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Apprendre à être de meilleur.e.s citoyen.ne.s sur les médias sociaux dès le primaire
« Je pense qu’on pourrait donner des cours dès le primaire pour savoir comment gérer ça, les médias sociaux », a déclaré l’humoriste Dany Turcotte sur le plateau de Tout le monde en parle pendant une entrevue qui revenait sur sa démission surprise en tant que fou du roi de l’émission. Son commentaire à l’endroit de Mamadi III Fara Camara, un homme faussement accusé d’une agression sur un policier du SPVM l’hiver dernier, avait fait beaucoup réagir. Il y a quelques jours, Le Devoir a aussi consacré un dossier sur la polarisation et la haine présentes sur les réseaux sociaux. Six personnalités, dont l’ancien fou du roi, ont raconté leurs expériences parfois traumatisantes en lien avec des commentaires haineux sur leurs plateformes.
« Ça fait 16 ans et demi que je suis assis dans un hot seat, un poste polarisant. Des affaires Camara, j’en ai connu plusieurs, où je recevais des bêtises pendant au moins 5-6 jours à me faire traiter de trou de cul. À un moment donné, tu te sens comme un trou de cul. J’étais tanné, c’était la goutte de trop », a confié l’ex-fou du roi à Guy A. Lepage, expliquant que ces « commentaires haineux-là » ont finalement eu raison de sa carrière au sein de cette populaire messe télévisuelle du dimanche soir.
Évidemment, l’humoriste est loin d’être la seule cible de tels propos sur les réseaux sociaux. Avec la pandémie, la situation s’est même considérablement empirée, alors que des armées de « haters » virtuelles n’ont pas grand-chose d’autre à faire que de varger sur les uns les autres derrière leur clavier.
Revenons au commentaire de Dany Turcotte sur de potentiels cours de gestion des médias sociaux au primaire. Est-ce qu’une meilleure éducation numérique dès un jeune âge pourrait mettre un frein à ce déferlement de haine et ramener les discussions sur un terrain plus respectueux?
De la lumière (bleue) au bout du tunnel
À cette question, Maxime Laflamme, conseiller pédagogique à l’École branchée, est catégorique: « Tout part de l’éducation. C’est en outillant les gens dès leur entrée à l’école que l’on va changer les choses ».
Pour le moment, il n’y a pas de cursus scolaire uniforme pour aborder les enjeux de civisme à l’ère du numérique, selon le conseiller pédagogique. Ça reste à la discrétion des enseignants au primaire et au secondaire de prendre l’initiative d’inclure ces enjeux dans leurs cours ou non et il n’existe pas de « balises claires ».
«Tout part de l’éducation. C’est en outillant les gens dès leur entrée à l’école que l’on va changer les choses».
Mais un nouveau projet pilote prometteur « dans quelques écoles ciblées » pourrait venir changer la donne. « Il y a dans les plans la refonte du programme d’Éthique et culture religieuse pour la rentrée scolaire de 2022. Le programme changerait du tout au tout pour traiter des enjeux liés à la citoyenneté à l’ère du numérique », explique Maxime Laflamme, qui est ravi de cette décision puisque l’actuel cursus du cours d’Éthique et culture religieuse date de la dernière réforme scolaire… en 2001.
Le nouveau programme, qui prendrait officiellement forme en 2023, serait séparé en 8 volets. L’un de ces volets aborderait la citoyenneté à l’ère du numérique pour les jeunes sur les bancs d’école en présentant notamment des cas de figure pour leur permettre d’identifier des fake news, des commentaires haineux ou des « biais émotionnels » et mieux saisir leurs répercussions.
«on mise beaucoup sur l’émergence de la nuance, qui n’est presque plus visible de nos jours»
« On veut accroître leur (les jeunes) pouvoir d’action face aux enjeux du 21e siècle en général et on mise beaucoup sur l’émergence de la nuance, qui n’est presque plus visible de nos jours. C’est un facteur déterminant pour savoir comment utiliser les plateformes numériques et assurer une certaine harmonie », croit Maxime Laflamme.
Plus qu’une bagarre de cour de récré
« Si on reste toujours dans l’opinion, c’est sûr que ça mène à la polarisation et à la haine de l’autre », explique d’emblée Nadia Seraiocco, doctorante et chargée de cours à l’École des médias de l’UQAM qui se penche fréquemment sur les tendances numériques.
Sans surprise, elle a bel et bien observé une hausse de discours malveillants sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie. « Les gens sont extrêmement bouleversés dans leur quotidien. Certains ont perdu leur emploi ou un proche et sont amers vis-à-vis du gouvernement, qui a changé plusieurs fois de discours sur les mesures sanitaires et le confinement. Ce trop-plein-là déborde malheureusement sur les médias sociaux par moment et ça crée des clans idéologiques » amène la doctorante de l’UQAM.
«Les gens sont extrêmement bouleversés dans leur quotidien. Ce trop-plein-là déborde malheureusement sur les médias sociaux par moment et ça crée des clans idéologiques»
Elle souligne également que la « mécanique » derrière ces plateformes favorise le contenu qui fait le plus réagir, ce qui crée une sorte de « cercle vicieux » où se rassemblent des personnes aux opinions divergentes qui perpétuent les insultes. « Des fois, j’ai l’impression que ceux qui écrivent des commentaires haineux oublient qu’il y a de vrais humains qui vont recevoir les messages qu’ils envoient. Ils ne prennent pas le temps de mesurer la décence de leurs propos avant d’appuyer sur “enter”. Ça, c’est troublant ».
Dans cette optique, la chargée de cours est plus que favorable à une forme d’éducation en citoyenneté à l’ère du numérique sur les réseaux sociaux pour les plus jeunes. « Ça fait au moins 10 ans qu’on parle d’établir ce genre d’initiative. Tout le monde est d’accord que c’est une bonne idée, mais les instances gouvernementales tardent à agir dans ce dossier », estime-t-elle, ajoutant du même souffle qu’une certaine éducation numérique devrait aussi être offerte aux adultes spécialement adaptée pour eux.
«Ça fait au moins 10 ans qu’on parle d’établir ce genre d’initiative. Tout le monde est d’accord que c’est une bonne idée, mais les instances gouvernementales tardent à agir dans ce dossier»
De son côté, Maxime Laflamme voit d’un bon oeil le fait que le gouvernement du Québec vise l’adoption d’un nouveau programme d’Éthique et culture religieuse pour 2023. Mais il ne se conte pas de menterie: la route pour un futur numérique moins hargneux sera probablement semée d’embûches. « Ce programme va donner une bonne base pour mieux cerner ces enjeux, mais ça reste aux enseignants de s’adapter et d’être à l’affût des nouvelles tendances pour rester à jour. Et de nos jours, à la vitesse que ça va, ça risque d’évoluer pas mal d’ici 2023. Ça représente de beaux défis ».
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