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Avez-vous secrètement souhaité la mort de Donald Trump?

C’est sans doute la pensée intrusive la plus humaine qui soit.

Par
Malia Kounkou
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Samedi, lors d’un rassemblement de campagne en Pennsylvanie, l’ancien président Donald Trump a été touché d’une balle de fusil à l’oreille, mais à voir plusieurs commentaires, certains auraient préféré le cœur.

Et parmi ceux qui ont laissé échapper cette pensée déçue à voix haute, durant les quarante-huit heures suivant cette tentative d’assassinat, nombreux en ont ressenti le contrecoup dans les sphères virtuelle comme réelle.

« Merde, si proche. Dommage. […] Quel jour glorieux cela aurait pu être! », écrivait le jour même, sur son compte X, la Dre Karen Pinder, professeure de la faculté de médecine de l’Université de Colombie-Britannique.

Depuis, une enquête a été ouverte et les appels à sa suspension ne cessent de pleuvoir, y compris en provenance du chef du parti conservateur de la province, John Rustad.

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L’humoriste et autrice Léa Stréliski, dont « Exagérer est mon métier » figure dans la bio de son compte X, a elle aussi fait allusion à ce qui est (fort probablement) passé par la tête de nombreuses personnes :

Peu de temps s’en est fallu pour que sous sa publication s’entassent des « conne », « sale merde », « inculte » avec, en prime, un « vidange de gauchiste ».

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Bien qu’aucun lien explicite n’ait été fait avec la presque-mort récente de Donald Trump, il faut croire que les gens ont tout de suite su faire les mathématiques pour trouver le résultat un brin « méchant et malsain », comme l’écrit le commentaire en tête.

« Immoral » serait un troisième adjectif récurrent, depuis le début des événements, surtout qu’en plus du tireur, un membre innocent de la foule est également décédé d’une balle perdue, ce même jour.

« Si […] vous pensez que cette fusillade était justifiable, il y a quelque chose qui ne va pas dans votre âme », S’insurge ainsi un internaute.

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« [Donald Trump] n’est pas un bon gars, mais vous n’êtes peut-être pas vous-même le bon gars que vous pensez être », poursuit celui qui, à un rapide coup d’oeil sur son compte, ne semble être ni pro-Biden ni pro-Trump, ce qui ne l’empêche pas d’éprouver de l’empathie pour les deux.

Et, bien entendu, beaucoup se posent la question qui tue (littéralement) : si une personne profère de telles choses à voix haute, doit-on craindre qu’elle passe ensuite à l’acte?

Car, pour tous les tweets anti-Trump qui ont été fustigés sur la place publique, des milliers d’autres sont devenus viraux, ce qui ne peut signifier que deux choses : soit les prisons vont bientôt doubler d’effectif, soit souhaiter la mort d’une personne que nous détestons – voire s’en réjouir – est une expérience secrètement humaine, qu’on l’accepte ou non.

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La mort vous va si bien

Au Royaume-Uni, une enquête de 2021 menée par YouGov démontre qu’un tiers de la population britannique a déjà souhaité la mort de son prochain, et que 24 % de ce pourcentage n’éprouvait même aucun regret face à ce souhait.

L’étude démontre aussi que 56 % des Britanniques trouvent acceptable de célébrer la mort d’une personne qu’ils n’apprécient pas.

Ce qui s’est bien vu avec le décès de la reine Élisabeth II, en 2022, lorsqu’en guise de dernier hommage, Internet s’est lancé dans une compétition mondiale de blagues à thématique funéraire, estimant que le passé colonial dont elle était le symbole ne méritait aucune de leur larme.

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Mais pour ce qui est du fait de souhaiter la mort d’une personne, à présent, ramenons la situation à un cadre plus universel : que quiconque n’ayant jamais imaginé un scénario fictif, mais gore à la suite d’un épisode de rage au volant ou d’une réprimande humiliante de son patron lève la main bien haut. Puis l’abaisse, une fois rendues publiques des archives de paroles plus hautes que sa pensée prononcées lors de sa crise d’adolescence.

Comme l’expliquait déjà en 2019 la psychologue criminelle Julia Shaw, toute cette mare de sang mentale est une expérience peut-être honteuse, mais finalement très humaine.

« Heureusement, la plupart d’entre nous ne commettent jamais de meurtre. [C’est juste] un exercice d’empathie », rassurait-elle.

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« Vous réfléchissez bien, vous imaginez quelles seraient les conséquences, vous imaginez ce que cela pourrait être de vivre cela – et devinez quelle est votre décision, en général? “Je ne veux pas faire ça, parce que ce ne sont pas les conséquences que je souhaiterais”. »

Avant d’aller plus loin, rappelons que proférer des menaces de mort, même si elles ne mènent à aucune violence, constitue un acte criminel passible d’un emprisonnement maximal de 5 ans. Mais avant même que n’intervienne la loi, nous avons tous (ou presque) une barrière mentale qui nous permet de nous en tenir à des pensées cathartiques, sans passer à l’acte et subir ses conséquences terribles.

Ce type de retenue émotionnelle, puis physique, est même un signe que l’être humain a atteint le dernier stade d’intelligence disponible sur le marché, comme cela peut être lu dans The Telegraph.

« Fantasmer sur le meurtre indique qu’une personne est plus avancée sur le plan de l’évolution. »

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« Cela suggère que ses ancêtres se sont adaptés à ce comportement plutôt que de tuer des gens », poursuit-on.

Mais si, parmi la population, une personne devait passer à l’acte, les premiers indicateurs à observer seraient sa santé mentale, sa perception du monde et le degré d’obstacle insurmontable que représenterait l’individu au cœur de ses idéations meurtrières.

« Il faut que cette personne se sente affectée et oppressée dans sa liberté au point où passer à l’acte devient sa seule option, m’explique par téléphone Emmanuel Cuisinier, doctorant au département de philosophie de l’Université de Montréal. Heureusement, nous ne sommes pas tous poussés à faire ça, parce que la plupart des gens vont réussir à trouver des solutions pour voir le monde différemment. »

Le propos derrière le commentaire

Il reste toutefois à comprendre une chose : pourquoi autant de personnes souhaitent voir Donald Trump mort, même de façon fictive?

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Commençons par préciser que ce sentiment n’est aucunement nouveau, surtout sur Internet. En 2020, lorsqu’il a été annoncé que l’ancien président avait possiblement été infecté par la COVID-19, les cris d’espoir virtuels ont été tels qu’Instagram, TikTok et X ont aussitôt rappelé par communiqué qu’il était formellement interdit de souhaiter la mort de qui que ce soit sur leur plateforme.

Aujourd’hui, Trump vient de frôler une fois de plus la mort et d’engendrer des soupirs de regret – encore.

Un élément majeur à considérer ici serait l’effet de groupe, surtout en ligne. Car, tout comme nous l’enseignent à nouveau les réactions humoristiques suite à la disparition de l’ancienne reine d’Angleterre, ce n’est bien souvent pas l’événement en lui-même qui compte, mais le simple fait que tout le monde en parle, que les blagues et les rires coupables à ce sujet fusent.

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C’est donc plus par FOMO virtuel que par conviction que beaucoup souhaitent prendre part à ces festivités macabres.

Quant à ceux qui ont un véritable grief avec Donald Trump, veulent-ils réellement le voir mort? Pour le doctorant, la question doit être posée d’une façon un peu plus nuancée.

« Il est important de regarder au-delà de la moralité des commentaires, et de voir ce qu’ils veulent vraiment dire, à quoi ils font vraiment référence et pourquoi autant de personnes ont ressenti le besoin de [les] faire », explique Emmanuel Cuisinier.

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Le comprendre nous permet de réaliser que Donald Trump est rarement perçu comme un homme, un père de famille, un mari, et une ancienne célébrité qui, en quête d’une dernière couronne, s’est finalement lancée dans la politique.

Aux yeux de ceux qui l’adulent et l’exècrent, il est et reste le symbole populaire de ce que l’Amérique a de plus conservateur.

S’il est donc une image plutôt qu’un être humain, ce n’est pas l’homme que tous ces internautes veulent voir mourir, mais plutôt ce qu’il incarne.

« On peut être en colère contre Donald Trump, contre les idées qu’il représente, parce qu’elles répriment notre liberté, mais la personne en tant que telle, si on la croise dans la rue, n’aura pas un si grand effet », explique en ce sens Emmanuel.

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Bien qu’il perçoive objectivement ces commentaires comme étant haineux par nature, la pertinence d’y apposer un jugement moral et implacable à ce stade est moindre, à ses yeux, surtout si ces mots ne restent que des mots, sans répercussion tangible dans la vie réelle.

« Nos pensées sont à nous-mêmes, donc nous sommes les seuls juges. Mais une fois qu’elles engendrent une action qui implique et a des conséquences sur les autres, on peut alors parler d’une expérience morale et d’un jugement. »

La morale de l’histoire

Cela rend-il nos propos plus acceptables pour autant? La réponse est non, pour le doctorant, et ce, qu’importe le degré de justification contextuelle. Car, non seulement l’acte de tuer est un interdit fondamental de philosophie morale, mais passer à l’acte est d’autant plus contre-productif.

« L’erreur serait de mal comprendre notre manque de liberté et de penser que la mort de quelqu’un changerait cela », précise Emmanuel.

« On a besoin des autres pour vivre, pour constituer notre monde et notre perception du réel », plaide-t-il.

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Peut-être est-ce donc ce fameux frein moral qui stoppe les superhéros pourtant sur le point de démembrer leur némésis, dans les sagas Marvel. Car, en survivant, cet ennemi – et le carnage qu’il crée – les aide paradoxalement à mieux chérir leur propre liberté.

« Être libre, c’est pouvoir choisir à l’intérieur d’un cadre ou d’une contrainte, conclut Emmanuel. Donc reconnaître qu’on est libre passe aussi par l’oppression; c’est en étant limité par les autres que je réalise que j’ai de la liberté. »

De quoi nous faire souhaiter que Donald Trump esquive la mort une fois de plus.