Tous les dimanches depuis 30 ans il reçoit 50 personnes chez lui

Avant d’aller chez Jim Haynes, on n’avait aucune idée de ce qu’était un supper club : des soirées rassemblant toutes sortes de monde qui ne se connaissent pas pour souper chez quelqu’un. 

On a réalisé que c’était le meilleur moyen, en dehors des réunions de AA, pour rencontrer des expats à Paris.

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J’avais super peur d’arriver en retard. Dans son courriel ultra détaillé sur la façon de se rendre chez lui, Jim précisait d’arriver à 20h, un détail qui semblait non négociable. Le reste des indications se résumait ainsi : «Dress comfortable. No flowers, bring a big appetite». Quand on est sortis du métro, vers 20h15, je croyais que les autres invités de Jim nous attendraient, sagement assis, regardant leur montre, légèrement agacés par notre retard.

J’essayais d’imaginer le gros appartement que ça prenait pour asseoir de 50 à 60 personnes. Et comme nous étions à Paris, j’en ai conclu que Jim était probablement millionnaire, pour pouvoir se payer un tel appart.

À 20h30, le party était déjà bien pogné.

Moi, stresser d’arriver en retard, ça me donne mal au ventre, un mal de ventre que j’aurais définitivement pu m’éviter cette fois-là, puisque lorsque nous sommes arrivés chez Jim, à 20h30, le party était déjà bien pogné. Les gens, debout (évidemment), buvaient tranquillement leur vin dans des verres de plastique, jasaient, et surtout, se foutaient bien que les trois p’tits jeunes du magazine canadien soient arrivés en retard.

Ça m’a permis de bien apprécier ce qui était en train de nous arriver, à John, à Virginie et à moi. Assis au tabouret qu’il ne quitterait pas de la soirée, Jim, sorte de Henri Dès malpropre, raye nos noms de sa liste, puis s’empresse de nous présenter aux vieilles et moins vieilles personnes qui se trouvent près de nous. «Judith, meet Jean-Pierre, Edith, meet John». À côté de lui, un cuisinier remplit des bols de soupe aux légumes sur une grande table où les gens se servent dans un chaos acceptable.

À 78 ans, Jim Haynes, reçoit hebdomadairement une cinquantaine de personnes.

Mais surtout, sur un des murs, des images grivoises, n’atténuant pas l’impression de vieux cochon que peut donner oncle Jimmy, contrastent définitivement avec certains des convives. Dans aucune situation vous ne souhaitez que quelqu’un qui ressemble à votre grand-mère se retrouve à côté d’une illustration de fille tout nue chevauchant un immense pénis. Tranquillement, je m’acclimate à cette source d’inconfort.

Après tout, notre hôte doit bien savoir ce qu’il fait. Depuis plus de 30 ans, à tous les dimanches, Jim Haynes, aujourd’hui âgé de 78 ans, reçoit ainsi chez lui une cinquantaine de personnes. Des gens qui viennent de partout, des gens de tous les âges, des gens de passage, des habitués, des gens qui ont entendu parler des fameux dinner parties de Jim.

Paraît que lui se souvient de tout le monde qui est déjà passé chez lui. C’est ce que me raconte de beaucoup trop près et avec beaucoup trop de postillons David, un Australien qui a adopté Paris en 1990, et les soupers de Jim il y a 19 ans.

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D’après ce qu’on m’avait expliqué, je savais qu’on ne s’en allait pas dans un souper branché. Je m’attendais à voir des originaux, des genres de baby-boomers new age, comme les parents d’une de mes amies du secondaire : son père était un ancien chanteur rock converti à l’opéra qui avait gardé son afro de l’époque, et sa mère, qui portait des grandes robes et des bas dans ses sandales, devait donner des cours de macramé ou quelque chose du genre. C’est ce type de monde-là que je m’attendais à voir. Et il y en avait.

«Stop talking to each other!» s’exclame Jim, nous ordonnant d’échanger avec des gens que nous ne connaissons pas.

Mais ce qui me préoccupe surtout, ce soir-là, c’est Edie. Debout au milieu de la foule, faisant dos aux photos cochonnes, la vieille dame de 70 ans semble ne pas savoir où se mettre. Prenant sur moi toute la responsabilité de son malaise, je décide de la prendre en charge. «I don’t know what is going on!», me dit Edie, confuse. «I think people are starting to eat, do you want me to bring you some food?», lui dis-je, poliment et en prenant le soin de parler très fort. J’ai donc préparé une assiette à Edie, puis je lui ai trouvé une place sur le divan.

Edie casée et ma conscience tranquille, je me mets à jaser avec Virginie, question de débriefer tout ce qui vient d’arriver. «You two! Stop talking to each other!» s’exclame Jim, nous ordonnant d’échanger avec des gens que nous ne connaissons pas.

Le pire, c’est que je ne suis vraiment pas le genre de personne qu’il faut prier pour mettre son nez partout dans une soirée mondaine. Mais échaudée par mon rapprochement trop intense avec l’Australie, je reste avec des valeurs sûres, comme ce jeune photographe autrichien qui a suivi sa mère jusqu’ici, une fille qui ressemble à Courtney Love, un Norvégien du nom de Joanes, un petit jeune de 21 ans qui parle avec un accent british, d’une lenteur prétentieuse mais attendrissante, et Victoria et Ben, un couple d’Anglais en vacances.

«I’m a people junky».

Entre deux sessions de small talk, je partage avec Victoria mon inquiétude quant à Edie, et lui fais remarquer à quel point c’est courageux pour une petite vieille du Colorado de s’être ramassée dans un tel bordel. «You’re right», admet Victoria, étonnée de ma grande sensibilité envers les aînés.

J’essaie d’en revenir, puis décide d’aller parler à notre ami Jim, pour comprendre ses motivations. «I’m a people junky», me répond-il. Au-dessus de sa tête, c’est écrit, en gros : Jim’s plan : stay at home and get paid. Je ne sais pas si ses soupers, à contribution volontaire de 30$, sont rentables, mais ça a l’air d’être un assez bon plan pour se faire du fun et ne pas oublier qu’on a déjà été l’un des piliers de la contre-culture britannique.

Jim a donné l’une de ses premières gigs à Pink Floyd en 1966!

Parce qu’évidemment, pour décider de recevoir comme ça la visite pendant 30 ans, faut être un drôle d’oiseau. C’est le cas de Jim Haynes. À l’époque où Londres était la plaque tournante de la culture underground (un peu comme Montréal aujourd’hui), l’Américain organisait des festivals, lançait des journaux alternatifs et mettait sur pieds des organisation de réseautage beatnicks.

Entre autres entreprises, il participe à la fondation du U.F.O. Club, qui donne l’une de ses premières gigs à Pink Floyd en 1966, et fonde le Arts Lab, pour lequel John Lennon et Yoko Ono ont fait une performance dans un sac de plastique. Puis, des années 70 aux années 90, il enseigne, toujours avec la même moustache, les cours Sociologie des médias et Sexualité et politique à l’Université Paris VIII. Il a depuis écrit plusieurs livres, dont sa bio au titre polysémique : «Thanks for coming».

Après un moment, je retrouve mon amie Edie, qui semble s’être accommodée de la situation. En fait, elle est complètement crampée lorsque je m’assois à côté d’elle. «Judith, did you know that this guy’s been doing this for almost 40 years! He is totally CRAZY!», me dit-elle, pas mal crésé elle-même. Véritable party animal, Edie calme mes inquiétudes. «Troubled? Me? Not at all!», me dit-elle, avec une voix de p’tit verre dans le nez. Edie m’explique que le seul endroit de Paris où elle se souvient avoir trouvé cette même camaraderie entre personnes venues de partout dans le monde, c’est au café après la messe, à l’American Church. Et pour m’y être déjà retrouvée totalement par hasard quelques années auparavant, je suis assez d’accord avec elle, les caricatures de pinup en moins.

Jim s’écrie «Ok everybody get out!» Il est 23h20, le party est fini.

Alors qu’une sorte de chanteur de pomme a réussi à attirer toutes les filles autour de lui en chantant La bohème accompagné à la guitare, Jim s’écrie «Ok everybody get out!» Il est 23h20, le party est fini. Tout le monde s’en va. Tout le monde, sauf la fille qui ressemble à Courtney Love. Elle couchsurfe chez oncle Jimmy.

Pour lire un autre texte sur notre voyage à Paris: «À la recherche du rire parisien».

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