Charlotte Baker

Arrivée quelque part

Comme tout être humain, j’ai eu deux grands-pères. L’un venait d’une famille extrêmement riche, l’autre, d’une famille extrêmement pauvre. Ils sont nés tous deux au début du 20e siècle.

Le premier était un fanatique de ski, d’équitation, de voile et de golf. Jusqu’à son dernier souffle, il a appliqué sa maxime préférée apprise au collège: «Un esprit sain dans un corps sain». Pour Maurice, le sport revêtait une importance quasi-religieuse et les loisirs étaient chose sérieuse. Il devait, non seulement faire du sport, mais y exceller. Et surtout, l’étudier. Dans la grande absurdité de la vie, il avait trouvé un sens, une direction: tout  savoir sur la voile, l’histoire équestre et les champions olympiques de slalom géant. Il est mort à 85 ans sur son voilier. L’autre grand-père venait quant à lui d’une famille où tout était combat pour la survie, pour la vie. Remarquez, Réal s’en est très bien sorti, mais il n’aimait pas trop le sport. Ses loisirs, son loisir préféré : travailler. Il est mort à 75 ans dans son atelier en train de réparer un truc ou de gosser quelque chose.

Il y a 50 ans, l’obsession de mon grand-père pour le monde du loisir était exceptionnelle et celle de mon autre grand-père pour le travail, la norme. Et aujourd’hui? Aujourd’hui, il y a le yoga, la danse africaine et autres balivernes inventées par le YMCA du Mile-End.  Le ski, le patin, la raquette, les courses de pigeons voyageurs ou de voitures anciennes, les clubs d’orchidophiles ou de scrabble, la planche à neige, le patin à roues alignées, la plongée sous-marine, le tango, le kayak, le judo, le karaté et le pilates. Aujourd’hui, nous, les gossses de riches, avons de plus en plus les moyens d’être obsédés par le sport, le plein air et les sacro-saintes activités. Nous n’avons aucun problème de loisirs et il est mal venu de ne pas en avoir, suspicieux même de préférer le sofa au gymnase.
Avancer sur les sentiers de l’histoire

Me revoilà en 2008, dans le Parc Forillon, embarquée dans ma seconde traversée de la Gaspésie en ski de fond, sur mes nouveaux Rossignol. Je longe le fleuve depuis déjà six jours en compagnie de 150 hurluberlus en lycra qui avalent les kilomètres, adorent le froid, aiment souffrir et prennent les sports et les loisirs plus qu’au sérieux. Je m’arrête une seconde et je regarde le sentier blanc qui n’aboutira jamais nulle part, je dévisse ma bouteille d’eau en plastique translucide de super sportive performante et j’hallucine littéralement. Le paysage est magnifique, mais il fait froid en calvaire et j’en ai plein mon casque de la récréation. J’oscille entre l’extase et l’exaspération totale. Pendant que tous ces valeureux champions me dépassent allègrement sur la piste, je vois dans un mirage mon grand-père Réal qui se moque de moi et de notre besoin post-moderne d’équilibre entre le travail et les loisirs. Je le vois sourire en me disant railleur: «Tu as pris des vacances pour faire sept jours de ski de fond? T’as rien de plus constructif à faire que d’aller t’épivarder dans la neige et de souffrir dans tes loisirs?» Je repars en souriant béatement à la solitude et aux mirages, à l’immensité bleue et rose du Fleuve, à l’hiver qui me pince les joues et au bruit de mon cœur qui marque le temps. Je repars en pensant tendrement à mon grand-père et à ses grands yeux bleus. Mon esprit se perd. C’est un peu ça prendre le temps de se joncher sur une paire de ski une semaine durant : réfléchir à tout et à rien à l’ombre des grands sapins. Quelques kilomètres de plus et un nouveau mirage : Maurice est fier. Il est fier de moi, mais aussi de notre évolution collective. «Tous les peuples évolués ont des loisirs qui leurs ressemblent, qui définissent leur identité, disait-il. Les Finlandais pratiquent le ski de fond sérieusement depuis des siècles, les Écossais font de la chasse à cours, les Anglais ont le tennis, les Hollandais font du vélo, les Autrichiens font du ski alpin. Nous, Canadiens, devons pratiquer sérieusement nos sports d’hiver et pas seulement le hockey!» Le sport construit une histoire nationale et il aurait apprécié cette tradition naissante qu’est la Grande Traversée: cette appropriation à la fois de l’immense territoire gaspésien et de notre hiver par le sport, un sport noble qui ne fait pas vroum vroum. Un sport difficile : celui «d’un esprit sain dans un corps sain». Celui, peut-être, d’une société plus saine parce que plus riche financièrement et plus riche de son histoire.
J’ai arrêté de discuter avec mes grands-pères disparus, dont les visages se perdaient dans la neige scintillante, pour regarder l’immense beauté du monde et sourire, justement, à notre histoire. Là, à Forillon. L’un des plus beaux endroits que j’ai vus sur terre. Là, où l’on entend souffler dans le vent l’âme des pêcheurs éreintés, frustrés, exploités et finalement expropriés pour que mes skis fassent vibrer mon âme et surtout la fasse avancer. Car, c’est ce que nous cherchons n’est-ce pas? À travers le sport, les loisirs ou le travail, un sens, un but. Ou, peut-être, est-ce exactement le contraire : nous avalons les kilomètres pour oublier que la vie est absurde et qu’elle n’a pas de sens. En ski, je me souviens, et je me souviendrai que mes loisirs s’écrivent sur un sentier tout blanc. Celui de la vie qui passe au gré du cœur qui bat et qui veut battre si fort qu’il s’impose d’avancer dans l’histoire toute blanche d’un pays qui n’est pas un pays, mais l’hiver.

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