrain à Londres. On se rend compte aussi qu’il est un peu perturbé quand il sort un bout de papier sablé de sa poche, et sort quelque chose d’autre de son pantalon, et… bon, je pense que je ne finirai pas cette phrase. Enfin. C’est graphique et ça fait grincer des dents et je préfère ne pas y penser trop longtemps.

On se rend compte que le petit monsieur, ben, il a deux passe-temps: faire du scrapbooking avec toutes sortes de memorabilia reliées au premier film (dans un beau petit livre où il prend aussi beaucoup, beaucoup de notes pendant la scène du premier film où Dr. Heiter explique la procédure médicale — c’pas inquiétant, ça, pas une maudite miette, hein), et kidnapper des clients de son stationnement pour les ligoter et les amener dans un entrepôt désaffecté.

On le voit aussi chez lui, se faire réveiller par sa mère pour sa consultation hebdomadaire avec le médecin-psychologue. Le doc, un vieux barbu pas clair qui nous inspire tout sauf confiance, parle à Martin des fois où son père lui faisait des choses pas très gentilles tout en le taponnant un peu parce que Human Centipede 2 est un film atroce.

Bref; tout est en place pour quelque chose de pas agréable. Quand on entend la mère demander à Martin de quoi il parle quand il dit qu’il veut faire “un centipède de 12 personnes”, on sait très bien que ça sera pas propre. Et Martin ne répond pas, parce qu’il est muet tout au long du film, histoire de nous rendre bien à l’aise. 

Quand il prépare son coffre à outils pour mettre son plan à exécution et qu’il choisit de laisser faire les seringues de sédatif et le fil à suture pour plutôt prendre un marteau et une bonne vieille brocheuse… on commence à avoir vraiment envie d’avoir choisi autre chose comme plan de soirée.

Quand il décide de ne pas arracher les dents de ses victimes chirurgicalement mais plutôt de faire le gros de la job avec son marteau pis de finir avec des pinces, j’ai eu envie d’aller prendre l’air.

Alors quand notre cher Martin taque les faces du monde sur le derrière des autres à frette dans un vieux hangar crotté… on s’ennuyait vraiment de la pièce stérile du docteur psychopathe de la Première Séquence.

En fait, on a vraiment l’impression que Tom Six a décidé de punir les gens qui ont trouvé le premier film pas assez explicite. En tout cas, c’est comme ça qu’on s’est sentis. Human Centipede 2 est au cinéma ce que la Casa Corfu est à la restauration: alors qu’on aime toujours ça s’installer pour une heure et demie et vivre des affaires, là on a juste quelqu’un qui t’empile des choses dégueulasses les unes par-dessus les autres jusqu’à temps que t’aie envie de vomir.

Il n’en manque pas une. Martin se fait passer pour l’agent de Quentin Tarantino et recrute l’actrice qui jouait la troisième partie du premier Centipède pour être à la tête du sien? Go. Ah, et tant qu’à faire, pourquoi pas mettre une femme enceinte dans la chaîne? ATTENTION CE QUI SUIT EST VRAIMENT DÉGUEULASSE (Elle réussit à s’enfuir, accouche dans son char en prenant la fuite et ça s’adonne que son bébé naissant était sous la pédale de gaz quand elle appuie dessus? Tant qu’à faire, tsé, why not. T’en veux du gore: en v’la.)

J’ai dit que le film était en noir et blanc, hein? Ben, en fait, pas tout à fait. Il y a encore un petit bout où les parties suivantes du centipède ont faim… et la solution est pas mal la même que dans le premier, sauf que vu que Martin n’a pas la même attention au détail que Dr. Heiter… ben… ça revole. Pis ça revole en couleur, ça, évidemment.

Pis on a hâte en ti-pépère-et-quart que le film finisse pour aller prendre une marche. Sérieusement.

Séquence finale

Ça tombe bien, il est presque 23h, et on est dûs pour une visite au dépanneur. On profite de l’extérieur, et on essaie de comprendre ce qu’on vient de voir. On se rassure: le troisième ne peut pas être pire. Et en tous les cas, on a de la Grolsch. 

À peine remis du 2e, on se claque The Human Centipede Final Sequence. #CentiBinge cc @tom_six A photo posted by Edouard Bond (@edhardcore) on May 23, 2015 at 8:17pm PDT

Le film commence et on reconnaît Dieter Laser, le docteur du premier film, en tant que gardien de prison au Texas. Il a un chapeau de coboye, il fume un cigare, il parle à son comptable (incarné par le comédien qui jouait Martin dans le 2) et il a la main glissée sous la microjupe de sa secrétaire (l’ancienne actrice porno Bree Olson) en déclamant toutes sortes d’insanités méprisantes, racistes, homophobes et tout bonnement offensantes à propos de ses prisonniers.

L’enjeu est clair: alors que le premier volet de la trilogie était un film d’horreur allemand et que le second était un film trash-gore britannique, le troisième film est ni plus ni moins qu’une farce B-movie américaine où le gross-out est facile et cheap. Et où la surenchère, loin de tomber de plus en plus profondément dans l’horreur, devient une espèce de monument à l’égo, la seule chose qui compte vraiment aux U.S. of A.

Quand un prisonnier lui “manque de respect”, il l’envoie à l’infirmerie. Raide.

Pourtant, il ne réussit pas à se faire respecter comme il le voudrait. Même en tirant du gun dans les airs en plein milieu des cellules, les prisonniers veulent sa peau. C’est alors que son comptable lui propose de regarder les deux premiers Human Centipede, et de faire venir le réalisateur Tom Six lui-même à la prison pour qu’il puisse voir ce qu’il a imaginé, en vrai.

Tom Six arrive et se fait, évidemment, traiter de génie à tour de bras. Après tout, c’est son film.

Une heure plus (trop?) tard, le film arrive enfin à la création du vrai centipède : 500 prisonniers seront attachés les uns aux autres, mais cette fois-ci temporairement, pour qu’ils puissent réintégrer la société une fois leur peine purgée. (Les condamnés à mort et/ou perpète, eux, se font coudre “traditionnellement”, mais se font aussi retirer bras et jambes : ça fait plus propre.)

Finalement, le gouverneur de l’État vient visiter la prison. Au début, il a horreur de ce qu’il voit, mais finalement il se rend compte que ce type de prison est “exactly what America needs”. Le directeur de prison prend le crédit pour l’idée (en tuant son comptable) et finalement tout est bien qui finit bien: on le voit danser devant son mille-pattes humain en tirant du gun dans les airs pendant qu’un aigle à tête blanche vole au-dessus de la prison. L’hymne national américain se fait entendre pendant le générique.

Il y a encore ici quelques petits bouts de gore inutile mais somme toute, avec le troisième film, Six a vu étonnamment juste: ce qui est le plus offensant aux États-Unis n’est pas le sang ou la violence. C’est le racisme institutionnalisé, l’objectification des femmes, le mépris pour les citoyens de “seconde classe”, l’instrumentalisation des services de santé et du système carcéral par le pouvoir, le travestissement du concept de respect humain primaire.

Bien sûr, je ne suis pas en train de dire que The Human Centipede 3 (Final Sequence) possède une valeur philosophique profonde: la caricature est grosse comme ça, et quiconque voudrait étudier rigoureusement ce film perdrait son temps. Il n’y a aucune finesse, aucune nuance.

Mais c’est un film de série B amusant et, surtout, c’est probablement la seule manière honorable par laquelle Tom Six pouvait compléter sa trilogie. Après l’escalade monstre du deuxième film, il n’avait nulle part où aller que vers l’auto-parodie et l’exagération comique. S’en servir pour se moquer de l’Amérique contemporaine est, finalement, la meilleure idée qu’il pouvait avoir.

Et regarder les trois films d’affilée est une de mes plus mauvaises idées ever.

Merci à Edouard Bond pour le soutien moral, les Grolsch et les photos de ma télé. 

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