Animaux abandonnés à la rescousse de personnes âgées isolées

Un après-midi avec Jimmy Zoo.

Photos: Marc Soucy, agence TÙ

« Mon nom c’est Jimmy! Mais vous n’êtes pas là pour moi, hein? »

Les neuf résidents éclatent de rire. Rassemblés dans le salon d’un foyer privé pour personnes en perte d’autonomie, ils attendent impatiemment de rencontrer les animaux de Jimmy.

Une dame d’environ 75 ans, particulièrement excitée, l’interpelle bien haut : « Emmène-moi un petit chien! Ah, pis emmène-moi un petit chat aussi! »

Jimmy dépose finalement un lit pour chat sur la marchette de la dame en question, puis la belle Betty vient s’y lover, au grand plaisir de la résidente.

Betty, faisant une heureuse.

Changer de vie

En 2014, après 20 ans dans le monde des finances, un cas de harcèlement au travail et une dépression, Jimmy Gaumond s’accorde 18 mois de congé sabbatique pour déterminer la suite de sa vie.

« J’ai touché le fond du baril, se rappelle-t-il. Je n’arrivais pas à travailler, mais je ne voulais pas rester seul chez moi. J’ai donc commencé à faire du bénévolat à la SPCA de Montréal et à l’Hôpital général de Montréal. »

Là-bas, on cherche des volontaires qui possèdent un chien. Jimmy se dit que sa petite Whitney a tout ce qu’il faut pour le poste. Il s’inscrit au programme, puis après une série de tests, Whitney obtient son diplôme du centre universitaire de santé McGill, en tant qu’excellente chienne bénévole! C’est le début d’une longue relation d’aide.

Whitney, c’est elle!

«C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que je voulais accomplir dans ma vie : faire une différence dans celle des autres.»

Un jour, Jimmy entre dans la chambre d’un patient paralysé. Il prend sa main pour la déposer sur Whitney, puis, l’homme réagit. Pour une première fois, on peut deviner un mouvement dans son corps. « C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que je voulais accomplir dans ma vie : faire une différence dans celle des autres, me résume Jimmy. Par contre, je ne voulais pas être zoothérapeute. J’avais assez de mes problèmes à gérer, je ne pouvais pas m’occuper professionnellement de ceux des autres. Je voulais juste apporter du bonheur, permettre à des personnes de retrouver le plaisir de flatter un animal, l’espace d’un instant. »

C’est ainsi que Jimmy devient zoo-animateur. Il adopte une deuxième chienne – Amy, elle aussi diplômée –, deux lapins et quatre oiseaux. Depuis deux ans, il leur fait visiter les résidences pour personnes âgées et CHSLD de la région.

Jimmy présente Amy.

 

Trouver l’apaisement

Dans un coin de la pièce, près de la fenêtre, un octogénaire flatte une lapine du nom de Marilyn Monroe. Pas très loin de lui, un homme caresse la boule de poils posée sur ses genoux en répétant : « T’es une belle, belle, belle chatte! » Puis, la femme à ses côtés lui souffle gentiment : « C’est un lapin… »

Il rit et se reprend : « T’es un beau, beau, beau, lapin! »

Tandis que Gatsby, un magnifique félin, s’enfuit pour explorer le reste de la résidence, Jimmy sort quatre tourterelles d’une cage. Il nous prévient: leurs ailes ne sont pas coupées, ça se pourrait qu’elles s’envolent! Aussitôt, une d’elle déploie les siennes et fait le tour de la pièce avant de se poser sur la tête du zoo-animateur.

Jimmy se promène donc de résident en résident, un oiseau posé sur le crâne. Pendant ce temps, la directrice des loisirs fait son entrée. Elle sourit devant l’enthousiasme de sa gang.

« On est là pour les enfants de 2 à 109 ans », résume Jimmy.

Quand je lui demande pourquoi elle a recours aux services de Jimmy, elle m’explique que son type d’animation est particulièrement actif et que sa grande variété d’animaux fait qu’il y en a pour tous les goûts. Surtout, comme chacun a un nom de vedette, ça aide les résidents à s’en rappeler…

« Ça calme aussi beaucoup les personnes atteintes d’Alzheimer et de démence, ajoute Annie. Ils en parlent longtemps après la visite, cette activité a un véritable impact! C’est fou comme les animaux rejoignent toutes les générations. »

D’ailleurs, la bande de Jimmy Zoo n’opère pas sa magie que chez les personnes âgées. Elle visite également des cégeps et des universités pendant les périodes d’examen, de même que des fêtes d’enfants et des ailes de soins palliatifs pour jeunes.

« On est là pour les enfants de 2 à 109 ans », résume Jimmy.

Vaincre l’abandon

Une femme chante une comptine aux deux tourterelles posées sur sa marchette. À sa droite, Betty est couchée de tout son long sur une résidente qui la caresse tendrement. En face, un homme a un perchoir sur les genoux. Stoïque, il regarde les deux oiseaux qui y sont posés sans les toucher. Parfois, il sourit. Puis, une des touterelle le quitte pour se poser directement sur mon épaule.

 

 

Jimmy fait un décompte de mi-parcours : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10. C’est bon, tous ses bébés sont là. Ce sont dans ces mots qu’il parle de ses animaux. D’ailleurs, ils vivent chez lui depuis qu’il les a sauvés de l’abandon. Ils viennent tous d’un refuge ou alors d’une personne qui souhaitait s’en débarrasser.

Des animaux abandonnés pour une communauté délaissée

«Certains employés me disent que ma visite, ce sont deux pilules en moins dans la journée d’un résident anxieux.»

Inévitablement, leur présence rappelle des souvenir aux personnes âgées. « Elles avaient souvent des animaux avant de devoir s’en départir à cause de leur venue en CHSLD, m’explique Jimmy. Elles me racontent alors leur histoire, me montrent des photos. Ça les apaise beaucoup. Certains employés me disent que ma visite, ce sont deux pilules en moins dans la journée d’un résident anxieux. »

Une préposée aux bénéficiaires s’approche pour flatter Amy, la petite chienne. Puis, elle interpelle ma voisine de siège : « N’oubliez pas que vous êtes allergique aux chats, vous! »

La dame octogénaire lui confie qu’elle en a peut-être tenu un, tantôt… Un sourire de jeune fille espiègle éclaire son visage.

Puis, il y a rotation des animaux. Jimmy demande aux résidents de partager leur nouvel ami avec autrui. L’homme du fond de la pièce, celui près de la fenêtre, demande s’il peut garder Marilyn la lapine. Jimmy accepte en riant.

Gatsby est maintenant couché au milieu du couloir, juste assez loin pour ne pas être flatté, juste assez près pour déranger tous les passants.

J’adore les chats.

Le secret de la longévité

Si Jimmy orchestre des rencontres de groupes, il fait aussi des visites de chambre en chambre, question que les personnes à mobilité réduite ne soient pas mises de côté. Justement, aujourd’hui, un rendez-vous avec une centenaire est prévu. Il m’invite à le suivre, Amy dans les bras. Gatsby nous suit en trottant. L’oiseau toujours perché sur mes épaules est aussi de la partie…

«Tellement de gens m’ont touché par leur histoire! Vite comme ça, je pense à Madame Daigle. Elle était sourde, muette et aveugle, mais j’avais réussi à trouver un moyen de communiquer avec elle. J’arrivais dans sa chambre, je tapais mon doigt sur son genou pour signifier ma présence, je prenais sa main et lui faisait toucher ma barbe.»

Sur le chemin, je demande au zoo-animateur si certaines rencontres l’ont marqué plus que d’autres. Il hésite. « Tellement de gens m’ont touché par leur histoire! Vite comme ça, je pense à Madame Daigle. Elle était sourde, muette et aveugle, mais j’avais réussi à trouver un moyen de communiquer avec elle. J’arrivais dans sa chambre, je tapais mon doigt sur son genou pour signifier ma présence, je prenais sa main et lui faisait toucher ma barbe. Elle me reconnaissait alors et se penchait aussitôt pour trouver mes chiens en souriant. »

Il me raconte ensuite que grâce à sa page Facebook, sur laquelle il annonce ses visites de la semaine, il a parfois droit à d’émouvantes surprises. Récemment, il y a écrit qu’il s’apprêtait à visiter un nouveau centre pour la toute première fois. Dès son entrée, une dame s’est approchée pour lui montrer une image.

« Cette photo-là est sur mon frigo et je l’embrasse chaque jour. C’est la dernière de mon mari qui sourit. Tu le visitais souvent aux soins palliatifs avec tes animaux. »

Jimmy sort son téléphone et me montre ladite photo. C’est celle d’un homme heureux, avec Whitney et Amy sur les genoux. Toutes deux portent un collier de Noël. Mon cœur se casse.

On pousse enfin la porte de la chambre de la résidente centenaire. Elle nous demande aussitôt de parler très fort. Son audition n’est plus ce qu’elle était…

Elle est ravie de voir les animaux! Ses petits-enfants en ont, eux aussi, et elle nous en parle avec enthousiasme. Quand Jimmy lui demande le secret de sa longévité, elle lui répond qu’elle est restée tranquille. Elle n’a pas fait grand-chose d’extraordinaire, c’est peut-être ça le truc.

Photo prise dans un CHSLD récemment visité par Jimmy.

Toucher à nouveau au bonheur

En revenant dans le salon commun, je suis surprise de voir que les bancs sont maintenant tous occupés (incluant celui que Betty, la belle chatte blanche, prend à elle seule). Le mot s’est passé, tout le monde veut profiter de la présence des animaux.

Dernière rotation avant de partir! Jimmy pose maintenant Amy sur les genoux de l’homme stoïque, celui qui observait les oiseaux. Son visage s’illumine aussitôt. Il se met à caresser la chienne avec énergie. Jimmy m’explique qu’un lien d’appartenance se développe souvent entre les résidents et certains animaux. Pour plusieurs, c’est « leur » petit chien.

Le calme règne dans la pièce. Quelques conversations se tiennent en parallèle, des tourterelles volent, des employés rient, des résidents aussi. Puis, une dame flattant une lapine interpelle soudainement Jimmy : « Elle a le poids parfait pour se faire rôtir! »

J’adore les personnes âgées.

Une heure et demie s’est écoulée. Jimmy remet tous ses animaux dans la poussette qui leur sert de carrosse. Ils s’y installent sans chigner, se couchent confortablement et entreprennent leur toilette respective.

Avant de partir, Jimmy tend un rouleau aux résidents pour décoller les poils de leurs vêtements et du nettoyant pour leurs mains. Tous le remercient chaleureusement. 

On l’attendra le mois prochain. Il sera là, hein?

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