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Bells Larsen : au-delà des tempêtes
Sur le plan personnel comme sur le plan musical, les astres s’alignent pour le jeune auteur-compositeur-interprète.
En attendant sa commande au comptoir, Bells Larsen s’accroupit pour caresser un épagneul King Cavalier Charles venu chercher un café avec sa maîtresse. La conversation est fluide, facile. Polie, mais chaleureuse. Dehors, c’est nuageux, mais il fait beau à l’intérieur du Brume.café.
Dimanche dernier, Larsen était de passage pour se produire en spectacle sur le toit du Théâtre Rialto dans le cadre de POP Montréal. Le point d’orgue approprié à un été couronné de succès, qui l’aura amené de Carleton-sur-Mer à Winnipeg en passant par Toronto. « Blurring Time, c’est la première chanson que j’ai écrite sur l’album. Ça fait plusieurs années. J’avais aucune idée de qui j’étais quand je l’ai écrite et hier, j’ai ouvert mon spectacle avec. C’était un moment très spécial pour moi. J’étais ému », raconte-t-il.
Si Bells Larsen prend conscience du chemin parcouru en temps réel, c’est parce qu’il a été périlleux. Pas plus tard que l’année dernière, le chanteur de 28 ans s’est retrouvé dans l’obligation d’annuler une série de concerts aux États-Unis après s’être vu refuser un visa à cause de sa transidentité. La tempête médiatique lui aura valu beaucoup d’attention — dont un passage remarqué à Tout le monde en parle — mais pas celle qu’il aurait souhaité.
« J’avais très peur que les gens me portent une attention passagère à cause de ça et qu’ils ne connectent pas avec la musique. Mais les “je suis désolé de ce qui t’arrive” se sont éventuellement transformés en “j’aime beaucoup ce que tu fais” », évoque Larsen, le regard pétillant.
La playlist de Dieu
Un an après la controverse ayant parasité la sortie de son album, la beauté et la délicatesse des compositions de Blurring Time ont valu à Bells Larsen le statut de nouveau chouchou de la scène indie.
Larsen a débuté l’enregistrement de l’album avant sa transition et l’a terminé après que sa voix se soit ajustée à la prise de testostérone. Le jeune chanteur harmonise ses voix pré et post-transition ensemble pour créer une proximité entre la jeune personne qu’il a été et celle qu’il est aujourd’hui. Le résultat est tendre, unique et empreint de la fragile mélancolie qui accompagne une grande transformation personnelle.
« Quand je chante à propos de ma masculinité et que je suis entouré de mes musiciens, ça m’arrive souvent d’être ému. Quand ils chantent my voice might get deep avec moi, c’est quelque chose d’important pour moi. C’est des gars cis, mais ils sont tellement doux et gentils. Ma masculinité est inspirée par eux », m’explique Bells Larsen dans un français impeccable appris en immersion scolaire.
Les chantres de la francophonie qui ne sont pas familiers avec sa musique seront ravis d’apprendre que Bells Larsen est non seulement bilingue, mais que Blurring Time l’est aussi. On y retrouve des compositions entièrement en français, comme Calme incertain et 143. Il n’a jamais été un de ces unilingues anglophones de la république du Mile-End.
Pour accompagner l’album, Larsen a réalisé un court documentaire pour expliquer sa démarche. Il y affirme avoir hâte au jour où son identité de genre ne sera plus au cœur du discours, un souhait qu’il formule avec un peu plus de nuance, un an plus tard.
« Là-dessus, il y a deux vérités qui se côtoient. J’aime connecter avec les jeunes personnes queer ou trans qui me suivent de spectacle en spectacle. Je suis l’un d’eux, mais ma musique ne s’adresse pas qu’aux jeunes LGTBQ+. Il y a quelques semaines, à Toronto, un monsieur d’un certain âge m’a dit que, si Dieu avait une playlist, je serais surement dessus. Ce genre de réactions là, c’est spécial aussi. J’ai la certitude qu’il y a moyen d’élargir mes visées musicales sans perdre de vue qui je suis », confie Bells Larsen.
Si la confiance qui anime le jeune musicien découle de cette connexion qu’il a pu établir avec son public grâce à Blurring Time, il souhaite pouvoir aller de l’avant musicalement et thématiquement. « Cet agencement de voix, c’est pas quelque chose que je compte refaire. Je ne réenregistrerai pas mes vieux albums et ça ne m’intéresse pas d’utiliser l’IA pour me “cloner”. Aussi, j’ai hâte de ne plus avoir à expliquer le concept de l’album aux publics qui me connaissent moins. Le concept du prochain, c’est qu’il n’aura pas de concept. »
Réinventer sa voix
Bells Larsen se perçoit d’abord comme un raconteur, puis comme musicien. Il a reçu sa première guitare à l’âge de huit ans et n’a jamais appris ses gammes et accords dans un cadre scolaire.
« La personne qui a le plus influencé mon parcours, c’est Kevin Howley. C’est un monsieur qui habitait dans le quartier et qui enseignait la musique aux jeunes. Il a été la première personne à ne pas me parler comme si j’étais un enfant. Il m’a demandé ce que je voulais apprendre et comment je voulais utiliser ma guitare. Il m’a fait réfléchir à ces questions-là et m’a aidé à cultiver une identité musicale. On est encore amis, il assiste souvent à mes spectacles », raconte-t-il
S’il s’estime très bon guitariste, Bells Larsen ressent encore une certaine insécurité à propos de sa voix. Les discrets arrangements de Blurring Time la mettent de l’avant. On s’y sent parfois seuls avec elle. « C’est une voix imparfaite. Elle n’est pas entraînée de manière classique. J’ai de la misère à accepter ça. Elle est excellente pour raconter mes histoires, mais elle n’est pas toujours juste », confie le principal intéressé.
Conscient que ses arrangements placent sa voix au cœur de ses chansons, Larsen souhaite que sa facture musicale évolue afin d’appuyer ses forces et d’amenuiser ses insécurités. Il travaille d’ailleurs déjà sur son prochain album. Après cette entrevue, Larsen prévoit rencontrer la personne qui réalise le projet pour passer en revue les maquettes de chansons afin d’en déterminer les arrangements. « C’est certain que mon prochain album sera plus “produit” », révèle Larsen.
Larsen s’inspire, entre autres, du travail d’artistes comme Sasha Cay afin d’établir la suite de son parcours. « L’utilisation qu’iel fait d’autotune pour moduler sa voix dans certaines chansons est vraiment géniale. Je vois ça comme un beau terrain de jeu pour continuer à challenger la notion de genre dans ma musique. »
Nos chemins se séparent après une limonade et un succulent scone cheddar-oignons. Je suis surpris d’à quel point j’ai été touché par cette rencontre avec un jeune homme si différent de celui qu’on voit à la télévision depuis un an. Plus confiant, plus magnétique. La jauge de star power est dans le tapis. La vie lui sourit en 2026, mais je quitte en lui souhaitant intérieurement encore plus de beau.
Le succès a fait du bien à Bells Larsen. Au-delà de sa transidentité, on peut facilement s’identifier à lui parce qu’il incarne la résilience. Cette idée que ça vaut la peine de s’accrocher et de passer à travers les tempêtes que la vie nous envoie.
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