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Après la chute : la victoire d’un ex-hockeyeur du junior majeur
Lucas dépose le gilet sur l’immaculé du canevas. Décidé et sans la moindre hésitation, il trace un trait, suivi d’un autre. La peinture bleue souille le maillot dans un rituel irrévocable. C’est fait, il n ’y a plus de retour en arrière, même s’il faut bien admettre qu’il en reste un.
Au moins, une dernière fois.
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Ces derniers mois, le monde du hockey junior a réalisé que son statut privilégié ne le protégeait plus des conséquences de ses dérives, ce qui a mis en lumière une culture de silence où les abus étaient courants. Des scandales et des révélations ont émergé, notamment des rituels humiliants, de l’intimidation, des commotions cérébrales mal évaluées et surtout, des incidents de nature sexuelle. Dans l’ensemble, la supervision, tant sur la glace qu’en dehors, semble souvent défaillante.
Chaque joueur ayant vécu des situations bouleversantes a une histoire unique, avec ses paramètres spécifiques. Toutefois, la plupart d’entre eux ont dû faire face à l’impunité du système tout en essayant de réparer par eux-mêmes les dommages subis.
Voici celle de Lucas Lajoie, numéro 20 des Cataractes de Shawinigan, saison 2013-2014.
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Lucas prend place sur le divan bancal de l’atelier d’artiste qu’il partage dans la Haute-Ville de Québec. Avec ses cheveux décolorés, ses petits tatouages et ses vêtements tachés de peinture, il ressemble davantage à un hipster qu’à un joueur de hockey.
Malgré sa carrure imposante qui trahit son passé d’athlète, l’artiste visuel de 27 ans semble un brin nerveux. Après s’être consacré à la peinture pendant les trois dernières années, il se sent maintenant prêt à clore un chapitre inachevé de sa vie.
Ou du moins, essayer.
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Le hockey
Lucas se remémore ses années de hockey mineur passées à Jonquière, une période pour lui heureuse. Il a ensuite gravi les échelons jusqu’à atteindre les niveaux Midget Espoir et AAA, comme le veut le parcours typique pour accéder à la Ligue de Hockey Junior Majeur du Québec.
C’est à l’été 2013, le jour même de son bal de fin de secondaire, que les Cataractes de Shawinigan prononcent son nom lors du repêchage de la LHJMQ.
Sans surprise, l’événement est une source de fierté indéniable pour le jeune homme et l’émotion l’envahit lorsqu’il reçoit son chandail et sa casquette. L’équipe de direction le félicite d’une poignée de main tout en l’invitant à participer au camp d’entraînement à venir.
Il a alors 17 ans.
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Sans repères, son premier camp junior se révèle être une expérience difficile. « Il est facile de douter de soi-même face à la concurrence. Il y avait des joueurs venus de partout, certains étant même déjà repêchés par des équipes de la Ligue nationale de hockey », raconte celui qui évoluait à l’aile gauche. Malgré quelques bons moments, il ne réussit pas à se tailler une place dans la formation.
Plutôt que de se laisser décourager, Lucas rejoint son équipe Midget AAA en tant que capitaine. Avec un rendement d’un point par match, il maintient l’espoir en attendant l’appel qui le ramènerait en Mauricie.
Quelques mois d’impatience suffisent.
Bien que percer le Q soit une grande étape dans la carrière d’un joueur, l’ambiance dans la chambre peut également être déroutante. « Tout est impressionnant à ton arrivée, confie-t-il. Ça va vite, c’est stressant. Des joueurs t’accueillent super bien, d’autres s’en foutent. T’arrives là, avec un statut de nouveau venu, mais en fait, t’es un ti-cul un peu perdu. »
Lucas emménage une pension et rejoint le Cégep de Shawinigan. Étudiant doué, il n’a toutefois pas encore déterminé ce qu’il veut faire plus tard dans la vie. Dans sa tête, un seul objectif : faire partie de l’équipe.
En janvier 2013, Lucas souffle ses 18 ans et réussit à s’imposer comme un joueur responsable au cours du printemps, obtenant de plus en plus de temps de jeu.
Vers la fin du calendrier, l’entraîneur-chef propose au numéro 20 l’idée de se battre sur la glace. Même s’il n’avait jamais envisagé cette option, il se voit même offrir une séance privée avec un goon. « C’est pas comme si j’avais eu le choix, mais je m’aurais certainement fait planter devant une aréna pleine », se souvient-il.
Jamais il n’aurait imaginé qu’à la fin de la saison, il se retrouverait KO sans avoir eu à jeter les gants.
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La soirée
« J’avais un coéquipier qui résidait dans une pension plus confortable que la mienne, alors il m ’invitait souvent à venir chez lui pour écouter des games. La dame qui tenait la pension était l’épouse d’un actionnaire des Cataractes et la belle-sœur du directeur général.
Notre saison est terminée, nous regardons un match entre Montréal et Boston pour ensuite décider d’aller se détendre dans le spa. C’est une fois en maillot que la propriétaire de la pension vient nous rejoindre avec une amie que je ne connaissais pas, apportant avec elles des bières.
Peu de temps après, mon coéquipier sort du spa et quitte avec l’amie pour coucher ensemble à l’intérieur, me laissant seul avec la dame. Elle avait 36 ans, était mère de deux enfants alors que j’en avais seulement 18. Elle a commencé à me faire des avances, puis s’est assise sur moi avant d’entamer une relation sexuelle. »
Encore aujourd’hui, alors qu’il me raconte l’histoire dans son studio, Lucas n’arrive pas à pleinement saisir ce qui s’est passé cette soirée-là. Bien qu’il ait été consentant, il n’a jamais vraiment saisi le pourquoi ou le comment de cette situation. Il admet que rien n’était prévu à l’avance et qu’il n’avait jamais eu l’intention de tromper sa copine, avec qui il était en couple depuis trois ans. Loin du player calotte à l’envers qui highfive ses frères après une conquête.
Le lendemain à l’école, le père de ladite pension – rappelons-le, le frère du directeur général – l’appelle, furieux : « Tu joueras pu jamais au hockey à Shawinigan! », hurle-t-il, enchaînant avec une série d’injures.
L’appel est vite suivi d’une seconde convocation, cette fois-ci de la part du directeur général : « Le hockey, pour toi, c’est fini! », lance-t-il au bout du fil.
Ses genoux se liquéfient, son monde s’effondre.
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Dans la confusion la plus totale, il contacte sa famille, puis son agent et retourne au Saguenay.
Une période de négociations s’ensuit puis son agent le rappelle pour confirmer qu’il pourra bel et bien se présenter au camp de l’équipe la saison prochaine.
Tout au long de l’été, Lucas s’entraîne assidûment tout en cherchant à réparer sa relation amoureuse. Certains membres de sa famille envisagent de s’opposer à la direction, mais Lucas refuse leur initiative et met les bouchés doubles sur son conditionnement.
Sa riposte s’effectuera sur patins.
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Au cours de son deuxième camp d’entraînement, il obtient d’excellents résultats aux tests physiques, le classant parmi les meilleurs de sa cohorte. Cependant, il remarque que personne ne lui adresse la parole, ni les entraîneurs, ni les joueurs. « Tout le monde savait ce qui s’était passé. C’était tellement étouffant », se souvient-il.
Lucas connaît néanmoins de bons matchs préparatoires et les vétérans de l’équipe le félicitent pour son progrès durant la saison morte.
Dernière journée du camp. Il reçoit un appel : « Le directeur général veut te voir ».
« En me rendant à l’aréna, je reçois un appel d’une équipe junior AAA, les Cobras de je-sais pas-trop-où », explique Lucas, comprenant ainsi que l’équipe qui l’a repêché ne retenait plus ses services.
Le directeur général lui annonce ce qu’il sait déjà, ajoutant que ce n’est pas à cause de « l’événement », mais plutôt en raison d’un manque de physicalité dans son jeu, et ce, même s’il se trouve au sommet de la colonne des mises en échec de l’équipe.
Lucas se lève, lui serre la main.
Cette poignée de main qui avait initialement lancé sa carrière de hockey junior vient de la terminer, entraînant avec elle les trois saisons à venir.
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Même si des équipes du circuit s’intéressent à lui, le mot se propage : Lucas Lajoie, #20 des Cataractes de Shawinigan, un cas problématique hors glace ayant des habitudes de consommation.
« Ah c’est toi, le gars! », entend-il à son sujet par d’autres joueurs du Q.
« La nouvelle a fait le tour de la ligue. Les équipes m’ont rejeté sans me poser de questions ou enquêter plus loin. Je suis devenu persona non grata sans que la moindre action soit entreprise contre la pension », ajoute-t-il.
La situation est remplie de non-dits et même un peu étrange, mais finalement, toute la responsabilité a été imputée à Lucas. Pour l’organisation, il n’était pas bon pour son image qu’un joueur à peine majeur couche avec la femme d’un haut responsable du pouvoir.
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La vie du jeune homme a été considérablement impactée par cette anecdote de spa. « Si certains peuvent voir la scène comme un fantasme, en vrai, ça a été un cauchemar pendant des années. Mon nom était sali, je remettais en question chacun de mes choix et me sentais coupable de ce qui était arrivé. »
Comme ce fut le cas dans plusieurs dossiers impliquant la LHJMQ, qui se veut d’ailleurs une ligue de développement, le message est clair : tu n’es qu’un numéro parmi tant d’autres.
Il ignore s’il peut se considérer comme une victime de la culture hockey. Mais pour Lucas, cette soirée l’a obligé à abandonner le grand « rêve canadien ». Un deuil soudain entraînant un état dépressif prolongé.
Le hockey est tout ce qu’il connaissait.
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La toile
Depuis un certain temps, l’idée lui trotte dans la tête. Des gars comme lui, il en passe chaque année dans le tordeur du junior majeur, mais bien peu basculent d’un profil hockeyDB à un compte Instagram d’artiste.
« Ce n’est pas une vendetta, mais la toile que je m’apprête à commencer est une façon de me réconcilier avec une partie de ma vie. Utiliser mon art pour mettre un terme à cette histoire et faire un clin d’œil à la culture toxique du hockey », soutient-il.
Pour la petite histoire, à la suite de son passage junior, il a rejoint sa copine de l’époque à Sherbrooke où il s’est cherché un peu à travers les programmes universitaires avant d’entamer des études en art visuel.
Le déclic est immédiat et il troque le bâton pour la palette de peinture.
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De son propre aveu, son vécu transparaît dans chaque œuvre, l’objectif étant de faire vibrer les sens de l’observateur par le biais d’un souvenir.
Son divorce avec le hockey devait tôt ou tard réapparaître sur une toile. « L’œuvre la plus importante de ma carrière », avoue-t-il.
Lucas ou Bunbitos, de son nom de pinceau, esquisse des tracés angulaires avec la canette et utilise ses doigts pour étendre la peinture. Son rythme est vif, empressé, donnant naissance à une intensité physique, brute et imprévisible. Ses créations sont à la fois abstraites et figuratives, caractérisées par une gestuelle intuitive et naïve.
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Sa physicalité est maintenant au service de l’art. Une autre façon de continuer le rêve.
Grâce à l’aspect monumental de la toile – 10 pieds par 6 pieds – Lucas vit l’expérience de manière immersive, il peint le canevas de sa mémoire en utilisant l’acrylique en tube, l’acrylique en aérosol, le pastel gras et sec. Les couches s’accumulent en un tout très chargé.
Devant moi, il réinterprète les éléments de l’histoire et les libère : un gilet, un spa, une aréna apparaissent. Le premier jet est réalisé avec son maillot de draft, un objet symbolique désacralisé, comme une guenille du temps en guise de pochoir.
Saisir le passé et se l’approprier par la peinture du présent.
« J’ai mon titre : Lignes et épines », lance-t-il, satisfait, entre deux traits de rouleau.
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Tourner la page sera peut-être impossible, mais cette toile est une tentative de reprendre le contrôle d’une vieille fracture.
Négocier la paix.
« Après avoir erré pendant des années où je me sentais complètement perdu, sans repère ni identité, je réussis aujourd’hui à vivre de mon art, j’ai une résidence à Paris qui approche. Je suis là où je veux être. Enfin », souligne celui qui n’a plus jamais enfilé les patins.
Lignes et épines sera dévoilée lors d’un vernissage le 14 avril 2023 à la galerie LucySky Studios située au 40 rue Garneau, à Québec. L’œuvre y résidera pendant un mois.
Et si elle n’est pas vendue, où se retrouvera-t-elle ensuite?
Qui sait, peut-être dans une aréna.