Portraits de Montréal

À tous les matins, c’était comme si je mettais une armure

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires.

« J’avais 27 ans, c’était ma première job, mon premier voyage à Cannes pour le festival. Je me souviens encore du tailleur bleu que je portais. Et là j’arrive dans cette rencontre où il n’y a que des hommes. L’un d’eux dit ‘Who’s the toots?’ J’explique que je suis l’avocate junior du producteur, et que je suis là pour négocier un contrat. Et un autre lance ‘Who did you fuck to get here?’ Alors je regarde ma montre et je dis ‘Gentlemen, we’ve just wasted 5 minutes here, do you want to continue like this or do you want to talk business?’ Ensuite on a débuté la négociation sans en reparler et tout s’est bien déroulé. À la fin, je suis sortie dans la ruelle, malade. Je ne sais pas si c’était le stress ou le choc. Ensuite, à tous les matins, pour plein de circonstances différentes, c’était comme si je mettais une armure. Je savais qu’il faudrait que je joue des coudes pour faire ma place, et je l’ai faite. On était que trois femmes à faire cette job à Montréal à l’époque. »

« Mon fils est né avec trois mois d’avance. Ça été un accouchement chaotique, mais très beau, on était tellement heureux ! Quand il a commencé à parler c’était d’une façon un peu étrange, mais comme il était né grand prématuré, pendant des années on a surfé sur la vague de l’immaturité neurologique. Il avait une grande curiosité, mais des comportements inhabituels. Et quand il avait 11 ans, pendant un voyage en France, entouré par les stimuli, et pour une banale histoire d’iPod, il a fait une grande crise : il a hurlé à la mort, il s’est mordu… On savait qu’il se passait quelque chose, mais on n’arrivait pas à déterminer ce que c’était. Deux ans plus tard, le diagnostic est tombé : autisme de niveau deux [de haut niveau]. Ça a été une période difficile pour nous, et c’est sûr qu’il a fallu faire le deuil de certaines choses. Mais moi je suis fier de mon enfant, de qui il est. Je ne m’arrête pas à l’autisme pour le définir. Il aime bouger, il aime rire. Il aime beaucoup la culture italienne, particulièrement les chanteurs. Un jour, on s’est retrouvés au stade Saputo pour la fête de la République italienne. Et tout d’un coup, le monde s’est levé pour chanter l’hymne national. Mon fils s’est mis à le chanter, il le connaissait par cœur ! Je ne savais pas du tout qu’il le connaissait. Et je ne me suis pas caché, j’avais les larmes aux yeux. »

« Quand j’étais jeune, j’étais vraiment dans ma bulle. Parfois, j’étais violent. J’étais intimidé à la maison, alors j’intimidais à l’école. Mais quand les gens ont peur de toi, ce n’est pas du respect ou de l’amour, c’est de l’hypocrisie. Ce qui me manquait, c’était de connaitre le vrai amour. Un jour, en troisième année de primaire, je suis arrivé en retard. La classe était en train de travailler de la poésie, mais je ne savais pas ce que c’était. Le professeur m’a dit que je n’aurais pas le temps de faire le travail, mais je lui ai dit que je voulais apprendre, et il m’a montré les bases. Je suis retourné à ma table et j’ai travaillé un texte en une minute. Quand je l’ai lu, tout le monde m’a applaudi. C’est là que mon amour des mots et de la rime a commencé. Puis l’amour du rap et du hip-hop. Parce que quand je parle, je bégaie, mais quand je chante, plus du tout. Le rythme est établi, je sais où aller. La feuille on la remplit avec notre mémoire, notre peine, notre rage, notre souffrance. Et ces mots me permettent d’être aimé pour qui je suis. Juste une feuille et un stylo, c’est une thérapie en soi. »

« Je pense vraiment que j’ai été insouciant pendant les 24-25 premières années de ma vie. Je faisais juste me promener d’une tendance personnelle à une autre, je décrochais rapidement. Je voulais juste profiter, voyager, faire la fête. Mais je pense que c’est faux de dire qu’il y a juste un stade, un âge, pour profiter de la vie. Tu peux profiter d’elle tout en construisant quelque chose. Je l’ai réalisé dernièrement quand je me suis trouvé, quand j’ai compris que rien n’allait arriver tout seul. Pis là, je me suis mis à voir les gens autour de moi qui avaient foncé, osé construire quelque chose. Et c’est ces personnes de ma génération qui m’inspirent. Je ne suis pas quelqu’un de créatif à la base, mais je suis entouré de gens créatifs, et je pense que c’est ça ma force : être le plus proche possible de cette créativité pour la soutenir, pour qu’elle représente le mieux possible les valeurs de ma génération. »

[1/2] « J’ai découvert que j’étais autiste à 30 ans. J’ai toujours eu un feeling, une intuition que je n’étais pas comme les autres mais je ne savais pas pourquoi. J’étais toujours à l’écart du groupe, j’observais beaucoup mais je ne participais pas. J’avais des périodes où je me sentais bien dans ma différence, mais des fois, de la manière dont c’est perçu de l’extérieur, je me sentais comme un monstre. On a l’air de gens qui ne parlent pas, qui ne socialisent pas, qui ne savent pas quoi répondre, qui sont bloqués. Par exemple, le 11 septembre ne m’a pas atteinte en apparence. À l’intérieur c’est différent, mais à l’extérieur, j’avais l’air d’un monstre. Je suis super sensible, mais les autres ne le perçoivent jamais. Les aires sensibles de notre cerveau sont surdéveloppées, ce qui fait qu’on reçoit plus d’informations sensorielles que les non autistes. On reçoit plein, plein, plein de détails, tout le temps, fait qu’on est moins portés vers la linguistique, et plus porté vers les sens. Et on s’en va vers une surcharge sensorielle si on a trop d’émotions, trop de gens, ou trop de bruit. À un moment donné, c’est comme si le cerveau disjonctait. On dit qu’on n’a pas d’empathie mais c’est tout le contraire. C’est comme si on n’avait pas de protection, comme si je te faisais un câlin mais que tu n’avais pas de peau : ça va te bruler, c’est trop. C’est comme ça pour nous des fois, fait qu’on garde nos distances, et on finit par se détacher émotionnellement. »

[2/2] « Ma fille était très intense, très exigeante, elle demandait de se faire allaiter aux 45 minutes, 24 heures sur 24. Je ne pouvais pas la déposer même 30 secondes, alors je l’avais tout le temps sur moi, et je me remettais en question à cause du jugement des autres. On me disait ‘Laisse-la pleurer, tu lui donnes tout ce qu’elle veut, c’est normal qu’elle en redemande.’ Mais ça allait contre mon instinct : elle a besoin d’amour, c’est normal que je lui en donne ! Un câlin ce n’est pas un caprice, c’est un besoin que l’enfant a. J’étais prise entre ce qu’on me disait de faire et ce que je ressentais. J’ai fini par m’affirmer, par me recentrer sur mes enfants, sur mes valeurs : ce n’est pas vrai que je vais punir un enfant à 18 mois, non non non. Je me suis demandé, est-ce que c’est elle qui a un comportement désagréable, ou est ce qu’il y a quelque chose dans son comportement qui vient me chercher moi ? Elle riait fort et ça m’agressait. Et je me suis rendue compte que c’était ma mère qui me disait ça : ‘Tu ris tout croche.’ Je retrouvais mes comportements dans ceux de ma fille et ça m’agressait parce qu’on m’avait dit que c’était mal. Maintenant que j’ai compris ça, je suis comme ‘Ris ma petite, tu as le droit.’ »

[Nous avons rencontré Marc dans un centre de réadaptation. À la suite d’un AVC en juin dernier, il s’est réveillé incapable de manger, marcher et parler. Il peut aujourd’hui parler, mais le comprendre demande de la concentration et quelques compétences de déduction. Nous avons eu une belle conversation, ponctuée d’éclats de rire et de larmes. Comme chaque mot lui demande beaucoup d’effort, Marc a tendance à garder ses réponses courtes, mais nous avons coupé les questions afin de se concentrer sur son histoire.]

« Se réveiller dans cette situation n’est pas agréable. Vraiment, vraiment, vraiment, vraiment, vraiment pas agréable. C’est pas agréable. Je ne savais pas ce qu’il m’était arrivé, je me disais ‘Pourquoi ? Pourquoi moi ?’ Je ressentais du désespoir, je ne voulais plus vivre. Mais je peux parler maintenant, et je veux vivre à nouveau. Mes enfants me gardent motivé ; ils ont quatre et sept ans, un gars et une fille. Ils me font me sentir fort. Mais je ne peux pas rentrer chez-nous et ça, ça me fait me sentir inutile. Je suis ici depuis octobre, et je suis rentré à la maison pour la première fois il y a deux semaines. J’ai travaillé dur pour ça, parce qu’il y a quarante-trois marches pour entrer chez-nous. J’étais très heureux car je ne pensais jamais pouvoir y retourner, je pensais que j’irai en hébergement [en CHSLD]. Donc ça m’a fait du bien, mais c’était aussi bizarre parce que je ne peux rien faire, je ne suis plus le même. J’ai dû dire adieu à mon ancienne vie, ça a été difficile, et elle me manque. Tout me manque. Il y a beaucoup de choses que j’espère pouvoir refaire un jour. J’avais deux jobs de livreur ; je ne sais pas si je retournerai un jour au travail, mais mon but c’est de pouvoir conduire à nouveau. J’adore conduire. J’adore ça. »

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