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Est-ce le temps de supprimer BeReal de votre téléphone?
L’année passée, lorsque la vague BeReal a déferlé sur nos portables, nous avions documenté ce phénomène viral aux premières loges. Car dans sa prémisse, l ’application française conçue en 2020 était révolutionnaire pour l’époque : à une heure aléatoire de la journée, chaque membre inscrit.e devait poster une photo en caméra frontale et une autre en caméra arrière dans les deux minutes suivant la notification les y invitant.
Le but d’une telle contrainte de temps? Revenir à du contenu plus spontané et authentique, sans artifice ni préméditation. Ce n’est donc pas pour rien que la plateforme est surnommée « l’anti-Instagram ».
Mais si en 2021, la nouveauté d’une honnêteté radicale sur les réseaux sociaux séduisait, qu’en est-il de maintenant? Après tout, le naufrage Clubhouse nous a bien appris qu’une application sur toutes les lèvres le lundi pouvait rapidement tomber dans l’oubli le mercredi. La hype BeReal est-elle donc toujours présente aujourd’hui ou bien a-t-elle fini par s’estomper?
Une nouvelle sociabilisation
Depuis le début de l’année — et surtout depuis l’été — jamais BeReal ne s’est aussi bien porté. En avril 2022, l’application avoisinait déjà les 8 millions de téléchargements, 65 % d’entre eux effectués au cours de cette moitié d’année. En juillet 2022, la barre des 20 millions était dépassée et la plateforme culminait en tête de l’App Store des États-Unis, détrônant même TikTok. Et à ce jour, pas moins de 30 millions d’utilisateurs et utilisatrices y sont inscrits.
« C’est nice de voir ce que font tes amis, même ceux proches avec qui tu parles souvent. »
La recette du succès de BeReal se situe ni plus ni moins dans son postulat de départ, selon le journaliste Francesco Oggiano. « D’un côté, ils vous obligent à partager quelque chose de “réel” », explique-t-il dans son infolettre. « D’autre part [il y a] quelque chose d’immédiat qui vous fait sentir que vous faites partie d’un groupe connecté avec vous à ce moment précis. »
Il n’est donc pas anodin que l’argument de la camaraderie soit le plus fréquent parmi les témoignages d’adeptes de BeReal. « C’est nice de voir ce que font tes amis, même ceux proches avec qui tu parles souvent », décrit ainsi Lucie, qui y est depuis seulement une semaine et aime redécouvrir son entourage autrement à chaque nouvelle photo partagée.
«Tu passes trois secondes sur l’application, tu prends ta photo, tu checkes celle des autres, et ciao.»
Les choses sont un peu différentes pour Célia, dont le cercle amical réside désormais aux quatre coins du monde. Bien plus qu’une simple plateforme de socialisation un brin humoristique, BeReal représente pour elle une façon originale de conserver un lien palpable malgré les kilomètres de distance. « Ça me permet de garder le contact, mais d’une manière un peu ludique », observe-t-elle ainsi.
Instagram… mais bien meilleur
Lucie voit en BeReal le charme social mais direct qu’a depuis longtemps perdu Instagram. Finies les heures perdues à ajuster la colorimétrie de son prochain selfie dans les réglages, terminé le scroll à l’infini parmi un océan de suggestions algorithmiques, exit les trente minutes de réflexion pour trouver la parfaite légende. « Tu passes trois secondes sur l’application, tu prends ta photo, tu checkes celle des autres, et ciao », résume-t-elle.
Et Instagram semble avoir pris conscience de cette lacune. Pour preuve : fin juillet, un nouvel outil nommé « Dual » faisait son entrée dans les fonctionnalités vidéos de la plateforme et permettait de filmer simultanément des deux caméras, le tout avec une interface identique à celle de BeReal. Bien que la copie ne possède pas l’essence du modèle d’origine — « BeReal est une question d’amis et d’habitudes, pas d’algorithme », rappelle le média Techcrunch, pour qui Instagram est complètement « passé à côté » ici — elle prouve le statut de concurrent sérieux désormais acquis par BeReal.
Mais pour que la machine tourne, il faudrait que tout le monde continue à jouer le jeu, ce qui n’est pas souvent le cas.
Si ce fameux aspect rituel participe à fidéliser ses membres, l’expansion et la popularité de BeReal sont assurées par la montée des mèmes moquant sa phrase d’accroche : « ⚠️ Time to BeReal ⚠️ ». Dès que les utilisateurs et utilisatrices reçoivent cette phrase en notification, ils savent alors qu’il ne leur reste que deux minutes pour publier leur photo. Tout l’humour du mème réside donc dans le fait d’imaginer la myriade de scénarios insolites susceptibles d’être capturés durant cette fenêtre horaire, tel que le rat de Ratatouille sous la toque de son cuisinier ou encore Donald Trump en pleine perquisition du FBI.
Un concept contre-productif
Mais pour que la machine tourne, il faudrait que tout le monde continue à jouer le jeu, ce qui n’est pas souvent le cas. « Mes amis ne postent plus ou alors rarement, ce qui rend un peu inutile le fait de continuer à poster », raconte Océane, BeReal prenant la poussière sur sa page d’accueil. L’intérêt de l’application reposant sur un partage sans filtre entre ami.e.s, s’il n’y a plus personne avec qui partager cette authenticité, tout le principe tombe effectivement à l’eau.
Certes, il existe une option permettant de consulter en aléatoire des BeReal de comptes publics, mais si ce voyeurisme marche du tonnerre sur Instagram, observer un fragment de vie anonyme sur BeReal n’aura jamais la même résonance qu’avec une personne familière.
Qu’est-ce qui garantit effectivement qu’un BeReal n’a pas été prémédité?
« Puis je me suis lassée du concept », ajoute Océane qui voyait toujours la notification de publication beaucoup trop en retard. Cela dit, fait étonnant : même après le cap des deux minutes passé, il est encore possible de publier son BeReal, l’application précisant seulement au cercle d’abonné.e.s de l’utilisateur ou de l’utilisatrice qu’il ou elle s’y est pris.e tardivement.
Une punition que beaucoup jugent trop légère, et surtout, contraire à la quête d’authenticité voulue par le site. Qu’est-ce qui garantit effectivement qu’un BeReal publié en temps voulu plutôt qu’en temps imposé n’a pas été prémédité? De plus, la contrainte des deux minutes perd de son sens lorsqu’on sait qu’il est possible de recommencer sa photo jusqu’à en être satisfait.e. « Très vite, t’as envie de performer, je trouve », constate ainsi Clara, dont les publications supposément spontanées devenaient de plus en plus travaillées. « J’ai désactivé. »
sur le long terme, est-ce une formule qui parviendra à maintenir notre intérêt?
Autre point négatif : le stress. Bien que BeReal se targue d’être dénué de tous les aspects néfastes des réseaux sociaux — filtres, recommandations, statistiques, égo — la limite de temps est une source d’anxiété à elle toute seule, pour certain.e.s. « BeReal est presque trop rigide dans son objectif d’être décontracté et non toxique que ce n’est vraiment pas amusant [et que c’est] en fait secrètement stressant », observe ainsi un utilisateur. De nombreux et nombreuses autres ont cité ce même chronomètre comme justification suffisante pour désactiver l’application.
La révolution de l’ennui
BeReal nous fait réaliser que la vie n’est finalement qu’une suite d’événements ordinaires, voire totalement ennuyeux. Dans un article Vice, Jason Koebler parle même d’une « dystopie des médias sociaux où il semble que personne ne fasse jamais rien d’intéressant ». Mais si, au départ, la réalisation que nous vivons tous et toutes la même vie dans des corps différents peut être un soulagement, sur le long terme, est-ce une formule qui parviendra à maintenir notre intérêt?
Nous consultons rarement les réseaux sociaux pour voir la même monotonie dont est fait notre quotidien, après tout. Nous les consultons pour observer d’autres réalités que la nôtre et en être diverti.e.s. Instagram nous vend du rêve et nous le savons, mais l’espace d’un instant, nous acceptons que cette fabrication colorée nous sorte de notre routine. Les deux visions sont donc importantes pour maintenir une perception équilibrée de soi-même et du monde. Ne reste plus qu’à savoir laquelle des deux prendra l’ascendant.