Agressions sexuelles : faut-il croire les dénonciations publiques ?

Entrevue avec Suzanne Zaccour, autrice de La Fabrique du viol.

En 2017, j’avais adoré Grammaire non sexiste de la langue française : le masculin ne l’emporte plus !, un livre édifiant sur les enjeux féministes de notre langue, coécrit avec Michaël Lessard. Cette année, Suzanne Zaccour est de retour avec La Fabrique du Viol. Elle pose cette fois son regard sur plusieurs sujets féministes brûlants, mis en lumière par la grande vague de dénonciation #metoo. Qui sont tous les violeurs derrière le hashtag? Faut-il croire les dénonciations publiques? Comment s’applique la présomption d’innocence ? Dans son livre, la juriste, activiste et autrice répond à ces questions de façon punchée, intelligente et sensée. J’ai eu la chance de lui poser quelques questions transatlantiques sur Skype, car, par-dessus le marché, elle entame aussi un doctorat en droit à l’université d’Oxford.

À qui tu t’adresses, dans ton livre?

À deux groupes en même temps. D’une part, aux personnes qui ont vu tout ce qui s’est passé avec #metoo et qui se posent des questions. Je fais, disons, l’ABC de la culture du viol, dans un but très pédagogique, autant pour les hommes que pour les femmes. D’autre part, j’ai aussi cherché à m’adresser plus spécifiquement aux gens qui essaient de combattre le problème des violences sexuelles. J’ai voulu me mettre au défi de pousser un peu la réflexion par rapport à des choses que j’ai entendues dans le débat public. Le but, c’était d’écrire un livre accessible pour tout le monde, mais qui pourrait aussi intéresser les féministes, leur donner de nouvelles idées.

Justement, dans le débat public, quelle est, selon toi, la plus grosse « idée fausse »?

Les gens ont tendance à penser que les violeurs sont des groupes à part, des hommes vraiment différents, des monstres. Ça voudrait dire que les violeurs sont reconnaissables. La plupart des gens vont dire « Je déteste les violeurs! Il faut tous les tuer ou les mettre en prison! » Mais comment peut-il y avoir autant d’agressions sexuelles si tout le monde est contre le viol? C’est que les mêmes personnes ne sont pas prêtes à réprouver le viol et les agressions sexuelles quand elles sont commises par des hommes d’apparence « normale ». On imagine que les violeurs sont des creeps, des déviants, qui n’ont pas de job. Mais tout ça est démenti par les recherches. Un violeur, ça peut être n’importe qui, même dans notre entourage.

C’est vraiment dur à accepter comme idée, que n’importe qui dans notre entourage pourrait être un agresseur sexuel.

Oui. C’est inconfortable, et pour tout le monde. Pour les femmes, parce qu’on a beau avoir peur de marcher seule la nuit dans une rue sombre, on n’a pas envie d’avoir peur des hommes autour de nous, qui sont pourtant plus susceptibles de nous agresser. Et c’est inconfortable de regarder dans son passé en se disant « Ça peut être moi aussi, le violeur. » Si on arrête de voir les violeurs comme des monstres isolés de la société, ça nous donne la permission et la responsabilité de nous demander si on n’a pas déjà eu soi-même des comportements problématiques. Ça fait aussi en sorte qu’on va croire les victimes, même si la personne accusée est quelqu’un qu’on connaît et qu’on ne voit pas comme un monstre.

Mais après, qu’est-ce qu’on fait avec les violeurs? On les punit? On les pardonne?

En ce moment, la majorité des agresseurs sont en complète impunité. Même si on commençait à croire toutes les victimes, on est très très loin de commencer à punir tous les agresseurs. Je pense que pour l’instant, le principal, c’est vraiment de réduire les agressions sexuelles parce qu’on ne peut pas continuer à vivre dans une société où il y a autant de victimes. Il faut se sortir de la culture du viol.

En tant que juriste, est-ce que tu trouves que le droit canadien est adéquat pour ce qui a trait aux agressions sexuelles? (Pour son doctorat, Suzanne s’intéresse à la façon dont le droit anglais et le droit canadien conçoivent les violences sexuelles et les violences conjugales.)

En théorie, le droit qu’on a au Canada est assez bien. Par contre, en pratique, ce n’est pas nécessairement celui qui est appliqué. Je te donne un exemple (parmi d’autres) : on a des dispositions légales pour limiter l’usage du passé sexuel de la plaignante comme preuve. Ça répond au fait qu’historiquement, pour se défendre, on avait tendance à utiliser ce genre d’arguments : « Je peux pas l’avoir violée, c’est une salope! » Aujourd’hui, la loi souhaite empêcher ça, sauf qu’on voit encore ces arguments-là utilisés par les avocates et les avocats de la défense. C’est juste un peu plus subtil.

Il faut aussi se rappeler que le droit ne s’intéresse qu’à une minorité des cas, car la plupart des crimes sexuels ne sont pas dénoncés, et quand ils le sont, ça ne mène pas toujours à des poursuites. Le droit ne peut pas régler à lui tout seul le problème des agressions sexuelles. Pour moi, c’est vraiment plus une question de culture : la culture policière, la culture des juges, et celle des juré.es. La culture juridique n’est pas isolée de la culture du viol.

Est-ce qu’il faut croire les dénonciations publiques?

Oui. Premièrement, dans les faits, c’est extrêmement rare, les fausses dénonciations. Au contraire, on sait que les femmes ont tendance à ne pas dénoncer, ou à dénoncer seulement une partie des violences qu’elles subissent. Deuxièmement, croire une dénonciation publique, ça ne porte pas atteinte à la présomption d’innocence. Personne ne va en prison sur simple dénonciation. Si une dénonciation publique ne mène pas à une condamnation, c’est, tout au plus, que le droit n’a pas assez de preuves solides pour en justifier une. Ça ne démontre pas que l’accusé est innocent ou que la victime a menti. En tant qu’individus qui ne sommes pas juges ou membres de la police, il faut soutenir les victimes et les croire, parce que si on ne le fait pas, ça nous fait beaucoup de tort en tant que société.

J’entends parfois des hommes dire qu’ils ont peur d’être faussement accusés un jour.

Je pense que ça se peut qu’ils aient peur d’être véritablement accusés un jour. Personne ne passe sa vie à avoir peur d’être faussement accusé de meurtre. Il y a un stéréotype de femmes menteuses et manipulatrices qu’on entend depuis notre enfance, mais je pense qu’une fois qu’on sait à quel point c’est rare, les fausses dénonciations, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Sauf si on a quelque chose à se reprocher.

Qu’est-ce que je fais, maintenant, au lieu d’aller me rouler en boule et pleurer sur le sort de l’humanité?

Tu peux nommer systématiquement la culture du viol quand tu la vois, parce qu’il y a encore beaucoup de monde qui pense que ça n’existe pas. Comme cette culture est partout, chaque personne peut faire un petit bout de chemin de son côté, que ce soit pour informer les gens, encourager les produits qui font la promotion de la culture du consentement, militer pour des politiques adéquates dans son milieu de travail ou d’études, ou pour une meilleure éducation aux sentiments dès l’enfance. Et je pense qu’il ne faut pas avoir peur de parler des choses qui dérangent. Si on dit juste des choses rassurantes et qui font consensus, on n’est pas en train de faire évoluer le monde.

À la fin de son essai, Suzanne Zaccour donne d’ailleurs une liste de gestes à poser dès aujourd’hui pour lutter contre la culture du viol. Et pour ceux qui seraient tentés d’écrire comme commentaire « Oui, mais les agresseurs ne sont pas toujours des hommes et les victimes des femmes! » je vous invite à lire La Fabrique du viol. Suzanne y explique tout son raisonnement.

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