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Dans le creux de mon écran, Alexis Lacroix rentre un nosegrind, les pieds soudés, vissés comme sur un monoski. Quelques clips plus loin, on le retrouve dans la même posture improbable, en train de naviguer un wallride ou de dévaler un aménagement urbain. Les tricks sont propres, mais ils accrochent surtout l’œil parce qu’ils sortent des sentiers battus et dégagent quelque chose de foncièrement cool.
Sur sa planche, Alexis ne roule pas, il s’infiltre. Il se faufile dans les angles morts de la ville, détourne une fontaine, une clôture, n’importe quel obstacle pour en faire une ligne. Une manière bien à lui d’habiter l’espace. Alexis Lacroix n’est pas le plus technique. Il est ailleurs. Dans l’art de tordre le décor, de le réinventer.
En équilibre, les mains levées comme en prière, il lâche un cri qui fend l’air : « OHHHHH YEAAAAAAAAAHHHHHHH! ». Une vieille signature impossible à confondre dans un univers où tout tend à se ressembler.
Originaire de Sainte-Thérèse, Lacroix incarne cette génération un peu punk pour qui le skate n’est ni tout à fait un sport, ni tout à fait un art, mais un langage. Et lui le parle avec un accent bien à lui.
Portrait d’un skateur libre.
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Le grand public ne le connaît pas vraiment. Mais dans la scène, ici comme ailleurs, la tignasse rousse d’Alexis Lacroix ne passe pas inaperçue. À Montréal, il est une figure emblématique du Dime Glory Challenge, ce cirque annuel où les idées les plus tordues prennent vie.
Parce qu’au fond, le skate n’a jamais aimé les cadres. C’est un terrain vague où chacun invente sa manière. D’un échafaudage industriel à une tempête de neige, tout peut devenir prétexte à tracer une ligne pour ceux qui acceptent de regarder autrement.
À 35 ans, son parcours suit une trajectoire à contre-courant d’un milieu qui fabrique ses prodiges très tôt. Reconnu par ses pairs, mais à l’ombre des plus grands projecteurs, il s’est taillé une place de choix sans jamais se renier.
On l’a récemment aperçu dans une vidéo d’Element Skateboards, marque mythique passée entre les mains de Nyjah Huston, Mark Appleyard ou Bam Margera. Une consécration qui marque le passage d’un statut culte dans la scène locale à un rayonnement bien plus large.
Avant les clips et la reconnaissance, il y a le point de départ. Modeste, presque banal. Par hasard, comme souvent. Un voisin, une rampe bricolée. Une première palette achetée chez Walmart. Puis, le secondaire. Des plus vieux qui skatent, qui imposent leur loi.
« Je me disais que si j’arrivais avec un skate, ils arrêteraient peut-être de m’écœurer. »
Le stratagème fonctionne. « Ils m’ont pris sous leur aile. Ils étaient sérieux, ils se filmaient, ils skataient tout le temps. Je me suis greffé à eux. »
Très vite, le skate prend toute la place. Fin des années 2000, la scène montréalaise tient sur peu. Au pays, Vancouver domine. L’hiver, les skateurs d’ici descendent en Californie comme un pèlerinage.
Alexis termine le cégep en gestion de commerce. Tente une vie plus rangée dans l’entreprise familiale. Une trajectoire tracée d’avance.
Mais après deux longs séjours à San Francisco où il skate, filme et dort sur des divans, il comprend ce qui l’attend s’il rentre : le bureau, la routine, une version figée de lui-même.
Le vertige le prend à la gorge. Le skate paie quelques centaines de dollars par mois. Juste assez pour rester à flot.
À 23 ans, il part. Sur le pouce, il traverse les États-Unis. Il découvre une autre culture. Celle des street kids, des train hoppers, des communautés de fortune tatouées à l’aventure où l’on partage le peu qu’on a. Il gratte une guitare, souffle dans un harmonica, dort dehors, mange ce qu’il peut. « On n’avait pas d’argent, on quêtait notre gaz, mais c’était l’fun. »
Toujours en continuant de filmer ici et là, quand l’occasion se présente. Comme lors d’un voyage en Europe avec Dime, la marque montréalaise. Il y reste quand les autres reviennent, joue du banjo pour payer ses journées. À force de dériver, Alexis Lacroix apprend à faire confiance à l’imprévisible.
Sept années à suivre le courant. Vagabond, le skate cesse d’être une fin en soi. Alexis Lacroix parle de spiritualité, de hasard, de rencontres qui prennent des airs de signes.
Entre trimage de weed en Oregon et busking au Texas, Alexis navigue à vue d’œil. L’été, il revient au bercail. Il garde le lien, retrouve la gang de Dime, filme des parts. L’hiver, le revoilà en Californie. Il dort dans les parcs, joue le soir dans les rues. Une routine fragile, mais qui tient. « Juste assez pour manger et continuer à skater. »
Puis, Montréal s’embrase. Avec l’essor international de Dime, la ville devient peu à peu un épicentre du skate mondial. Les événements attirent les regards, les vidéos circulent, l’énergie déborde largement des frontières. Alexis est là, au milieu de tout ça. Au bon endroit, sans trop l’avoir vraiment calculé.
Tout se resserre. La pandémie. La sédentarité forcée. Un enfant qui arrive. Il déballe son baluchon dans la ville où tout a commencé. Et puis, les contrats suivent. Dime, puis Vans. « La vie se pose un peu et là, tout d’un coup, ça commence à payer. »
Aujourd’hui, il enchaîne les projets. Prépare deux vidéos. Voyage aux quatre coins du monde à la recherche de spots improbables. Barrages, structures, paysages. Toujours cette envie de proposer quelque chose que personne n’a jamais vu. Qui arrache un sourire dans un univers devenu parfois trop sérieux.
Nouveau repère de la discipline, il fait surtout sourire sur Instagram : plus de 100 000 abonnés, sans jamais altérer la couleur de sa personnalité. Chez lui, les réseaux ne dictent rien assure-t-il. « Les clips léchés sont pour les parts officielles. Le téléphone, lui, reste un terrain de jeu. »
Un gap en longboard. Un hill bomb à reculons. Un nose manual en jouant de l’harmonica. Rien de très orthodoxe, et c’est justement là qu’il se démarque. Des idées plus funky, au plaisir assumé. Comme ce fameux 50-50 au parc La Fontaine qu’il termine dans le lac, un saumon entre les mains.
Mais la viralité du saltimbanque ne trace pas la suite. « Je peux oublier Instagram pendant deux mois, ça change rien. » Son revenu n’en dépend pas. Sa vie continue. Sa passion aussi.
Le corps, lui, impose ses limites. Deux opérations au genou, un ménisque en moins. Il compose avec.
Ce qui le retient, là où d’autres ont décroché, ce n’est pas seulement la possibilité d’en vivre. C’est la communauté à laquelle il appartient. Un milieu ouvert où se croisent des générations, des cultures et des tempéraments qui n’auraient peut-être jamais partagé le même espace autrement. « Une pratique vraiment accessible à tous, où l’on peut exister sans trop se conformer. »
Et sans doute aussi l’élan contagieux avec lequel il skate, de Copenhague à Longueuil.
Il insiste sur l’importance de tracer sa propre route, sans se laisser guider par les modes, et de ne jamais se limiter à une seule voie. Alexis joue encore de la musique, notamment avec Trou Noir, formation aux accents folk psychédéliques.
Il n’a jamais vraiment couru après le statut de pro. L’affaire s’est faite en chemin, au fil des rencontres et des détours. Le hasard a peut-être donné un coup de pouce, parfois, mais ce serait lui enlever du mérite que de résumer son parcours à ça.
Quand je quitte Alexis Lacroix, il pense déjà au prochain spot. Il me montre sur son cell un tronc d’arbre fraîchement coupé au parc La Fontaine. Là où d’autres voient un débris, lui voit une rampe en devenir. Rien de spectaculaire. Juste une idée.
Une autre ligne à inventer.
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