Athènes : un abri, mais pas le paradis pour les réfugiés LGBTQIA+

Cinq témoignages, cinq rêves de liberté.

Pour les demandeurs d’asile pris dans les tentes boueuses des camps de réfugiés grecs, le rêve d’atteindre un jour Athènes prend des allures d’obsession. La capitale hellénique n’est toutefois pas le sanctuaire espéré pour les migrants de la communauté LGBTQIA+ : dès qu’ils posent le pied sur le continent européen, plusieurs réfugiés sont immédiatement aspirés dans les entrailles de la métropole grecque. 

Impossible pour les migrants de travailler, d’aller à l’école et d’obtenir des soins de santé tant que leur demande d’asile n’a pas été acceptée. Comme les délais s’allongent parfois jusqu’à plus d’un an, les personnes réfugiées sont forcées à une existence clandestine, en marge de la société grecque. Les réfugiés LGBTQIA+ sont souvent pris dans une spirale encore plus dangereuse, combinant travail du sexe et itinérance. 

Cinq d’entre eux ont accepté de nous rencontrer et de nous partager leurs histoires. 

Joseph

Crédit photo : Alexis Boulianne

C’est lorsque le passeur qui le guidait dans une forêt turque lui a soudainement donné une veste de sauvetage que Joseph a compris que quelque chose clochait. 

L’Ougandais de 27 ans n’avait jamais vu la mer et pensait que l’Europe était un pays, et non un continent, quand il a été mis dans un radeau et envoyé vers les côtes de la Grèce en plein milieu de la nuit. C’était la dernière étape d’une improbable traversée de l’Afrique que Joseph a été forcé d’entamer après avoir été persécuté pour son homosexualité dans son pays natal. 

Dénoncé par son propre père lorsqu’il avait 17 ans, Joseph a fui son pays natal pour le Kenya. Dégoûté par les propos homophobes tenus par certains employés du Haut Commissariat pour les Réfugiés dans le camp où il s’était retrouvé, le jeune homme a payé un chauffeur pour l’emmener en Égypte. De là, un autre passeur l’a mis dans un conteneur sur un bateau en direction de la Turquie, en compagnie de six Érythréens.

«Je n’ai jamais réalisé à quel point mon histoire était improbable et terrifiante avant d’en parler à d’autres personnes à Athènes. Quand j’avais 17 ans, j’ai passé deux semaines en prison en Ouganda où j’ai à peine pu manger et voir la lumière, alors, pour moi, tout ça n’était pas grand-chose», lance-t-il avec un grand éclat de rire.

Au camp de Moria, sur l’île de Lesbos, Joseph a fait la connaissance de Justin Hilton, le fondateur de Safe Place International, un organisme qui s’affaire entre autres à mettre un toit sur la tête des réfugiés LGBTQIA+ un peu partout dans le monde.

«J’ai vite vu mes amis devoir se tourner vers le travail du sexe pour survivre, alors que moi j’avais réussi à trouver un endroit où rester. C’est là que je me suis dit que je devais faire quelque chose pour aider les autres.»

C’est Justin qui a donné à Joseph les clés de son premier logement à Athènes, un studio où se sont vite entassées six autres personnes. «J’ai vite vu mes amis devoir se tourner vers le travail du sexe pour survivre, alors que moi j’avais réussi à trouver un endroit où rester. C’est là que je me suis dit que je devais faire quelque chose pour aider les autres», explique Joseph.

Son rêve d’un endroit où les réfugiés de la communauté LGBTQIA+ pourraient venir manger un morceau, suivre des cours de langues ou simplement souffler un peu s’est concrétisé en avril 2019 avec l’ouverture du Centre communautaire de Safe Place International.

En déambulant entre les quatre murs bariolés d’arcs-en-ciel de la salle commune, Joseph rayonne. Les divans sont tous occupés, des gens utilisent les ordinateurs et les machines à laver ronronnent en arrière-plan. 

«Je me sens bien, mais je ne suis pas encore fier. Ce que j’ai fait, ce n’est qu’une goutte dans l’océan. Les personnes LGBTQIA+, pas seulement les réfugiés, continuent d’être persécutées à travers le monde. Les gens doivent accepter que nous sommes aussi des humains», lance-t-il, avant de passer derrière le comptoir pour aider à préparer un repas. 

Tamara

Crédit photo : Ariane Labrèche

«La seule différence entre l’Irak et la Grèce, c’est qu’ici, je ne vais peut-être pas me faire tuer parce que je suis trans», laisse tomber Tamara. 

Pour les demandeurs d’asile transgenres, Athènes est loin d’être sécuritaire. Après avoir fui son pays en traversant la Turquie, avant d’arriver sur l’île de Chios par bateau, Tamara s’est vite butée à la transphobie qui infiltre toutes les sphères de la société grecque. 

«Je connais une seule femme trans dans toute la Grèce qui a réussi à obtenir un emploi, alors imaginez pour une personne trans réfugiée», lance Sotiria, assise aux côtés de Tamara. Sotiria est une des instigatrices grecques du groupe de soutien LGBTQIA+ Refugees Welcome, une organisation autogérée et indépendante qui offre des espaces sécuritaires aux demandeurs d’asile de la communauté à Athènes. 

«En ce moment, je vis dans un logement prêté par un organisme et ils peuvent me mettre à la porte à tout moment. Tout ce que je veux, c’est un emploi.»

Tamara a enfin trouvé un espace où être elle-même au sein du groupe, à défaut de se sentir acceptée dans sa société d’accueil. «J’avais tellement hâte de pouvoir travailler pour gagner mon propre pain et de ne pas devoir attendre que quelqu’un me le donne. En ce moment, je vis dans un logement prêté par un organisme et ils peuvent me mettre à la porte à tout moment. Tout ce que je veux, c’est un emploi», explique-t-elle. 

Une perte de logement est tout ce qu’il faut pour que Tamara soit obligée de retomber dans le travail du sexe, un «passage obligé» pour les migrants queer à Athènes, selon elle. La bureaucratie grecque garde les réfugiés comme Tamara dans une précarité qui met leur santé mentale, physique et leur vie en danger. 

«Ici, je suis vivante, mais morte en dedans», dit-elle, le regard triste et fatigué. 

Marwan

Crédit photo : Ariane Labrèche

En débarquant à Alexandroúpolis après avoir traversé la forêt qui sépare la Grèce de la Turquie, Marwan a senti pour la première fois un souffle de liberté. «C’est la première fois de ma vie où j’ai pu rencontrer d’autres hommes gais et faire l’amour dans la plus grande indifférence de la société», lance-t-il avec un grand sourire.

Après être resté en Grèce deux ans, Marwan s’est rendu en Allemagne où il a découvert un monde plus permissif qu’il ne l’avait jamais imaginé. «Il y avait même des plages de nudistes!», s’exclame-t-il en gesticulant et en riant. 

«C’est sûr que pour les touristes, il n’y a pas de problèmes, mais moi, je n’aurais jamais pu avoir une vie normale.»

Le parcours du Tunisien a pris des allures de traversée du désert quand il est parti en Allemagne, échouant ainsi à se présenter à son entrevue d’asile en Grèce. Être une personne en situation de migration vient souvent avec l’obligation de devenir un expert légal pour suivre la progression labyrinthique de son propre dossier. Parfois, par manque de compréhension, de connaissances, ou parce qu’ils ont quitté leur lieu d’arrivée en Europe, certains réfugiés ne se présentent pas à leur entrevue, ce qui entraîne un refus automatique de leur demande d’asile. 

Marwan a donc été arrêté en Allemagne et emmené dans une prison sur l’île de Crète. Avec l’aide de LGBTQIA+ Refugees Welcome, le trentenaire a réussi à faire renverser le rejet de sa demande d’asile, une rare victoire dans un cas comme le sien. 

«J’ai dû répondre à plein de questions en cour, où on me demandait si c’était vraiment si pire que ça en Tunisie. Un traducteur homosexuel m’a même dit que quand il y était allé, il n’avait pas eu de problèmes. C’est sûr que pour les touristes, il n’y a pas de problèmes, mais moi, je n’aurais jamais pu avoir une vie normale», raconte Marwan. 

En attendant que son dossier soit clos une fois pour toutes, Marwan n’a qu’une seule ambition: retrouver son amoureux en Allemagne, travailler et être indépendant. «Ma vie rêvée m’échappe à cause d’un papier», soupire-t-il. 

Mahmoud

Crédit photo : Alexis Boulianne

Mahmoud tuait le temps sur Facebook lorsqu’il est tombé par hasard sur la page du groupe LGBTQIA+ Refugees Welcome. «Je me sentais tellement seul, j’avais vraiment besoin d’un ami, alors j’ai décidé de les contacter même si j’avais peur», se rappelle le jeune homme de 18 ans. 

Pourtant, ce n’est pas la compagnie qui manque à Mahmoud. Le Sierra-Léonais vit présentement dans un appartement d’Athènes avec plusieurs autres Africains, mais cette colocation forcée a plus des allures de surveillance que de camaraderie. «Je n’ose pas leur dire que je suis gai, car j’ai vraiment peur de ce qu’ils pourraient faire. Ils me jugent tout le temps, sur la manière dont je marche, m’habille, vis ma vie…je veux tellement m’en aller de là, mais je n’ai pas le choix», laisse-t-il tomber. 

«J’ai connu d’autres personnes comme moi, on a pris plein de photos. C’était la première fois que je pouvais être moi-même et être compris. Ce jour-là, j’ai été libre.»

Le stress causé par sa situation s’empile sur tous les traumatismes que Mahmoud a déjà accumulés, même s’il est à peine sorti de l’adolescence. Accusé de propager de la magie noire et ostracisé dans son pays natal, Mahmoud a été témoin de violences horribles lors de son trajet vers l’Europe. «J’ai vu des gens se faire battre, mourir, j’ai moi-même été battu avec la crosse d’un fusil», énumère-t-il avec difficulté. 

À son arrivée à Moria, Mahmoud a été incarcéré dans une cellule en attendant de pouvoir enfin parler à un docteur. Ce dernier lui a donné le précieux papier lui permettant de voyager librement à travers le pays en attendant son entrevue d’asile.

En attendant de pouvoir aller à l’école ou de pouvoir travailler, Mahmoud a trouvé son seul rayon de lumière en allant récemment à sa première rencontre avec les membres du groupe LGBTQIA+ Refugees Welcome. «J’ai connu d’autres personnes comme moi, on a pris plein de photos. C’était la première fois que je pouvais être moi-même et être compris. Ce jour-là, j’ai été libre», dit Mahmoud, les yeux brillants. 

Milat

Crédit photo : Alexis Boulianne

Milat n’a eu besoin que de 22 jours dans le camp de réfugiés de Moria, sur l’île de Lesbos, pour savoir qu’il ne voulait pas y rester. «Je me sentais tout simplement en danger là-bas», explique cet Iranien de 27 ans. 

Ayant payé un trafiquant qui lui avait promis de l’emmener dans un autre pays que la Grèce, il s’est retrouvé dans le port du Pirée, à Athènes, les yeux bandés, filant à toute allure dans une voiture qui s’est garée devant un appartement. C’est dans ce logement exigu qu’il est resté cloîtré pendant 3 mois, dans la peur d’être découvert par la police grecque. Son passeur s’est finalement évaporé dans la nature et Milat s’est retrouvé à la rue après avoir été expulsé de son logement clandestin.

Une longue période d’itinérance et de travail du sexe a alors commencé pour Milat. «Je passais mes nuits dans des casinos, dans des bars, je rencontrais des hommes plus âgés pour faire assez d’argent pour survivre, raconte-t-il en farsi d’une voix douce et d’un ton égal. Ils ont abusé de ma vulnérabilité.»

«Je passais mes nuits dans des casinos, dans des bars, je rencontrais des hommes plus âgés pour faire assez d’argent pour survivre, raconte-t-il en farsi d’une voix douce et d’un ton égal. Ils ont abusé de ma vulnérabilité.»

Milat se souvient avec douleur de ces mois dans la rue, où il vivait dans une anxiété constante. «J’avais toujours l’impression qu’être gai c’était illégal, comme en Iran, et que j’allais me faire arrêter par la police», se souvient-il. Même aujourd’hui, 2 ans plus tard et alors qu’il a trouvé un réseau plus fort et qui le soutient, Milat ne parle pas facilement de son orientation sexuelle. Il dit craindre le stigma social en Grèce. «En Iran il y avait les musulmans fanatiques, en Grèce il y a les chrétiens fanatiques. Mais je suis en sécurité ici, au moins la loi n’interdit pas l’homosexualité.»

Milat habite désormais avec un autre homme qui s’est occupé de lui alors qu’il était encore à la rue. Dans les derniers mois, le jeune Iranien a pu rencontrer un avocat et faire une demande d’asile officielle. Il fréquente aussi un groupe de soutien pour migrants homosexuels, et envisage avec beaucoup plus d’optimisme son avenir en Grèce. «J’ai trouvé une force en moi et je crois en mes capacités, dit-il en levant les yeux. J’ai vraiment espoir que je vais m’en sortir.»

Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Fonds québécois en journalisme international.

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